Chapitre 0 : Sergueï

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Avant-propos

Bonjour, lecteurs, je vous entraine à nouveau dans l'univers des sorciers d'Hongoria.

Nous nous situons vingt-quatre ans après l'enfermement de Sergueï. Il s'est passé de nombreuses choses, mais qu'importe, cette histoire met en scène l'obsession d'un tueur.

Tenez-vous prêt à retourner dans le quotidien de nos anciens héros. Le cordonnier n'est jamais très loin.

Hâte de retrouver un nouveau tueur ?

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Six ans après mon enfermement.

Il y a des doubles intérieurs qui ont toujours fait ce qu’ils voulaient. Le mien m’avait prévenu que mon entêtement me conduirait à ma perte. Cependant, j’avais fait une affaire personnelle du cas de Séverin. J’en voulais tant à ce jeune homme et à ce qu’il représentait pour l’adolescent que j’avais été jadis. La danse m’a tout prit. La haine pour celle-ci m’a emprisonné, ma capitonné dans mon esprit malade. Mon pouvoir de sorcier m’a porté vers le bord d’une falaise. Et pour un homme qui ne voyait que sa haine, la chute fut rude. Mon don ne m’avait pas sauvé ni mes souliers maudits, ressuscité. La vie d’errance avait pourtant un goût pire que la mort.

Ieugres m’avait laissé dans ce monde que je haïssais tant. Je n’avais plus le réconfort à confectionner des souliers maudits ou à hanter les ruelles, d’une ville à l’autre. J’étais prisonnier de la danse et de son sanctuaire. Je le maudissais un peu plus chaque jour, chaque mois. Mais que cela m’apporter ?

Je n’étais plus le cordonnier. Je n’étais plus l’ombre qui terrorisait. Je n’étais plus grand-chose à vrai dire.

Les années s’écoulaient sur ma tragique existence de fantôme et je n’y pouvais rien. Me morfondre était ma seule véritable activité. Et je m’en contentais.

Des larmes coulaient sur les vitres des longues fenêtres et j’errais encore en ce jour froid et humide dans les couloirs de l’opéra de Raken. L’opéra où j’ai voulu tuer une étoile orgueilleuse et imbue de sa personne. Une étoile qui me ressemblait plus que je ne voulais le croire. Une étoile qui n’a pas cessé de respirer, mais qui j’imagine à senti mon ombre sur elle des années durant.

Dans ce monde où la magie persistée, mais où les sorciers de Hongoria disparaissaient, je n’étais plus qu’un flottant. Un être sans le corps mais toujours accrocher à une vie. Une vie étrange, dans un monde qui n’expliquait pas toujours les choses. Peut-être y avait-il plus que deux mondes que celui de l’endroit et de l’envers ? Un troisième inconnu au bataillon, perdu dans les milliers de croyances cousue et existantes.

En longeant le couloir, je sentais ma foulée sans pour autant ancrer mes pieds sur le sol. Ça me manquait, de marcher. Pourtant, je n’avais de cesses de chercher une échappatoire à mon enfermement. Je rêvais de passer les murs pour rejoindre l’extérieurs, mais une force me retenait n’explicablement ici, dans ce lieu maudit.

L’académie était bien plus vaste que je ne l’avais imaginé au départ. Elle regorgeait de corridors tout aussi longs que sombres. Les sous-sols étaient bien plus profonds que je ne le pensais et que beaucoup devait ignorer. Je n’avais plus jamais dépassé le second sous-sol, trop inquiet de ce que cachaient les suivants. Tout ce noir. Les vivants ne savaient pas ce qui se dissimulait sous leur pas. Les murs cachent si bien les mystères. Ce n’étaient que des entrelacs de chemins enténébrés, avec des secrets bien dramatique.

Encore aujourd’hui, je suivais cette professeure et son bambin de quatre ou cinq ans. Ils se dirigeaient comme tous les matins vers la salle de classe qui s’engorgerait de danseurs.

