Chapitre 14 : Les Rapports des strigidés

9 minutes de lecture

 - On étouffe là dedans ! Il y a toute la population de l'Anfracte ou quoi ?!

- Bah, à part les postes irremplaçables, oui.

-On aurait pas pu attendre qu'il y ait moins de monde ?

-Arrête de râler, tu vas bientôt comprendre.

-Frieda est là aussi, selon toi ?

-Pas le moindre doute, elle grandit très vite tu sais. Elle ne va pas se perdre.

-Peut-être même un peu trop...

La Grand-Place est bondée, on est obligé de se faufiler en jouant des coudes. Le bruit est assourdissant. À une dizaine de mètres, un bureau croule sous des piles de dossiers entassés de manière méthodiques . J'aperçois Hans un peu devant nous :

-Hans !!!! Hans !!!! Mais réponds bon sang !

-Il t'entend pas, regarde, il est en train de discuter avec Anne, et puis il y a trop de bruit de toute façon...

-Ils se connaissent ??

- Me demande pas, je ne sais pas comment c'est arrivé non plus.

- Ce doit être Caroline, la cheffe de son centre qui les a mis en contact.

- Ils doivent juger qu'on le connaît déjà trop pour être objectifs.

Je soupire de résignation :

-Bon plus qu'à attendre la fin de la queue... Tu peux me dire pourquoi on la fait nous aussi d'ailleurs ? J'attends pas de courriers moi.

-On sait jamais, ils sont si informés qu'ils pourraient avoir des infos autour de Vogelberg.
- Ils me connaissent pas, comment pourraient t'il avoir sélectionné une information ?

Le bruit de la foule masque presque le son de sa réponse :

-TU ne les connais pas, nuance. Eux, ils te connaissent déjà, t'es dans leur registre sois en sûr. Ils ont le bras long.

-Un peu flippant quand même.

-Tu l'as dit, ils ont des taupes partout c'est évident. Je t'ai dit que Simon se méfiait d'eux comme la peste, tu te souviens ?

-Oui ?

-Il procède régulièrement à des épurations au sein des cadres afin de dénicher leurs contacts.

-Ils les... éliminent ?

Elle rigole :

-Mais non, pas du tout ! Il ne leur donne plus d'informations sensibles, voilà tout. Simon leur fournit quand même la majeure partie des données qu'ils réclament car malgré tout ce qu'on peut en dire, il vaut mieux les avoir avec soi que contre soi.

- Surtout dans notre contexte... Tu sais comment Simon procède à l'épuration ?

-Je ne connais pas toutes les méthodes, mais de ce que j'en sais, ce n'est pas forcément fiable. Une fois, une femme de ménage à trouver un bordereau dans une corbeille d'un officier du CIOR indiquant qu'il envoyait des infos aux strigidés. Il a immédiatement été relégué à des tâches mineures.

-Et donc ? C'était un traître non ?

-Pas du tout en fait ! Il était innocent, c'était un rival qui mirait son poste. Le pot aux roses a éclaté, mais ce genre de cas reste exceptionnel.

-J'imagine qu'une simple accusation même fausse peut ruiner une carrière...

-Complètement, il faut se tenir loin des strigidés, mais en même temps assez proche pour les utiliser.

- Et si c'était eux qui nous utilisent ? Imagine ils ont un dessein caché qui nous dépasse ?

-Ce n'est pas à exclure...

Je penche ma tête et réfléchit quelques instants :

-Au fait, Aria, comment t'en sais autant ? Je veux dire, quand je pose des questions à Cyan, Maximilien ou ce maboul de Séraphin, toutes les réponses sont assez floues. Alors que toi...

-Haha ! Tu m'as démasqué ! Je suis la fille cachée du chef de l'ombre du CIOR !

-Et sérieusement, ça donne quoi ?

-T'es pas drôle comme gars, je te le dis.

Je la regarde fixement, sans dire un mot. Elle souffle et reprend :

-C'est assez simple en vérité. Je suis là depuis mes quatre ans. J'ai découvert la bibliothèque du CIOR, j'en suis tombé amoureuse et... L'Histoire et le fonctionnement des différents systèmes de l'Arche m'a toujours passionné. Je m'y suis intéressé jeune et donc j'ai amassé beaucoup de connaissances.

-On dirait pas comme ça, mais t'es une érudit !

-Dis que je suis débile aussi, je te dirai rien.

Un grand sourire se dessine sur mes lèvres :

-J'aurais pas osé voyons !

Il ne reste plus qu'une personne devant nous. La file s'est avancée et nous l'avons suivi sans nous en apercevoir. L'homme devant nous est un petit bonhomme trapu, il me semble l'avoir déjà vu au service médical... On lui tend une pile colossale de papiers. Je chuchote :

-Psst ! Aria, pourquoi ils lui donnent autant de papiers ?

