Chapitre 15 : La Samhainnacht

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OK, les guirlandes sont prêtes. Les melons sont taillés...

-ARIA !!!

-QUOI ENCORE ?

-T'AS PENSÉ À FAIRE LA PIÑATA POUR FRIEDA ?

-MILLE FOIS OUI, JE TE L'AI DIT IL Y A DEUX SECONDES !

Oula, je vais la laisser tranquille moi. Je m'esquive à l'extérieur. Heureusement qu'Aria est au premier... Voyons... Les bougies sont là, l'encens et le gui à brûler, les fleurs... On a pas de voyante donc pas de divination... Je déteste ces trucs ésotériques à la con. Et pourtant, je me donne à fond... Bon ! On a réussis à obtenir une dérogation pour qu'Adelheid soit là, elle sera dans le salon avec nous. Quel enfer ça a été de négocier ! Mais au moins elle profitera aussi... Enfin, j'espère... Ha, il faut qu'on prévoit un minuteur pour fêter une passage dans l'Autre Monde, le Sidh, c'est vrai ! Ha et il faut que je prévois de retrouver mon histoire sur Cúchulainn le héros de notre village pour le raconter à Frieda. Je crois que personne ne lui a conté comment il massacrait ses ennemis avec le Gae Bolga, le javelot-foudre ! Faut penser aux rituels des Hex aussi, où on fait une grande ronde pour appeller aux esprits d'être bienveillants.

Alors que mon esprit diverge dans ses réflexions que je me ressasse depuis bien trop longtemps, j'aperçois Hans qui approche tranquillement, un énorme sac sur les épaules. Il prend l'initiative :

-Je... euh.. Salut, Ludwig. Je suis désolé pour ces derniers jours. Voilà.

Je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire :

-T'inquiètes pas, t'es tout pardonné. Qui ne deviendrait pas barge avec ce qu'on a vécu ?

-C'est clair ! Au fait, je suis venu pour donner un coup de main !

-Super, merci beaucoup, il doit rester deux ou trois activités qu'on a pas finit. C'est pour ça le sac ?

-Ouais, on va dire... Vous avez prévu un foot ?

-Haha, j'aimerais bien mais non, les voisins râleraient trop !

-Dommage ! Je vais peut-être faire un coucou à Aria avant de commencer... J'ai été un peu sec avec elle aussi.

-T'inquiètes, on s'en fiche. Franchement.

Il s'apprête à entrer dans l'appartement, quand il se recule, hésite, et se retourne à nouveau vers moi :

-Au fait... Comment dire...

-Vas-y, balance !

-T'as pas pu prendre ton arc lorsqu'on a quitté Vogelberg, ça aurait été trop encombrant.

-Et ?

Il retire les sangles de son sac de ses épaules, le dépose lourdement au sol, puis l'ouvre doucement en me regardant :

-Si je te disais que... je t'avais acheté la panoplie du parfait chasseur ?

-Hein ?! Quoi ?! Déjà que tu m'offres un truc c'est dingo, mais avec quel argent ? T'as une maladie incurable et on t'a fait la charité ?!

-Nan... Mes parents avaient beaucoup d'économies apparemment sur un compte du CIOR. Et... Je m'en voulais de t'avoir parlé comme ça, même sur le chemin jusqu'ici...

-C'est une farce et il y a un serpent qui va me sauter dessus, c'est ça ?

-Je pourrais très mal le prendre, mais on va laisser couler.

Il me regarde malicieusement :

-Regarde par toi même !

Il l'ouvre et je vois un superbe arc en if. Il a même prévu les protections, les flèches avec mon empennage préféré en plumes de faisans. Il m'a même prévu un carquois, un appeau, une besace, des cordes de rechanges... Et... une pierre à aiguiser ? Hein ? Pourqu-

-C'est quoi ce couteau de fou ?!!! Il t'a couté combien ?!

- Ça, cher ami, ce sont des secrets d'initiés.

Je suis tout simplement ébahis devant la finesse de ce couteau Bowie. Je sors la lame avec une lenteur presque religieuse, et le sifflement de l'acier contre le cuir me donne un frisson immédiat. C'est une pièce d'une noblesse folle : vingt-cinq centimètres d'acier damassé où les motifs de carbone ondulent comme les reflets d'une rivière figée dans le métal. La pointe clip point est d'une finesse démentielle, mais c'est le manche en bois de cerf qui me choque le plus. Il semble avoir été sculpté pour épouser chaque ligne de ma paume. L'équilibre est si parfait que l'objet ne pèse rien.