Je m’installais à côté du petit qui savait me distraire avec ses gribouillages et je tendais l’oreille, jetant un œil sur les talentueux et sur les médiocres.

— Parce que tu crois que tous les tueurs sont des sorciers ? Il est évident que leur espèce s’éteindra d’ici une cinquantaine d’années, mais il y aura toujours des criminels. C’est dangereux de croire le contraire, chuchota une voix derrière moi.

Je tournais la tête vers deux jeunes danseuses. Elles avaient l’âge de Lananette quand je l’avais rencontré. Lananette. Cette jeune fille, qui qu’elle fut véritablement, avait à elle seule contrecarré mes plans. Quelle force de combativité. Moi qui en avait fait ma rabatteuse, certain qu’elle me servirait sans en avoir le moindre souvenir. Quelle bêtise.

Les deux danseuses avaient, semble-t-il, plus de bon sens que les abrutis dans les journaux qui jouaient avec les « Mythes ». Le temps d’or des sorciers était révolu, enterré sous des tonnes de grava. On ne voulait clairement plus de magie dans ce monde dont chaque monument parlait d’êtres particuliers. Certains se fessaient prendre pour des fous en clamant que la magie était partout. Quant aux « sorciers », ils n’étaient plus que des êtres pratiquant le vaudou dans la conscience populaire. On confondait les sorciers avec les disciples des religions passées. On les mettait à la Une en clamant, « Sorcier », « Sorcière », « suppots du mal moderne ». Selon les divers médias, les « criminels » en herbes puisaient leur pouvoir de rites occultes… Les gens salissaient le nom des Sorciers de Hongoria. On noyait la véritable magie dans l’occulte, le pas net, le sordide…un pouvoir qui s’obtenait en vendant son âme à on-ne-sait qui. On parlait de maladie de fous et de créativité exceptionnelle, presque magique. Les sorciers que les médias pointaient du doigts, n’étaient pour la plus par rien de plus que des survivants qu’on voulait exécuter. Le mot sorcier allait bon train et on s’en servait seulement quand on n’avait pas les réponses ou qu’on espérait une exécution rapide. On était au point où les « sorciers de Hongoria » n’avait pour valeur qu’éliminer une gêne rapidement. Mais pour le reste, les sorciers n’est plus qu’un mot branlant qu’on osait utiliser avec sérieux.

Encore quelques années et plus personnes n’y croiraient. Tous se terraient, préférant la loi du silence à ce sujet. La modernité et la science aura de quoi détourner le monde de ses vérités. Elles le font depuis des années. En six ans tout à encore changé. C’est comme le feu. Ça brûle et ça ne laisse que des cendres. La poussière nourrit le sol, mais plus le folklore. Un jour, dans cent ans, on marchera dans la rue en s’imaginant que les sorciers légendaires sont peut-être tapis dans l’ombre et non derrière des pages d’un livre de chevet.

— J’en conviens, mais…

Je retournais à la conversation des deux ballerines.

— Mais rien du tout. Tu te laisses berner par les rumeurs et par ceux qui pensent y trouver toutes les réponses à nos maux actuels, passés et futurs. Je te dis que n’importe qui peut tuer, avec ou non une bonne raison. La magie ? La sorcellerie ? Ça veut dire quoi ? Tu le sais bien qu’on parle des sorciers seulement quand l’affaire est trop grave pour laisser le suspect en vie. Ça ferait trop de dégat, alors on parle des sorciers.

— Alors, tu penses que la cantatrice n’est pas une sorcière.

— Bien sûr que non. Toutes ces photographies dans les journaux ne sont que des mises en scènes, comme souvent quand on veut étouffer la vérité. Et ne t’avises pas d’aller dans le même sens de ces groupes pro-magie. S’ils sont démantelés, c’est pour une raison. Tu risques de t’attirer des ennuis. Zéphina n’est qu’une tueuse. Les tracts noirs qu’on trouve un peu partout en ville la pointent comme étant une sorcière parce qu’ils veulent du sensationnel, ils veulent que la « magie » revienne au goût du jour. Ce n’est qu’une femme qui avait beaucoup de haine envers les hommes qui ont fait d’elle ce pourquoi on l’accuse. Il ne faut se fier ni aux tracts noirs ni aux journaux qui en font la une, ce sont les poliques qui en tirent les ficelles, crois-moi. Zéphina n’a pas beaucoup d’amies chez eux. Elle leur ferait mauvaise presse. Je sais des choses. Zéphina n’est qu’une pauvre victime sur laquelle on s’acharne.