-Lui ? C'est Kazmakerpich, un caucasien. C'est le chef logisticien de notre cellule, toutes les infos importantes sont traitées et triées d'abord par lui. Enfin, à part ce qui est spécifiquement addresser à Simon évidemment.

-Donc c'est lui qui gère l'organisation ici en gros ?

-Ouais. Bon allé dépêche il vient de partir, c'est à nous.

Aria passe devant et demande si elle ou moi avons reçu des lettres des strigidés. Aussi surprenant qu'il n'y paraisse... Rien. La déception ! Et l'autre là de Kazmakertruc qui avait toute une pile. Ouais, je suis jaloux. En plus, alors qu'on s'éloigne, Aria le remarque et ne peut s'empêcher de se moquer de moi :

-Bah quoi ? Tu t'attendais sérieusement à une folie ? Il y en a parfois, mais bon toi tu viens d'arriver ! Le plus croustillant c'est de discuter pour avoir les ragots.

Je m'attendais à quoi en même temps ? Une révélation qui ferait chuter l'empire ? Ben voyons, ça se saurait si j'étais un personnage principal de roman. Tant d'attente pour rien !

-Fait skier !

-Ho mais c'est que ton entraînement pour être moins vulgaire marche finalement !

-Qu'est-ce qu'on ferait pas pour être l'exemple de sa soeur... D'ailleurs, on va voir Frieda et Hans ?

-J'ai cru voir Hans partir vers l'aile est du bâtiment.

-Allons-y !

 On cherche mon meilleur ami pendant une bonne quinzaine de minutes déjà quand on le voit au loin. Il n'est plus avec Anne. En le voyant, je ne peux m'empêcher de me dire que malgré tous les événements récents, les chocs, les remises en questions, il reste dans mon coeur à une place unique. Je m'écrie :

-HAANNSS !!!

Il se retourne avec un sursaut, les yeux écarquillés :

-Mais gueule pas comme ça enfin ! T'es tout seul ?

-JE M'EN FOUS ÇA FAIT UNE ÉTERNITÉ !

-Bah deh si pour toi l'éternité c'est une semaine t'es pas sorti quand tu seras dans l'au delà !

Je fonce sur lui. Ma masse, d'un coup appuyant sur tout son corps le fait se renverser contre le sol.

-ARGHH ! Mais t'es un malade Ludwig, dégage !

-...

-Mais t'es pas possible oust !

Je me relève :

- T'aurais pu donner des nouvelles quand même...

- Je pouvais pas trop avec le CRM.

-CRM ?

-Centre de renforcement mental.

-Ha oui.

-...

Putain pourquoi il parle pas c'est super gênant là. Aria s'il te plaît. Comme si elle avait lu dans mes pensées elle s'exclame :

-Alors Hans, les strigidés ça a donné quoi ?

-Ha oui, ils m'ont fait une lettre de recommandation ! Je vais pouvoir intégrer l'Académie sans plus tarder.

-Super !!!

Je rétorque :

-Ouais c'est génial ! Je suis trop content pour toi, mais pour château Cassandre comment tu vas faire ? Déjà pour moi, c'était juste pour qu'on m'ajoute.

Aria ajoute :

-Ouais, connaissant les Montgomery, ça me semble compromis. Jamais ils t'accepteront.

-Franchement, je ne sais pas et je m'en fous ! Je suis juste trop content !

Je me gratte le front et ose demander :

-Tu connais la raison sinon ? Pourquoi ils se sont intéressés à toi spécifiquement ?

-Bah euh... Comment dire...

-Raconte qu'est ce qu'il y a ?

-C'est dur à dire, mais tu vois mes parents ?

-Ouais ? C'est quoi le rapport ?

-Apparemment, ils étaient des résistants en mission.

-À Vogelberg ? Pourquoi là il n'y a presque rien ?

-J'ai pas les détails, mais ils m'ont transmis leurs dossiers d'identités avec des photos inédites d'eux jeunes. Impossible de se tromper.

Je tourne la tête vers Aria, je remarque alors une grimace dubitative qui déforme sa bouche pendant à peine une milliseconde. On ne se parle pas, mais on pense la même chose, ça pu.

-T'es sûr qu'ils ne veulent pas t'utiliser ? Ils ont peut-être des projets pour toi ?

Aria ajoute, l'air sombre :

-Fait gaffe s'ils t'ont proposé ça en échange d'informations, ça peut ruiner ta carrière ici. Tu serais mieux à suivre le chemin nor-

-Vos gueules ! C'est bon j'ai compris, vous êtes jaloux qu'une organisation si importante s'intéresse à moi. Au moins, Anne, elle, s'en fout de la reconnaissance.

Je réplique :

-Mais enfin Hans ! Tu sais que j'en ai rien à secouer non plus !

-Plus si sûr, t'as tellement changé. Le Ludwig que je connaissais n'aurait jamais fait preuve de courage, tu te serais chié dessus au premier danger.

