Chapitre 9 : Simon de Ribourg

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 Après quelques minutes d'errance à travers bois, je perds progressivement la trace de mes soeurs et de mon environnement, mes sens s'effacent complètement. Quand je sens qu'on m'amène dans une salle, on me fait m'asseoir et on me retire enfin le sac couvrant ma tête. La lumière blanche et intense m'éblouit et je mets quelques secondes à m'habituer. J'ai face à moi un complexe étrangement moderne. Du moins, je n'en ai jamais vu de tel. Le sol est carrelé, tout y est blanc. Ce n'est pas le sol en terre de la majorité des installations de Vogelberg, c'est certain ! Je remarque une équipe de personnes en blouses avec des masques se tenant derrière une vitre, me scrutant de leurs petits yeux acérés. En tournant la tête, je remarque un homme, distant de cinq mètres au moins, bien habillé, visage accueillant, une coupe plaqué blond platine. Il en jette. Il se met à me parler après s'être assuré que je me sois habitué à l'environnement :

-Enchanté jeune homme, j'espère que tu te sens bien. Vraiment navré d'avoir dû procéder à ce genre de méthodes, je suis Johann von Bach, mais tu peux juste m'appeler Johann. Tu souhaites un verre d'eau ?

Il a une voix étrangement douce et posée, malgré son physique imposant. Je suis pris au dépourvu et ne prononce pas un mot durant de longues secondes. Il reste assis devant moi, attendant le moment précis où je me sentirai à l'aise. Je parviens enfin à dire difficilement :

-Enchanté ? Je suis au CIOR ? Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ?

-Tu vas droit au but ! J'aime ça ! Oui, tu es bien au CIOR. On va juste procédé à quelques examens médicaux pour s'assurer que tu ne transmettras rien de mauvais ici. On a déjà amené ta soeur, Adelheid je crois, au bloc hospitalier. Elle se fait examiner en ce moment même.

Je pousse un long soupir entrecoupé de sanglots à l'annonce de cette nouvelle. Enfin la sécurité. Enfin des soins pour Adelheid. Je crois qu'il pourrait me demander n'importe quoi que je le ferai. Il reprend:

-On va procéder aux examens dès que tu te seras un peu calmé, Ludwig. Ensuite, on te posera quelques questions et tu iras parler à Simon. Aria a déjà dû te parler de lui, j'imagine.

Je ne tressaille pas quand il prononce mon nom. Aria a dû leur donner toutes les infos à savoir sur nous... Quand je me calme enfin, un médecin du nom d'Albert Martin me prend en charge. Il procède à ce qu'il appelle un "DRTSIR-PPMC-EAVT". Ce qui signifie : "Dépistage rapide et tri sanitaire des individus recueillis, en vue de prévenir la propagation des maladies contagieuses et d'évaluer l'aptitude à la vie sociale ou au travail". Autant dire que le mot rapide n'est qu'une vaste blague. L'examen dure quatre longues heures. Sans éxagérer !

 Tout d'abord, Albert observe ma posture, ma démarche et ma coordination motrice. Il observe ma coloration cutanée comme ma pâleur, vérifie l'existence de potentiels cyanoses ou ictères. Il recherche ensuite la présence de lésions dermatologiques et de signes de dénutrition ou de cachexie. Honnêtement, je suis manipulé comme si j'étais un boeuf dans une ferme, mais je ne bronche pas. En fait, je ne comprends pas la moitié des tests que j'effectue, et j'ai l'étrange impression d'être dans une usine où chaque geste serait mécanique et habituel, dicté par un quota. Il prend par la suite mes mesures vitales en observant ma température avec son thermomètre au mercure. Il prend ma tension avec son tensiomètre mécanique, mon pouls, ma fréquence respiratoire et observe des signes de dyspnée avec son stéthoscope. Il procède ensuite à un examen plus ciblé sur ma gorge, mes ganglions, mes yeux... Bref, un véritable enfer ! Viens alors un interrogatoire où on me pose des questions sur mes contacts, si je connais des personnes malades... Ensuite, vient ce que j'appelle les vrais tests. Il prélève mon urine, mon sang, afin de connaître mon groupe sanguin et l'analyser dans une vieille machine qu'ils ont apparemment volé à l'empire. Cela semble être la norme pour le matériel moderne ici. Ensuite, je reste seul, assis au milieu de la pièce vide, attendant les résultats. Rien de moins anxiogène au final...

