chapitre 2 : Landry

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Je n'arrivais pas à le croire.

Mon père, emmené au poste de police après une interaction avec un membre de son club. Encore !

Les collectionneurs d'art et leur égo… Je les ferais volontiers enfermer avec des truands. ça leur apprendrait à se tenir à carreau. 

Je me fichais au plus haut point de leur « problème ». Comment dire que j'avais d'autres préoccupations.

Mon collègue m'avait prévenu dès qu'il avait franchi le commissariat. J'étais de garde la veille et m'apprêtais à rentrer chez nous. Ma mère était encore bien fatiguée et mes sœurs la faisaient tourner en bourrique. Mais c'était mal connaître la charmeuse des planches. Lomdélia la minutieuse, la travailleuse, l'acharnée. Elle avait appris à ruser avec chacune de nous.

Ma mère était cette femme forte, dont la carrière de danseuse avait été courte, vite remplacée par des enfants et par la vie de famille. Je ne cessais de me demander si ça lui avait vraiment convenu ou si elle avait fait des enfants pour une autre raison.

Je fixais mon père, lui aussi avait été danseur classique. Dur à dire alors que je posais un regard signifiant sur lui. Il était assis sur une chaise, débraillé, une main bandée et une arcade sourcilière rougie. L'autre type, à côté, n'était pas mieux mis. Je secouai la tête. Que lui prenait-il ces derniers temps à se battre ?

Un geste du menton suffit à mon père pour se lever et me rejoindre. Je saluai mon collègue, m'en détournais et sortis du commissariat avec mon père sur les talons.

Je marchai droit devant moi, saluai des agents plus âgés. Il y avait toujours du monde dans les rues le matin. J'essayai de leur sourire, sans y parvenir, alors je hochai la tête, respectueux.

Je n'avais jamais vraiment compris mon père et les années renforçaient ce sentiment.

Je bifurquai dans une ruelle plus éloignée du poste et m'arrêtai dans l'ombre de deux bâtiments. Il y faisait bien plus sombre que je ne m'y étais attendu. Qu’importait ? Je fis volte-face. Mon père s’en étonna à peine.

— À quoi jouez-vous ? Croyez-vous que vous puissiez vous permettre de vous battre impunément ? Vous êtes censé être à la maison, épauler ma mère, votre femme, et garantir une vie de famille à mes sœurs. Moi, je n'ai pas eu droit à votre présence. Vous qui étiez trop souvent sur les planches et pendant si longtemps. Mère est fatiguée, elle ne se plaint pas, elle ne le fait plus depuis que les jumelles ont sept ans. Pourtant, je le sais, et vous aussi, elle cherche encore votre présence auprès d'elle. Elle l'espère. Dois-je vous rappeler que votre plus jeune fille a cinq ans ? Dally voit son père en coup de vent, et la danse ne peut être un prétexte pour elle, n'est-ce pas ? Vous êtes toujours ailleurs ou dans votre fichu bureau. Et quand il vous arrive de passer un peu de votre précieux temps avec nous, c’est comme si vous n’étiez pas là. Où êtes-vous depuis toujours ?

J’avais du mal à contrôler les tremblements de mes mains. Ce n’était pas la première fois que je disais ce que je pensais à mon père. Si un jour je l’avais adulé, aujourd’hui je le tenais pour responsable de la tristesse de chaque membre de notre famille.

— Dally a besoin de ses deux parents. Je ne veux pas qu’elle comprenne trop vite quel genre de famille nous sommes. Prenez soin d’elle, profitez de ses sourires au lieu de vous battre inutilement dans un bar huppé avec un de vos confrères.

J’aurais voulu lui dire tout autre chose. Lui demander pourquoi il s’était marié s’il n’aimait pas ma mère ? Pourquoi lui avait-il fait des enfants ?

Je ne cachais pas ma fadeur. J’étais suffisamment fatigué pour deux. Et quand la fatigue appuyait sur mon cœur, je pouvais devenir cruel. Mon père en avait déjà fait les frais. Je savais le blesser. En revanche, lui, il ne se doutait jamais de combien il pouvait faire mal par son absence, par ces silences. Parlerait-il de ce qui le ronge depuis tant d’années ?

— Entendez-moi bien. Au prochain coup, vous irez en cellule et je laisserai ma mère venir vous chercher. Je ne suis agent que depuis cinq mois. Et c’est la troisième fois qu’on vous amène au poste. Bon sang, qu’avez-vous ? Se battre vous ressemble si peu.

D’où lui venait cette colère ? À qui la devait-il ?

Je l’avais si souvent vu les yeux emplis d’un chagrin profond. À quoi ressemblait son regard quand il se battait ? J’aurais voulu connaître la raison, mais il se butait dans sa bêtise. Il n’en dira rien.

Mon père était un homme qui avait vécu un drame. Lui et ma mère gardaient en eux l’ombre d’un secret. Ce secret qui me ferait connaître toute leur histoire, mais qu’ils taisaient.

Il me regarda. Toujours dans les yeux. Mon père détournait très rarement le regard, même quand il avait tort. Il aimait savoir ce que l’on pensait, quand lui, nous cachait tout.