-Magnifique... Franchement, merci.

-C'est le plus beau mais t'as aussi les autres couteaux nécessaires pour chasser, je t'ai tout prévu. Le sac est à toi au fait !

-T'es vraiment un frère, toi. J'aurais peut-être pas le temps de chasser, mais ça me va droit au coeur.

-On sait jamais quand ce genre de chose peut-être utile, tu sais. Par contre, j'ai pas prévu les pièges, faudra se débrouiller, désolé.

-T'inquiètes, pas grave !

-Bon, et bien... Une petite démo ?

-C'est que... Il n'y a pas vraiment d'animaux ici...

-Un petit swing ! Juste histoire de dire !

Je me lance et donne quelques coups de schlass dans le vide. J'y affronte un ennemi imaginaire, sous les encouragements de Hans.

Seulement, soudain tout s'interrompt au son d'un :

-Pffff nan mais sérieusement ? Je vous imaginais pas beaufs pareillement. Ça fait mumuse avec un couteau...

Le rouge me monte aux joues :

-Nan, mais, Hans me l'a offert et-

-Je rigole voyons, en plus il est très choutte. C'est juste que je finis de préparer toute seule, là. Coucou Hans au fait !!

-Salut Aria !!

C'est ainsi que nous nous sommes remis à la préparation avec un allié supplémentaire dans l'équation.

L'horloge Saint-Nicholas d'Aria, une grosse horlorge de parquet venant d'une région ésotérique appellée Normandie sonne six heures. C'est le grand moment ! Je vais partir chercher Frieda, pour qu'elle puisse découvrir tout ce qu'on lui a préparé ! J'ai hâte de voir sa tête.

Une quinzaine de minutes plus tard, je suis devant chez elle, je sonne et lorsque je la vois je lui bande les yeux. Bon, c'est un truc à trébucher, ok, mais la surprise n'en sera que plus forte !

Lorsque nous arrivons devant l'appartement d'Aria, j'enlève le bandeau et m'exclame d'un grandiloquent :

-Tadam !!! T'en penses quoi ?

Ces yeux s'écarquillent, le palier d’Aria a perdu toute son allure d’immeuble banal. Un vrai décor de sous-bois ! On a disposé de grands pots de chrysanthèmes aux couleurs automnales et des cyclamens des bois qui apportent une touche de pourpre . Le sol est jonché de feuilles mortes ramassées à la hâte, craquant sous nos pas. On se croirait en forêt. Des bougies épaisses en cire d'abeille, logées dans des bocaux en verre, projettent une lueur tremblotante sur les murs, tandis que de lourdes couronnes de gui et de houx sont fixées à la porte avec de la cordelette de chanvre. L'odeur de la cire chaude se mélange à celle de la terre humide et attaque immédiatement nos narines de ce délicieux mélange.

-Trop bien !!! T'as fait la même déco que Mme Roger !! Comment tu savais que je l'adorais autant ?

J'éclate de rire :

-Si tu savais tout ce que je sais, et que tu n'imaginerais même pas ! On en aurait pas finit.

-Je suis fan !

-Entre, et tu le seras encore plus !

Alors que nous franchissons le seuil de la porte, Frieda est conquise. L’atmosphère est saturée par les effluves de sauge et de gui que l’on commence à brûler dans des coupelles de terre cuite. La table est recouverte d’une nappe d’un noir abyssal, presque totalement dissimulée sous un tapis de feuilles mortes, de glands et de châtaignes. Au centre, faute de portraits de nos proches, des objets personnels, ou sensés les représenter. La Gerboise Jaune de papa, le doudou d'Adelheid que maman lui avait confectionné... Au moins on aura un peu de temps pour rendre hommage... Dans un coin du salon, nous avons tenté d'installer Adelheid comme une princesse, son fauteuil médicalisé est recouvert de tissus sombres et elle porte une longue robe de laine grise, ses mains jointes sur ses genoux enserrant une branche de frêne séchée. Pour l'occasion, on a troqué nos habits habituels pour des tuniques de lin brut, des capes de voyage épaisses et des broches. C'est qu'on est pas des pros en Samhainnacht mais on a essayé de la faire le plus proche de la tradition possible.

 La fête bat son plein depuis désormais deux bonnes heures, quand Frieda me prend à part. Elle tient la Gerboise Jaune dans sa petite main. Elle murmure :

-Dis, Lu... On pourrait parler... que tous les deux ?

-Oui, bien sûr, on va sortir un peu. Les gars, on sort prendre l'air avec Frieda, on revient !