 Quand Albert Martin revient avec les résultats, de grosses gouttes de sueur perlent sur mon front. Finalement, le verdict tombe lorsqu'Albert me tend le formulaire. Je peux y lire : Résultats N°23412 : Dépistage : Valide, pas d'observation requise. "Manpower" : Apte, passage en formation dans les plus brefs délais. Ces mots, froids, trop réguliers pour être manuscrits me font frissonner. Un frisson qui disparaît cependant aussi vite qu'il est apparu quand Albert me glisse avec un léger sourire :

- Désolé, petit gars, si on avait un meilleur matériel on aurait pu aller plus vite. Tu peux te rendre dans le couloir, ta soeur et ton ami devrait bientôt te rejoindre. Ta plus jeune soeur, elle, devrait s'en tirer. Elle a beaucoup de chance, on a pu la prendre à temps.

 Autant dire que j'ai eu peine à contenir ma joie ! Moi qui craignant tant pour la vie d'Adelheid, la voilà au moins en partie hors de danger. Je dis bien en parti car je ne peux être sûr qu'elle n'en ressortira sans aucune lésions. Cependant, quelque chose en moi se débloque. C'est comme si... J'avais accompli mon devoir. Je vois mon père, ma mère, Heinrich et mon oncle Jean. Je les vois et peut me tenir droit face à eux, leur assurant que j'ai pris soin de notre petite dernière et que je n'aurais de cesse de lui assurer la sécurité. Pourtant, je le sens, j'ai un autre devoir... beaucoup moins familial. Je dois exterminer cet empire de pacotille, massacrer les mages qui ont détruit mon village, et leur rendre au centuple. Si c'est de la vengeance ? Complètement, et j'en suis fier !

 Enfin, c'est ce que j'aurais dit il y a un jour. Maintenant que mes soeurs sont en sécurité, l'idée me séduit encore mais est beaucoup moins attrayante. De toute manière, il est clair qu'ils sont trop forts pour être abattu de front. Je regarde la gerboise, accrochée péniblement à mon poignet. Par respect pour papa, je vais me servir du CIOR pour la déchiffrer. J'en parlerai à ce Simon dès que je le verrai.

 Il me semble entendre un cri perçant au loin, tout proche d'ici. Quand je me décide à me diriger vers la source du son, Frieda arrive, mais pas seule... Aria est là, elle aussi. Elles ne m'ont pas encore vu, et je remarque qu'elles ont l'air sacrément proches ! Frieda fait un câlin à Aria tout en marchant ! J'y ai pas le droit, moi ? J'imagine qu'Aria lui a tenu compagnie pendant la durée des tests. Quelle sucre cette fille...

 Soudain, Frieda me voit, elle lâche Aria et court vers moi en s'écriant:

-LUDWIIG !

Je manque de tomber à la renverse, mais parviens à reprendre mon équilibre. J'enserre Frieda de mes bras comme si elle était la huitième merveille du monde.

 Quand je m'éloigne d'elle, je vois le visage d'Aria, grand sourire aux lèvres. Elle me dit :

- On dirait que mon pot de colle préféré à changer de rocher !

J'éclate de rire. Je ne sais pas ce qu'il m'arrive, ce n'était pourtant pas drôle. Quand je me calme, je regarde de nouveau Aria et éclate de rire encore une fois. C'est son visage ma maladie ! Elle fait mine de se vexer:

- Super ! J'attendais avec impatience de te revoir, et tu te fiches de moi à peine on se retrouve !

Je tente de me sauver maladroitement:

-C'est... ton expression, ça veut rien dire.

Puis je repars en fou rire, à tel point que j'en ai des crampes au ventre. La pression des derniers jours sans doute.

Après dix minutes, Hans nous rejoint. Heureusement, je me suis calmé ! On discute brièvement, quand Albert Martin vient nous mander de rejoindre le hall d'accueil. Il y aurait là-bas des salles d'entretiens spéciales. Simon nous y attend selon le médecin.

 Tour à tour, Frieda et Hans passent, toujours accompagnés d'Aria. Elle est présente pour rendre l'entretien apparemment moins intimidant, Simon ne veut pas nous terrifier. Cependant, celle-ci part toujours à un moment de l'entretien. J'imagine que c'est lorsque les sujets deviennent trop privés. Je n'ai pas osé lui demander à vrai dire.

 Alors que je revasse, Hans sort de la salle et me dit :

- A toi, Ludwig.

