Prologue : Ieugres
Pour toutes les personnes qui n'ont pas lu le cordonnier.Merci de me dire ce que vous ne comprennait pas ou se que vous aimeriez voir eclairer ?
Merci^^
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J’avais appris à vivre dans un corps qui n’était pas le mien. Un corps que j’aimais toucher, que j’aimais regarder. Il me rappelait celui que j’avais aimé, celui que j’avais tué, celui qui m’avait trahi pour assouvir sa vengeance de lui-même. C’était une histoire de cœur abîmé…
Un homme s’approcha de moi et contempla une esquisse faite au crayon gris. Celle encadrée dans une vitre de verre. Les murs de mes galeries d’art ne gardaient jamais longtemps leur mur vide. Jamais. Elles étaient prisées des collectionneurs et des artistes à la mode. Cette esquisse, nous la regardions avec attention, avec l’intensité de ceux qui veulent savoir pourquoi elle a été inachevée.
— Il y a de la douceur et du désespoir dans ce parterre de fleurs. On dirait qu’il garde un être cher avec secret et défaite.
Du coin de l’œil, j’observais l’homme. Son visage avait quelque chose de gênant, mais je ne lui en tins pas rigueur – moi qui portais la balafre d’un autre dont j’avais volé le corps.
— Il est vrai, dis-je seulement, en passant mon regard sur la peinture d’une danseuse, à côté.
Voir cette étoile dans son tulle étincelant me fit me souvenir du jour où j’avais tué Sergueï. Je me désintéressais de l’homme à mes côtés et de sa mélancolie à contempler l’illustration crayonnée. Il sentait la haine, le regret, la folie et le sang. Il n’était pas né de l’Envers. Et il n’avait le pouvoir que d’imaginer ses crimes et la créativité de les mener à bien.
Je haussais les épaules. Nous étions beaucoup de tueurs dans ce genre de vernissage.
Dans cette toile, il y avait comme un lien à l’histoire de ma vie. Il y avait cette ombre dans le fond qui se hissait sur les pans d’un rideau aux couleurs apaisantes. Il y avait ce personnage au loin, avec une expression mauvaise coincée sur le visage. Puis, il y avait cette danseuse peinte de lumière et dont les pointes saignaient.
Je fis le parallèle avec Séverin, ce danseur que mon cher Sergueï avait pris en grippe. Ce danseur détestable et pourtant si pitoyable. Il avait survécu au pouvoir de Sergueï. Il vivait encore, mais son sort m’importait peu, qui qu’il ait pu devenir. Ses toiles me plaisaient, sa vie, je m’en désintéressais. Après tout, j’avais dû tuer ma couleur à cause de lui.
Non, je me mens encore.
J’avais tué Sergueï pour échapper à mon propre monde. Tant que je ne possédais pas le corps de mon double, j’aurais été rappelé dans l’Envers. Et mon double perdait pied, et j’avais peur de retourner dans la noirceur de ma ville natale. Désormais, plus personne ne pourrait me rappeler de l’autre côté. J’étais libre ou presque. Né pour tuer les êtres de l’Endroit, je continuais mes quelques tueries et je voyais apparaitre quelques Tolemi, vestiges de mon monde, portes que mon peuple espérait voir s’ouvrir – afin d’investir le monde de couleur. Mon monde dépérissait, plus fort à chaque décennie. Lorsqu’il m’arrivait d’approcher un Tolémi, je sentais la vibration de mon monde. Il était plus faible encore que lorsque j’y vivais.
Je me servis un verre d’un alcool fort et me détournais du tableau. Penser n’était guère fait pour moi. Ça me tournait le cœur.
L’histoire du cordonnier était de l’histoire ancienne. Je ne voulais plus y penser, mais je sentais en moi un frisson, un lien qui ne s’était pas coupé. J’avais comme un espoir de voir naître au fond de moi l’âme de Sergueï. Qu’il me revienne.
J’avais le rêve de vivre à nouveau avec lui. Notre corps pour seule maison. Mais je ne devais pas l’imaginer. Sergueï n’était plus. Je voulais m’en convaincre.
Dans mon dos, l’homme me suivit.
— J’aimerais acheter l’illustration, savez-vous qui en est le propriétaire ?
Je lui montrais une femme au centre de la pièce, entourée de jeunes gens. On voulait capter l’attention de la femme aux cheveux gris.
— Si vous êtes doux avec elle, il se peut qu’elle vous l’offre, dis-je avec un désintérêt grandissant.
Cet homme cherchait quelque chose dans son illustration inachevée Il cherchait un souvenir. Son regard ne m’avait pas trompé. Il ferait tout pour l’obtenir…
L’obtenir ou le récupérer.
Il avait déjà vu cette illustration. Pourtant c’était sa première apparition aux yeux de tous. Sa propriétaire garde parfois le mystère sur ses acquisitions. Elle en parle, mais ne les dévoile que pour se trouver de nouveaux poulains.
La concupiscence est forte dans ce monde. Je ressens le désir parfois.
L’homme me passa devant. Son regard brilla du malheur. Il aurait l’illustration.

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