— Ah ! Et tu sais quoi ? s’étonna la rouquine en tortillant ses doigts.

Ses grands yeux bruns ne quittaient pas sa copine. Elle attendait des explications quoi que sa bouche pût dire. On a besoin de nourrir notre curiosité à cet âge-là.

— Ma tante a côtoyé la grande Zéphina pendant leurs années de pensionnat. Elles se sont revues plus tard.

J’écoutais leur investigation en abandonnant le petit garçon à ses dessins pour le moins détaillés. C’étaient ce genre d’élèves que je recherchais dans mon infâme prison. Des jeunes gens qui me sortaient des quatre murs où j’étais enfermé pour… l’éternité. J’écoutais tous les ragots qui me venaient de l’extérieur et me tenais informer du moindre fait au-dehors. Je vivais le présent à l’état de mots.

— La grande Zéphina était déjà un prodige au pensionnat, tu sais. Elle était souvent réveillée le soir pour des concerts privés dans les appartements du directeur. Ma tante a confié à ma mère, avant que l’affaire ne fasse les gros titres, que Zéphina chantait pour le gratin et que parfois, elle était envoyée dans des salons privés en ville. Qu’elle revenait au pensionnat toujours mélancolique et épuisée.

— Mais, ces parents étaient-ils au courant ? Je veux dire, ce directeur avait-il le droit de la faire se représenter ainsi ?

— A-t-on avis, Miranda ? Ma tante soupçonnait de mauvais traitements et peut-être des actes plus horribles encore. Mais il se trouve que Zéphina ne soit pas restée longtemps au pensionnat. Moins de deux ans.

— C’est que sa carrière a commencé jeune. Elle avait quatorze ans, je crois.

— Hum, c’est ça. Tu sais, la plupart des noms des victimes ont été ses mentors.

— Elyse, tu crois que… Tu crois qu’on a profité…

Miranda ouvrit de grands yeux et se cacha la bouche, pendant qu’Elyse hocha la tête.

— Sinon, pourquoi aurait-elle tué de cette façon ? Il n’y a pas de magie, seulement des années à comprendre ce qu’on attendait d’elle. Avant d’être une voix et une femme, elle était une fille maniable. Facile à modeler. Sa voix et son corps étaient les appâts parfaits pour se venger, non ? Elle a séduit pour tuer. Elle est une stratège. Mais elle a fait une erreur, et c’est bien dommage. Peut-être n’aurait-elle jamais été découverte.

Si la carrière d’Elyse en tant que danseuse ne fonctionnait pas, elle pourrait tout aussi bien se reconvertir en détective privée. Elle pensait bien, déduisait avec aisance.

Miranda hocha la tête à son tour, sans voix, ses boucles rousses trésautantes autour de ses joues.

Ces deux jeunes filles m’amenaient toujours de quoi me divertir. Ainsi, la grande Zéphina avait fini par se rebeller.

J’avais eu la chance d’assister à plusieurs de ses représentations sur la scène de l’opéra depuis la dernière décennie. Les six dernières années, j’avais assisté impuissant à ce que ses mentors, hommes respectables de la société, lui faisaient subir dans les loges de l’Opéra, quand tout le monde fermait les yeux.

« J’ai donné beaucoup d’argent pour toi », avait dit le conseiller des finances de la présidente.

« Je t’ai fait connaître, tu me dois le respect. Tu viendras où je te dis de venir », avait dit, le directeur des imprimeries Dolivia.