 Il est étrangement sec, qu'est ce qu'ils ont bien pu se dire ? Je rentre dans la salle d'entretien. Simon m'y attend, assis sur un grand fauteuil en cuir. Aria est assis devant lui, à droite, à côté d'un siège vide, le mien. Le chef du CIOR doit avoir la trentaine bien passé, ses cheveux commencent à grisailler. Pourtant, il me donne l'impression d'un homme à son apogée. D'un homme ferme, un pillier sur lequel on peut se poser. Je me tends instinctivement, droit comme un soldat attendant un ordre. Cependant, quand il commence à s'exprimer, son ton est bien plus doux que je n'aurais pu l'imaginer:

-Enchanté Ludwig. Tu peux te détendre, je ne suis pas un monstre tu sais. Assieds toi et prends une confiseries saveurs cerises si tu veux, il y a un bol à côté du calepin. Aria tente de les cacher pour tout manger mais elle ne s'en tirera pas si facilement !

Aria s'offusque :

-Mais euh... T'avais dit que je pourrais les manger !

-J'avais dit après les entretiens, petite goinfre. Sinon pourquoi j'aurais mis un bol de confiseries ici...

-T'es pas drôle.

-Enfin bref, alors, Ludwig, comment tu te sens ?

-Heu... C'est que c'est délicat.

-Ne t'inquiètes pas, tu es en sécurité ici. Je ne te forcerai pas mais ça me permettrait de te comprendre.

-Et bien, je ne sais pas trop. Je suis tellement heureux que mes soeurs soient en sécurité. Mais, mes parents...Mon frère... Mon oncle... Mes amis...

-Je comprends, tu n'as pas besoin d'en dire plus.

-Merci...

-Tu peux me raconter les événements de Vogelberg si tu t'en sens le courage ?

Difficilement, je lui livre le discours des événements passés. De notre fuite à notre rencontre avec Aria. Il attend patiemment que je finisse de parler et de me calmer pour prendre lui même la parole:

-Tu n'as pas à t'en vouloir Ludwig, tu as été courageux, et a su être rationnel quand il le fallait.

-Merci. Enfin, j'imagine.

-Tout particulièrement, si je peux me permettre, ce mage télékinésiste que tu as abattu... Je suis époustoufflé, Aria ne me l'avait pas dit !

Elle fait des signes de mains comme pour signifier qu'elle n'en savait rien. Il reprend:

-En plus, Aria m'a raconté que tu parles le Slovène ? Est-ce vrai ?

-Ouais... Je suis plutôt doué dans les langues.

-Parfait, j'ai un bataillon entier de slovène qui arrive dans très peu de temps. On a aucun ouvrage spécialisé pour apprendre le slovène et pas le temps de l'apprendre. J'aimerais que tu apprennes à les connaitre, pour que plus tard tu puisses être officier dedans où même leur chef.

-C'est un grand honneur pour quelqu'un qui vient à peine d'arriver.

-Ne crit pas victoire trop vite, ça dépendra de tes compétences. Au fait, on a un soucis que j'aimerai partager au Mozart des Langues.

-Vous me flattez !

-Plus sérieusement, et tu peux me tutoyer, j'aimerai que tu apprennes le Symalien.

-Aria m'en a parlé, pourquoi c'est si important ? Les Molins de Symalie ont presque tous été massacrés il y a 80 ans lors de la Grande Répression.

-Ce n'est pas pour parler directement. C'est pour lire des instructions. On est emmerdé car bien que la plupart des cadres du CIOR aient des rudiment de Symaliens, je vais être franc, un langage aussi éloigné, on n'y arrive pas.

-Pourquoi avez vous du mal ? Et de quelles instructions vous parlez ?

-Nos manuels de Symaliens sont incomplets, et la plupart des gens ayant accès aux archives ne sont pas des pros du langage... Un comble pour un réseau de résistance si multilingue ! On ne peut fournir les archives à quiconque, l'assurance que tu sois doué en langue et que tu aies la hargne contre les sorciers est selon moi une bonne raison de te les fournir dans quelques temps.

-Je vois... Merci beaucoup de votre confiance !

-Sois pas si formel, et tutoies moi je te l'ai dit. Enfin bref, ce que tu vas devoir essayer de lire, ce sont les instructions des machines de l'empire et des technologies. Je ne sais pas pourquoi, mais tous les éléments technologiques des stocks de l'empire sont en symaliens. Mais ces abrutis empêchent les symaliens de s'en approcher de peur de ce qu'ils pourraient en faire, et ne veulent eux mêmes pas les utiliser car ce serait souiller la grande "race impériale". Mon cul ouais... Désolé, je m'emporte.

-Pas de soucis ! Le symalien est un alphabet différent non ?

Il hoche la tête, je sors de ma poche le bracelet de la gerboise jaune, mue par une soudaine intuition :

- C'est un truc comme ça ?

