Chapitre 13 : Tâches d'encres et coups fourrés
Une semaine a passé depuis mes débuts à l'Académie. Mes cauchemars se sont tus. Frieda s'est donné à fond pour préparer la Samhainnacht, et on a réussi à convaincre Hans difficilement. Ces séances spécialisés ont l'air de porter leurs fruits. Il sort petit à petit du trou. Alors que j'arrive devant l'Académie, j'aperçois Charlotte, seule. Elle m'interpelle :
-Lu' !! Tu sais où est Aria ?
-Bah non, elle est pas avec toi ?
-Holala, à tous les coups elle est dans ses appartements en train de pioncer, quelle feignasse.
-Ça arrive souvent ?
-T'imagines pas, elle adore griller quelques heures de cours à dormir. Surtout si c'est ceux de M.Luçon. Mais bref, ça te dérange d'aller la récupérer, ça reste ma binôme...
-Tu n'y vas pas ?
-J'ai travaux pratiques pour mon module de chimie, je l'adore et je veux vraiment pas le louper.
-Ok, m'en dis pas plus, j'y vais.
-Merci Ludwig, t'es un amour ! Je dirai au prof pourquoi t'es pas là, ils comprendront.
Merci, mais tu m'en diras temps, sérieux. J'ai la flemme, elle habite à l'opposée de l'Académie. M'enfin, la voir reste une meilleure perspective que les cours de théories magiques. Quelle horreur ce truc ! Quinze minutes s'écoulent avant que j'arrive devant chez elle, la barre d'immeubles A au premier étage. Elle est là depuis longtemps j'imagine, c'est pour ça qu'elle a la première lettre. Mais on s'en fout, je sonne !
"Ding dong"
Au départ pas de réponse. Puis j'entends :
-Oui, oui j'arrive Charlotte ! Je suis pas habillé, attends deux minutes.
Orf elle abuse ! Je sonne encore cinq ou six coups frénétiquement pour montrer de manière extrêmement subtile, comme je sais si bien le faire, mon empressement. Elle râle :
-Mais merde, Charlotte ! Arrête, c'est insupportable !
Elle finit par ouvrir la porte, échevelée et vêtue très simplement. Elle semble choqué de me voir :
-Qu'est-ce que tu fais là ?
-Surprise, on m'a dit de te chopper.
-Bon, en fait ça tombe bien, tu peux m'aider à nettoyer de l'encre ? J'en ai foutu partout.
Je remarque que ces mains sont remplis d'encre.
-Comment t'as fait ton affaire ?
-Bah, le DM de M. Wagner aurait pu malencontreusement être mangé par... mon chien ! Oui, c'est ça, mon chien...
-T'as pas de chien.
-Oui bon, je l'ai pas fait, voilà. Je voulais le faire ce matin avant d'y aller, mais j'ai renversé mon encrier dans mon lit.
-La crème du CIOR, n'est-ce pas ?
-Ferme la et vient m'aider !
Son lit est couvert d'encre, il y a tellement de liquide qu'on pourrait croire qu'elle a versé plusieurs litres dedans.
-Comment diable as tu pu renverser autant d'encres ? C'est quoi ton encrier ? Un tonneau ?
-HA-HA, très drôle. C'est impressionnant visuellement mais en fait, c'est juste ça.
Elle sort un simple encrier, de grande taille, certes. Mais rien d'extravagant.
-Bon ok, je te file un coup de main.
-T'es un as !
Sur ce, elle sort un tourne disque d'un tirroir, et mets un petit air de jazz entraînant. Que de souvenirs...
Nous passons une bonne vingtaine de minutes à tout réarranger dans son appart'. Quel enfer ! Bien que la musique a sauvé la situation, c'est vrai ! On s'est amusé à mettre du swing à un moment, puis sur du rock on a chanté avec nos serpillères. Mais il n'empêche que je n'aurais jamais cru que nettoyer une chambre pourrait être aussi cauchemardesque, il y en avait partout ! En plus, j'ai finis seul car Aria en a profité pour se préparer correctement. Alors que je m’essuie les mains, encore noires d’encre, Aria bondit de nulle part et me renverse avec un sourire qui n’annonce rien de bon.