"Déshabille-toi et écarte les jambes, mon oisillon. Sois docile, ce soir. Pas d’hystérie, on pourrait t’entendre. Tu ne voudrais pas que l’on t’entende autrement que sur scène ? », avait ordonné le directeur du pensionnat de jeune fille de la capitale. Il l’accompagnait souvent. Trop souvent.

« Ma fille et sa voix d’ange. Tu seras une étoile. Dis oui à tout.»

Zéphina… pauvre petite chose, élevée par un prédateur et donnée à une dizaine d’autres. Fille d’une mère maltraitée et d’un père narssicique.

Comment oublier ? Elle me faisait tant de peine. Je me révoltais, impuissant devant sa propre impuissance.

Elle aurait pu être victime toute sa vie, mais elle avait choisi la même voie que j’avais prise. Pas de double intérieur pour elle, ni de magie, mais un besoin de vengeance grandissant. Elle n’avait aucun pouvoir que celui de sa colère. Si elle avait été une sorcière, je l’aurais détecté, même à l’état de Flottant.

Elyse avait raison. Pas besoin d’être sorcier pour vouloir tuer. Zéphina avait connu la brutalité des hommes à un âge où on essayait de se construire. Elle avait subi la violence à répétition sur son corps et dans son esprit. Comment lui en vouloir d’être devenue, elle-même un monstre ? J’en suis devenu un… à force de mauvais traitements - Ieugres n’a fait que me pousser plus loin dans la noirceur. Ni elle ni moi avions la capacité de nous exprimer autrement qu’en nous vengeant. Il y avait eu bien trop de mal pour pardonner.

Pardonner quoi ?

On ne pardonnait pas ça. Jamais.

— Mesdemoiselles, Elyse et Miranda, à votre tour ! À moins que la leçon ne vous intéresse pas. Pas de jacasserie dans mon cours.

Les jeunes filles se levèrent et exécutèrent leur pas.

Je retournais auprès de mon gribouilleur préféré. Il avait arrêté de dessiner et regardait sa mère. Parfois, il m’arrivait de penser que ce petit parvenait à me voir, mais l’illusion était vite effacée.

À la fin du cours, je repris mon errance tout en passant devant un journal laissé en vrac sur une table. Je fus attiré par une photographie. Pas celle des gros titres, non. Celle en tout petit dans l’angle de la page treize.

Je me vis devant une salle de vernissage. J’avais toujours cette vilaine cicatrice sur le visage, mais ce n’était pas moi.

Ieugres.

Pas si étonnant pour un galeriste, d’être devant une galerie…

Il avait fait son petit bonhomme de chemin. Je le retrouvais parfois dans les journaux. Très appréciés des artistes professionnels. Il semblait que ces galeries aient une ombre « envoûtante ». Elles étaient prisées.

Pour un tueur de son gabarit, il valait mieux être envoutant ?

Ieugres semblait vivre ma vie, comme je ne l’avais jamais vécue. Il n’avait pas peur de se montrer. Et à la vérité, Ieugres avait su remodeler mon corps pour qu’il lui convienne. Son regard était si différent du mien. Il portait l’assurance que je n’avais jamais eue. Son goût vestimentaire n’avait rien à voir avec le mien. En le découvrant, j’avais l’impression de voir un frère inconnu au bataillon. C’était mon apparence, sans vraiment l’être. Les cheveux courts lui allaient bien. J’aimais et je détestais ce qu’il me faisait ressentir, moi qu’il l’avait toujours vu si noir. Je ne gardais de lui que son regard bleu, plus intense que le mien.

— Sale vermine, criai-je dans l’isolement de mon monde d’errance.

Mon être malfaisant s’était débarrassé de moi. Il s’était extirpé de l’envers, m’avait volé mon corps et un peu, mon cœur. Je suppliais le temps de me faire disparaître et de me le faire oublier, lui que j’avais toujours eu. Mon âme, c’est tout ce qui me restait avec un pouvoir aussi mal en point que des cendres chaudes dans une cheminée. Il faudrait du travail pour réapprendre à m’en servir… d’une manière différente. Mais je n’avais toujours goût à rien.

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