Il n'est que vingt heures, mais le vent est déjà glacial et je ne peux m'empêcher de frissonner comme un cafard qui aurait perdu ses sclérites. Je me tourne vers Frieda, qui elle, ne tremble pas. En fait, son visage est plutôt fermé.

-Est-ce que tu aurais découvert quelque chose... sur ça, lance t'elle en levant le bracelet à hauteur de mon visage.

-Oui, je voulais t'en parler, la pêche a été bonne. Simon m'a laissé l'accès à la grande bibliothèque du CIOR. J'y ai commencé mon apprentissage du Symalien et j'en ai profité pour parfaire mon Slovène pour les futurs combattants qui arrivent.

-Et ?

-L'alphabet au dos et autour du clapet inférieur ne sont pas du symaliens.

-Quoi ?! Tu te fous de moi là ?!

-Attends, j'ai pas finis, calme toi. Ça y ressemble beaucoup, mais l'alphabet n'est pas le même quand on le creuse un peu.

-Tu viens de commencer le Symalien, comment pourrais-tu le savoir ?

-Et bien, l'alphabet est assez clair. Puis, contrairement à ce que Simon avait laissé paraître, c'est pas bien compliqué comme langue. En fait, je pense que l'alphabet dégoute beaucoup de gens de commencer alors que c'est l'un des systèmes les plus simples que l'on pourrait faire.

- Comment ça ? Il n'y a pas d'exceptions ?

-J'en ai encore jamais vu, et il n'y a pas de verbes irréguliers, pas de déclinaisons, pas d'accords... Beaucoup de mots semblent être des versions simplifiés de mots qu'on emploie...

-Ok, mais du coup vraiment rien en symalien ? C'est décevant ! Tout ça pour rien...

-Pas tout à fait, il y a trois langues sur la gerboise. Son nom en latin, les textes des pourtours et du dos dans ce langage inconnu, mais ce qu'il y a dans la partie inférieure interne est bien en symalien.

-Sérieux ?! T'as réussis à le déchiffer ?!

-Bien sûr ! Mais... Je suis sceptique.

-Comment ça ?

-Si on traduit, il y a écrit au milieu : "Abysse".

-Ouh, ça fait flipper.

-Tu l'as dit, et ce n'est pas tout. En dessous, en petit, il y a encore du symalien. On peut lire : " Ce n'est ni la voix ni le pas qui éveillent la montagne taillée, mais le battement mesuré de l'air."

-J'ai rien compris...

-T'inquiètes moi non plus. J'imagine que ça doit parler d'un grand édifice de pierre, mais va savoir quoi.

-T'en as parlé à qui ?

- À Simon et Aria.

-Et pas à moi ? C'était à notre père quand même, t'aurais pu me prévenir !

-...Désolé. Dès que j'ai su, je l'ai rapporté à Simon, puis dans la soirée Aria a été si curieuse que je lui ai dit.

-Ben oui, forcément, vu le temps que tu passes avec elle.

Le rouge me monte aux joues.

-Qu'est-ce que tu sous-entends toi hein ?! On est dans la même section.

-Mais oui, mais oui, ça doit être ça. Enfin bref, qu'en a pensé Simon ?

-Pas emballé du tout. Le nom ne lui inspire rien qui vaille. En plus, on ne connait pas l'emplacement de cet Abysse, et il n'a aucune envie d'allouer des moyens dont il a cruellement besoins pour ces opérations dans une entreprise aussi incertaine.

-Ça se comprend.

-...

-Mais c'est rageant ! Ça veut dire que notre recherche n'avancera plus ?

-Faut croire...

-Et tu comptes laisser ça comme ça ?!

-Que voudrais tu faire d'autre ?

-Nan mais grand frère t'es pas possible ! Si papa te l'a donné dans un moment pareil il devait y avoir une raison.

-Oui, mais on ne peut pas se le permettre.

-Tu vas continuer tes recherches !

-Non.

-Si.

-Tu veux vraiment qu'on se fâche ce soir ?

-Il y aurait de quoi ! C'est la fête qui célèbre les passages entre le monde des vivants et des morts. Respecte papa, et continue à te battre ! Au moins, fais le pour moi...

Je vois ses yeux se mouiller, et mes résolutions flanchent. Je me penche vers ma soeur, prenant la gerboise qui était suspendue dans sa main :

-Allons, allons... Je vais le faire, c'est d'accord. Partout où j'irais, je tenterai de voir des similitudes avec les symboles non déchiffrés, et je découvrirai ce qu'est l'Abysse.