-La plaie que t'es pas orh... En plus tu pèses lourd...
Elle se relève :
-On a fait du beau travail !
-J'ai fait les trois quarts !
-Mon soutien émotionnel vaut beaucoup tu sais !
-Ça doit être ça... Quelle idée de faire tes devoirs à cette heure là ?
-Borf, on a finit de toute façon gros râleur.
-Ouais, mais on est bien en retard là.
Elle réfléchit quelques instants :
-Aujourd'hui, pas de renforcement musculaire ou d'entraînement particulier. En plus, la théorie politique de l'Empire... Bon, je te fais pas un dessin, c'est pas une grande perte.
-N'empêche que ça m'embête de louper l'académie après seulement une semaine.
-Viens on va à Orvan-les-Moulineaux, je ne t'ai pas montré le champ de coquelicots !
-Hein ? Tu m'as écouté ne serait-ce que trente secondes ?
-Absolument pas ! Bon, traîne pas !
-On va pas sécher quand même ?
-Si c'est moi ça passe, j'en prendrai la responsabilité, mais viens !!!!
Une fois arrivée après trente minutes à Orvan-les-Moulineaux, un village assez proche de l'Anfracte, je comprends immédiatement. Il a connu le même sort que Vogelberg, il n'y a plus rien à part ce champ de coquelicots.
-Dis, Aria, ce champ, c'est pour des victimes ?
Elle semble contemplative et ne répond pas. Je reprends doucement :
- Tous morts, hein...
Elle reprend de la hargne :
-Sûrement pas non ! Certains kidnappé, certains réduits en esclavages pour aller on ne sait où ! Et d'autres...
-...
-... Prends soin de tes soeurs, Ludwig. La famille, c'est précieux...
-Parce que toi, tu-
-Non non, je n'ai pas de soeur, je suis fille unique. Seulement, on a tous perdu quelque chose. Ceux qui sont ici le sont rarement au hasard.
- Tu veux qu'on fasse un petit tour ?
-Ouais, rendons hommages aux défunts, les coquelicots sont là pour ça après tout.
Alors que nous marchons au milieu des milliers de fleurs ardentes, un requiem s'offre à moi. Mon regard et mon esprit se perdent au milieu de cette marée s'étendant à perte de vue.
C'est une marée de soie froissée qui s'étale. Un océan de pétales d'un rouge si dense qu'il en devient presque aveuglant.
Ils sont là, des millions, à déplier leurs corolles comme des morceaux de papier de Chine, si fins qu'ils paraissent translucides sous la lumière de l'aube. On dirait de la peau, une étoffe vivante marquée par des milliers de plis, comme des lettres de soldats que l’on aurait trop lues avant de les froisser de désespoir. Ce rouge n'est pourtant pas celui d'une belle robe en cachemire. C'est un carmin artériel, une hémorragie de couleur qui semble sourdre directement de la terre.
Au centre de chaque fleur, je contemple un disque rappelant la nuit, un pistil noir comme un éclat de shrapnel ou un abîme, entouré d'une couronne d'étamines sombres, poudrées de charbon. Pourtant, le plomb n'y a sans doute jamais apposé sa marque. Ce n'est pas le sceau du fer, mais un centre de vide, un puits d'ombre logé dans un écrin de velours.
C’est alors que mon regard descend vers ces tiges, ces fils de fer végétaux, rudes et poilus, qui maintiennent cette beauté fragile au-dessus du chaos.
Le champ change de nature. Ce ne sont plus que des jolies fleurs. C’est une véritable armée de fantômes en robe de bal. D'un côté, la grâce éphémère de la soie qui frissonne au moindre souffle, mais de l'autre, le silence définitif de ceux qui dorment en dessous. Chaque coquelicot est une blessure qui a choisi de fleurir, une petite flamme écarlate qui monte la garde sur un linceul de terre.