—Tu es déçu ? dit-il seulement.

—Impatient. Tu sembles oublier que je suis un simple agent. Qu’à force de voir mon père amené au poste, mes collègues risquent de ne plus me prendre au sérieux.

— Tu sembles déjà être respecté, fils.

Je distinguais de la fierté dans ses yeux bruns éclatés de vert. Plus il vieillissait, plus ses yeux s’éclaircissaient. Enfant, j’aimais le contempler. Je le faisais pour le comprendre, pour qu’il sache que quelqu’un le voyait. Oui, j’avais passé mon temps, les yeux braqués sur lui pour être certain de son existence et qu’il ne disparaîtrait pas une fois en dehors de mon champ de vision.

Aujourd’hui, cet homme que j’adulai, j’espérais ne jamais devenir comme lui : rongé par le passé. Parce que c’était cela.

— Oui. Respecté et jalousé. Je suis apprécié pour l’instant, mais je sais où se trouve ma place et quel grade est le mien.

Plus que le respect, mes collègues me regardaient avec « envie ». Je faisais des jaloux depuis que l’inspecteur Tae m’avait chargé de relire et réécrire ses notes. Un étrange personnage toujours vêtu de noir. Seule couleur qu’il portait était le bracelet en velours jaune à son poignet. Il me faisait appeler tous les trois jours environ, plus ces derniers temps – un criminel d’envergure internationale était revenu à la capitale, tout le monde au commissariat se tenait au jus, malgré que l’affaire n’est qu’un seul grand inspecteur. Et ce n’était pas Tae.

Tae…

Je restais des heures à écouter la rotation grinçante des méninges de l’inspecteur, je me plongeais dans ce qui le tracassait, dans une affaire, et je remettais toutes ses notes en ordre. Pour qu’il puisse organiser ses pensées divagantes, parfois incohérentes. Je savais qu’il serait bientôt question que je ne sois plus un simple agent. J’étais en liste pour devenir second de l’inspecteur. Tae choisissait qui travaillait avec lui, ce n’était pas nouveau. Les supérieurs lui laissaient carte blanche. C’était un surdoué du crime après tout. Pas une affaire ne lui résistait longtemps. Tae était devenu mon protecteur, ou quelque chose qui s’y approchait.

— Écoutez père, je n’ai pas le temps pour vous ou vos chamailleries de collectionneur d’art. Les portes de la capitale croulent sous les incidents depuis que le Loup est revenu. J’ai des dossiers à ne plus savoir quoi en faire sur mon petit bureau que je partage avec mes collègues. Chaque jour, plus d’une cinquantaine de plaintes sont déposées. Ça part de l’insignifiant problème de voisinage à l’homicide. Il y a des tueurs sanguinaires qui rodent. J’ai vu des photos qui m’ont soulevé le cœur. M’entendez-vous ?

Mon père ne baissa pas la tête, mais gardait le silence, et moi, à bout de nerfs, j’agitais la main dans le vide.

Le Loup était de retour. Ce criminel qui avait laissé un cadavre sous mes yeux, des années plus tôt. J’étais entré à la police pour le traquer. Ce tueur n’avait rien de normal. Il éviscérait ses victimes et se proclamait vengeur. Il faisait justice. Et je ne le tolérais pas. Même les pires ordures avaient droit à leur jugement, à entendre leur crime de la bouche d’autres.

Je quittais la ruelle, mon père derrière moi. Je sentis son regard dans mon dos. Je n’en avais que faire. J’avais envie de rentrer et de m’allonger, j’avais envie de voir ma fiancée, mais à cette heure-ci, elle devait être au travail. Alors, je tournais au carrefour et filais droit vers l’appartement qui m’avait vu grandir. Bientôt, j’emménagerai avec ma Suzy. Bientôt, je laisserai les problèmes de mon père loin de moi.

Mes pas tapaient le bitume sur un rythme de fuite. Je ne ralentis que lorsque mon cœur arrêta de battre d’énervement.

Presque seul dans les rues, je me laissais distraire par les discussions des enfants des rues. Ils parlaient toujours fort.

« J’te dis qu’on a vu un homme chouette dans la basse-ville. On sait ce que ça veut dire. »

« C’sont des légendes, mon pauvre gars. Pas b’soin de mauvais présage pour savoir que la basse-ville, ça craint ! »

« L’homme chouette n’apparait pas pour rien. Y’a un truc moche qui se prépare, j’t’l’dis. ».

L’homme chouette. Encore… Cette histoire commence à prendre un peu trop d’ampleur dans l’esprit collectif. Il y a assez de maniaques pour qu’en plus la police s’occupe des croyances populaires nées dans la folie d’une poignée.

« C’sont des histoires de vieux fous ! »

« Alac a vu l’homme chouette avant que son chien soit retrouvé mort. »

« Alac est fou comme sa mère. »

« Tu verras qu’j’ai raison. L’homme-chouette existe et il apporte la poisse avec lui. ».

« Et que fera-t-il, ton homme chouette ? Il n’est qu’un présage. On s’en fiche ! Il pourrait tout aussi bien exister que ça ne changerait rien à c’qui s’passera. ».

Un présage…

Comment apercevons-nous un présage ?

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