-Il y avait mes soeurs !

-Écoute je m'en fiche. Sincèrement. Bon, j'ai mieux à faire, salut !

-Mais-

Il est déjà à dix mètres. Aria pose une main rassurante sur mon épaule. Je peux pas le laisser partir, pas comme ça. On a fait tout ensemble... Je m'écrie :

-HANS ! On est tous sur les nerfs, mais si tu veux te détendre comme au bon vieux temps, viens fêter la Samhainnacht avec nous le 31 ! J'ai pas encore eu l'occasion de te le demander mais ça me ferait vraiment plaisir que tu sois là !

Il regarde en arrière vers moi, ne répond pas et lève juste le pouce en l'air. J'imagine que c'est une victoire ?

Aria me lance :

-T'en penses quoi, toi ?

-J'en sais trop rien. Juste un peu triste que notre première vraie conversation au CIOR soit une dispute. Et toi ?

-J'en pense que c'est son problème. Ils ont dû lui promettre une croissance rapide en échange d'informations quand il serait officier. C'est assez courrant. Mais je ne comprends pas trop pourquoi lui. Généralement ils ciblent des éléments prometteurs de l'Académie. Là il est extérieur, il ne l'a pas intégré immédiatement et ils ne connaissent pas son niveau.

-Donc... Peut-être que ses parents sont vraiment des anciens résistants avec du mérite ?

-Ouais possible, ça fait parti des accords entre le CIOR et les strigidés mais c'est assez rare.

Nous restons silencieux pendant quelques minutes. Le silence est un peu trop pesant à mon goût. Cependant, quelqu'un m'aggripe soudain derrière le dos et tente de me grimper dessus pour me faire tomber. J'arrive à m'en extirper et fustige impulsivement :

-Nan mais ça va pas la tête ? Qui est l'abr- Ohhhh c'est toi Frieda !

-T'allais dire quelque chose ?

-Nooonnn... Ou simplement... Quelle merveilleuse soeur j'ai... qui m'aggresse...

-Faut bien entretenir tes sens !

Je pose mes mains sur ses épaules affectueusement :

-T'étais passée où ? On se voit si peu, je vais finir par faire une syncope si tu continues !

-On sait tous les deux que t'en ferais pas avant notre superbe fête du 31 !!

-T'as vraiment hâte toi, la vache.

-Et comment !

Elle reprend un air plus sérieux :

-Sinon, j'étais pas trop là car la madame de l'établissement junior nous a fait tout un barouf je te dis pas ! On a dû faire une batterie de tests à n'en plus finir.

-Ma pauvre...

-Mais attends ! Grande nouvelle !!

-Raconte !

-Roulements de tambours s'il vous plaît !

Je croise le regard d'Aria et nous nous mettons à frapper frénétiquement sur nos cuisses.

-Un peu plus, la foule n'est pas conquise.

Le bruit est assourdissant, un vrai concerto !

-Encore plus !

-Ho hé t'abuses, racontes là !

Elle fait la moue :

-Bon d'accord... J'ai tellement bien réussis mes tests qu'on m'a annoncé que je pourrais rejoindre l'Académie exceptionnellement avant mes douze ans.

On hurle de joie dans tout le complexe. Aria la prend dans ses bras :

-T'imagines même pas comment tu vas regretter lorsque tu subiras les cours d'ingénieries magiques hahaha !

-Ourf, tu m'étouffes Aria ! En plus, ça ne sera pas avant à peu près cinq mois. Ils attendent de voir si je tiendrais vraiment le choc.

Je m'exclame :

-Pas grave ! Une grande victoire pour ma championne nationale ! Ça se fête, non ?

-Et comment !! On va raconter ça à Adelheid ?

-Bien sûr, je suis certain qu'elle en sera ravie !

C'est ainsi que nous avons passé notre soirée à rire et à chanter des vieux morceaux de musique qu'on a trouvé sur le tourne disque d'Aria. Une antiquité ce truc ! On a trouvé de la musique Felsen, de la Schwungmusik. Frieda a particulièrement aimé Die Zeit der Blumen chanté par un certain Kobzon. Au moment où le saphir a grésillé sur le disque, ça m'a foutu un coup. C’était exactement le même craquement que chez nous le dimanche matin. Pendant une seconde, entre deux notes, j'ai cru sentir l’odeur du café dans notre salon, comme si on n'était jamais partis. On s'est rappelé papa et son tourne-disque qu'on mettait tout le temps, tous les dimanches... Mon regard s'attarde sur Frieda toujours dansante, Adelheid encore alitée et désormais Aria, qui... fait du grand Aria. Je les regarde et une boule se forme dans ma gorge. Il y a une semaine, on n'avait plus rien, et là, entre deux craquements de ce vieux disque, j'ai l'impression qu'on a presque tout retrouvé. Je n'ai qu'une envie : que le saphir ne s'arrête jamais de tourner.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Thomatoignon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0