Sa tête change radicalement, il saisit ma main :

-Comment t'as eu ça ?

-... C'est mon père qui l'avait. J'ai l'impression que ça date de pas mal de temps.

-Putain, du symalien sur un bracelet paumé en plein milieu de la cambrousse...

-J'aimerais faire des recherches pour savoir ce que c'est, je pourrais utiliser les archives ?

-Bien sûr, mais le CIOR ne lancera pas de grands plans pour découvrir le sens de cette "gerboise jaune", on a déjà trop à faire.

Il fait signe à Aria:

-Peux-tu nous laisser tous les deux rapidement ?

-Bien sûr ! On se revoit bientôt Ludwig !

J'entends le claquement caractéristique de la porte derrière moi. Simon se remet à parler de son ton clair et précis:

-Bon, maintenant, le plus important. J'aimerais savoir ce que tu comptes faire ?

-Comment ça ?

-Je veux dire, tes soeurs sont en sécurités, cela aurait t'il pu émousser ta rancoeur contre l'Empire ?

Je reste sans voix, je sais qu'il a raison. Il reprend:

-Tu sais, tu n'es pas le premier à ressentir cela. Cependant, pour vivre dans un monde plus juste pour nous, Molins, on ne peut pas rester inactifs. Pense à ta mère, ton père. Leur mort a été déshonorante non ? Serais-tu prêt à dire que simplement sauver tes soeurs à laver le crime de leur mort.

-Non...

-Tu ne me parais pas convaincu ! Serais-tu prêt à annoncer à tous les villageois, toutes tes connaissances décédés à Vogelberg que ce massacre de masse doit rester impuni ??? Je te le demande Ludwig, serais-tu prêt à leur dire ?

-Non !

Tant que ces mages fouleront la terre de leurs immondes appendices, nous ne serons jamais en paix. Es-tu prêt à donner ta vie pour un monde plus juste où des crimes commes ce que tu as vécu ne pourront plus jamais se reproduire ?! Je te le demande, soldat ?! Es-tu prêt à donner ta vie !

-Oui !! Affirmatif !

Sa voix, galvanisée par son discours, reprends soudain son ton plus doux:

-Très bien, on en reparlera bientôt. Voici ton emploi du temps, tu entres à l'académie dès demain. Tu pourrais consulter les archives dans une semaine, le temps que je formalise certaines paperasses administratives. En attendant, comme aux autres, je te donne la clé de ton appartement, et une carte pour te repérer dans l'Anfracte. Tu résides en surface.

-En surface ?

-Ha oui, tu ne l'as pas vu, pardon. Nous sommes à trente mètres de profondeurs, le gros de l'Anfracte est en souterrain. Bref, installe toi bien, tes affaires sont à l'accueil.

Quand je sors enfin de la salle, je ne vois personne. Je récupère mon sac à l'accueil, après avoir traversé un couloir carrément lugubre. Il y fait si sombre qu'on y voit goutte à dix mètres. La réceptionniste me tend un mot, apparemment de la main d'Aria:

"-Hans ne sent pas très bien, je le raccompagne à son appartement. Je prends aussi Frieda avec moi, ça m'embêterait qu'elle reste toute seule, en plus elle a un appart' à elle. Désolé, Lu, je voulais t'attendre... Je te ferai une surprise pour compenser ! Tchuss !"

 Bon, c'est pour ça qu'ils sont pas là alors... Frieda a un appart en plus... La vache, il y a une semaine, ça aurait été impensable. Par contre, Aria est bien à l'aise ! Sérieux, on se connait à peine qu'elle commence avec les surnoms, m'enfin bref.

 Quand je sors du bâtiment, qui me semblait être un hôpital, je tombe sur un tunnel. Après vingt minutes de recherche, j'arrive enfin à m'extirper des souterrains à l'aide de mon sens de l'orientation légendaire en prenant un vieux monte charge décrépi. Je découvre la surface de l'Anfracte, ou Rocheval. En fait, en tout point on dirait une petite ville classiqu e... si on exclut les postes militaires et les manufactures répartient un peu partout. J'arrive enfin devant ce qui doit être la résidence de mon logis. L'appartement 16-U. Voyons, le bloc U... Le voilà ! Une barre d'immeubles commes les autres au final... M'enfin, ça le fera pour l'utilité que j'en aurais. Je m'arrête devant ma chambre. Je tourne la clé et m'y engouffre après un soupir. Mon nouveau chez moi. Mon cagibit à moi. La cage dorée du merle.

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