Je ne permettrai plus que ces tragédies surviennent encore. Je retrouverai Thalberg et je le-
-Ludwig ?
Aria tire la manche de ma veste. J'étais tellement occupé, que je ne me suis pas aperçu que nous nous sommes arrêtés et même assis au milieu du champ.
-Pardon, Aria... J'étais...
-T'inquiètes, je sais. Ça fait toujours cet effet au début...
-C'est peut-être indiscret, mais toi aussi tu-
-Oui. Beaucoup trop. L'espérance de vie n'est pas haute ici, mais je m'y plais. C'est mieux qu'ailleurs.
Nous contemplons les coquelicots pendant une bonne heure sans dire un mot. Sur le chemin, j'essaie de relancer la conversation :
-T'as des nouvelles d'Hans ? Je n'arrive pas à le voir...
-Normal, il fait pleins de sessions au centre de renforcement mental. C'est assez... Intense. Ils ont dit qu'il intègrera sans aucun doute l'Académie pendant qu'on sera à Château Cassandre.
-La belle jambe ! Il se fait des vacances tranquille pendant qu'on trinque !
Aria me fait son légendaire clin d'oeil :
-Qu'il profite ! Tu lui feras la misère à son entrée, comme je te l'ai fait le premier jour.
-Je savoure d'avance.
-En plus, tu m'as dit qu'il te battait presque tout le temps quand vous jouiez dans votre village, tu vas pouvoir mesurer tes progrès et voir que ce que tu fais n'est pas du flanc.
-T'inquiètes pas besoin de ça. Déjà, ne plus perdre en trente secondes contre toi, c'est le véritable miracle.
-Pas un miracle non. T'apprends vite ! J'en connais deux-trois qui seraient jaloux hehe.
-Au fait aucun rapport ! T'as demandé l'autorisation à Simon pour la Samhainnacht ?
-T'as pêché ça d'où ? Enfin bref, oui je lui ai demandé. Il est d'accord si on arrête pour maximum deux heures du matin.
-Frieda sera couchée avant c'est parfait !
Alors que nous arrivons près de l'Anfracte, tout le monde semble agité. Les civils comme les résistants courent dans tous les sens.
-Aria, il se passe quoi ?! C'est grave ?
Elle ne répond d'abord pas, plongée dans ses pensées. Puis, soudain, je vois ses yeux étinceler d'une lumière salvatrice :
- Les Strigidés !! Mais bien sûr !
- À tes souhaits...
-Orh, les strigidés c'est la famille des hiboux si tu veux .
Je lève mes mains en l'air avec un rictus d'incompréhension. Aria souffle et reprend :
-C'est un groupe secret, personne ne les connaît. C'est par eux que le courrier des différentes cellules du CIOR transitent, c'est la solution la plus fiable bien que ça ne plaise pas à Simon. Il se méfie d'eux. Leur pouvoir est considérable, il faut faire attention, mais... Il nous donne des informations inestimables.
-Ok je vois... Et les hiboux, c'est pour quoi alors ?
-Un masque qu'ils portent, et ils agissent tapis dans l'ombre.
-Rincé un peu leur symbole, non ?
-C'est super ringard, je te le fais pas dire... Bon, on y va ? Il y a toujours des infos croustillantes à se mettre sous la dent !
- Si c'est si important, pourquoi ils sonnent pas les cloches pour que tout le monde sache ?
Aria se claque la tête avec sa main :
Mais ?! Ludwig, enfin ! Tu réfléchis pas là, on fait pas d'industries pour être discret et tu voudrais qu'on sonne un angelus ?! Autant dire à tout le monde qu'on est là !
-Si c'est qu'un son de cloche, ça peut passer ?
-On prend pas de risques, il y a trop à perdre. Tu comprendras quand tu t'attacheras plus à ce lieu. Une semaine c'est encore un peu court.
Je baisse la tête, me rendant petit à petit compte de ma propre bêtise :
On... y va ?
Elle hoche la tête et nous nous dirigeons vers la place centrale.

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