Son visage s'illumine, elle me fait un câlin, puis nous rentrons retrouver les autres à l'intérieur.

Vers minuit moins le quart, nous préparons les lanternes que nous lancerons dans le ciel, charger de nos voeux, et senser traverser la frontière du vivant pour rejoindre nos morts. À cette occasion, Aria s'approche de moi, cependant, c'est moi qui mène la danse :

-Dis, pourquoi t'as pas pris d'objets symboliques pour tes proches ?

-Je te l'ai déjà dit, je suis orpheline, je ne me rappelle plus de ma famille. Je préfère vivre dans le présent et me construire des souvenirs, des moments, plutôt que de ressasser des événements que je ne pourrais de toute façon pas modifier.

-Je comprends... Désolé, c'était bête...

-Mais pas du tout voyons !

-...

-Sinon, prêt pour demain ?

-Plus que prêt !

-C'est ta première, moi, j'aurais été térrorisée à l'idée de tout faire foirer.

-On a réviser l'ordre de mission des centaines de fois.

-Parfois, ça ne se passe pas comme prévu...

-Comment ça ?

-Un jour, il y a eu un sorcier imprévu dans une mission d'entraînement. La célèbre Marie Ernestine, l'épouse de Von Kaunitz, le triarche.

-Je connais Kaunitz, mais pas sa femme.

-Ha oui, t'étais en zone d'exclusion c'est vrai... Le sort de Marie Ernestine n'est pas connu, et je ne sais pas ce que c'est mais d'une pichenette elle a décapité mon camarade. C'était l'année dernière, il n'avait que treize ans. C'était une mission d'infiltration, et il a été imprudent en pensant que c'était la routine... Enfin bref, quand on a vu la puissance de cette sorcière, on s'est en allé. Tu peux me dire pourquoi ?

-Oui, dans l'ordre de mission, il est dit qu'au moindre danger on doit s'exfiltrer car c'est une mission d'entraînement avant tout...

-Exactement.

Frieda et Hans s'approchent de nous. Frieda semble tétaniser, alors Hans se lance :

-Dites, sans vouloir être trop indiscrets, on a tout entendu. Ça a l'air super dangereux votre truc, vous êtes sûr que ça va bien se passer.

Aria sourit :

-Mais oui, ne vous inquiétez pas ! J'ai eu le droit de commencer les missions dès dix ans, et ce genre de chose n'est arrivée qu'une seule fois.

Frieda continue à faire la moue. Aria s'agenouille près d'elle :

-Ne t'inquiètes pas, il n'arrivera rien à ton grand frère, je serai là pour le sauver de sa propre bêtise !

Un sourire surgit sur le visage de Frieda mais disparaît presque aussitôt qu'il est apparu :

-Je ne veux pas qu'il meurt...

-T'inquiètes pas, je le lui interdit. S'il meurt, alors j'irai jusqu'à l'extirper de l'au delà ! Compte sur moi, hors de question qu'il se la coule douce dans les limbes alors qu'on trinque ici bas.

Je rétorque :

-J'ai pas prévu de mourir ceci dit, vous me faites peur, là.

Soudain, Aria se met à rayonner :

-Bon ! Changeons de sujet ! Dis moi, Ludwig, cet arc et cet attirail de chasseur ! Tu m'avais caché ça !

-Bah, tu sais que j'ai fait de l'archerie montée.

-Oui, mais tu ne m'avais pas dit que tu chassais !

-C'était rare, on ne le faisait que rarement avec papa, et puis je ne suis pas très bon. Ça ne valait pas la peine d'en parler.

Hans s'offusque :

-Tu rigoles ?! Si j'avais ne serait-ce qu'un dizième de ton niveau à l'arc, ou même à la chasse, j'aurais des trophées partout dans mon appartement et je serai millionaire ! Tu n'exploites juste pas ce talent !

-J'aime pas vraiment tuer des êtres vivants.

-Pourtant t'as été diablement efficace à Vogelberg.

-... Ouais... T'as raison...

Aria s'écrie d'un coup :

-HAAAA ! L'heure ! Il reste moins d'une minute, à vos lanternes tout le monde !

Lorsque l'horloge sonne, nous relâchons tous en même temps nos lampions qui s'envolent au gré du vent tels des danseuses tournoyant jusqu'à l'évanouissement, jusqu'à la fin de leur bal. Un bal immortel. Puis, elles disparaissent dans la nuit qui les engloutit. Elles retournent au néant, avec nos parents, nos proches, nos souvenirs d'eux avec elles.

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