La cité dans le brouillard : partie 2

6 minutes de lecture

Erwin suivit Rufus dans un grand laboratoire bordélique qui se situait au fond du couloir. Des livres jonchaient le sol et des schémas de robotique étaient placardés sur les murs. Des formules mathématiques incompréhensibles pour le soldat étaient écrites à la craie sur un tableau noir, reposant contre une porte condamnée.

— Ton laboratoire n’est pas de l’autre côté, dans la grande salle que j’ai visitée plus tôt ? s’étonna Erwin en poussant un amoncellement de bouquins épais qui gênait son passage.

— Si, mais la salle où je peaufine et entrepose mes découvertes se trouve ici. Il y a plus d’espace ! Et c’est isolé des autres pièces importantes, au cas où…

Erwin esquissa un rictus. Il se souvenait très bien « l’incident des dortoirs » à l’académie militaire des Lions dorés.

A l’époque, Erwin n’était encore qu’un jeune officier. Par une nuit froide, toute l’aile droite d’un bâtiment, où les cadets résidaient, avait explosé. Les sirènes d’alarme s’étaient mises à rugir et les soldats bondissaient dans tous les sens, armes à la main, persuadés d’être la cible d’une attaque rebelle. L’incident était important et les ruines de l’aile risquaient de s’effondrer, empêchant les secours d’entrer dans les dortoirs. Les infirmiers présents estimaient que les blessés devaient être nombreux, au vu de la gravité de l’explosion.

Néanmoins, quand ils avaient pu déblayer les décombres, ils ne trouvèrent aucun corps. Il s’avéra que tous les cadets se trouvaient dans le réfectoire, à l’écart du site de l’explosion, tous endormis le nez dans leur assiette. Ils avaient été drogués. L’explosion était due à un engin électronique particulièrement sophistiqué alliant des produits chimiques que les experts militaires n’avaient jamais vu. Tandis que les officiers supérieurs recherchaient qui parmi les groupes rebelles avait intérêt à attaquer l’académie, Erwin avait rapidement compris que l’explosion en elle-même n’était qu’une diversion. Quand il interrogea les cadets, il constata que l’un d’eux manquait à l’appel. Fraîchement arrivé, ses camarades le décrivaient comme bizarre et solitaire. Erwin s’était empressé de déterrer son dossier d’un classeur poussiéreux. C’était la fiche d’admission à l’académie d’un certain Rufus Astrea, dix ans, arrivé en fin d’été dernier.

Son profil psychologique insistait sur sa grande intelligence, et Erwin tiqua sur les mots « traumatisme » et « dépressif ».

Le petit Rufus n’avait rien à faire dans un centre militaire. Il ignorait ce qui avait poussé ses parents à l’envoyer aux Lions dorés, mais le gamin était taillé comme une crevette. Il n’avait rien d’un soldat. Le jeune Erwin expliqua sa théorie à son chef qui le regarda de travers. « Un enfant de dix ans ne peut pas avoir cette ingéniosité » avait-il rétorqué. La théorie d’Erwin s’avéra juste. Les militaires retrouvèrent un trou dans les grilles entourant le centre, et en suivant les traces, ils retrouvèrent le jeune Rufus qui s’était fait la malle. Il n’avait pas pu aller bien loin, sans argent pour se déplacer, et quand les soldats le retrouvèrent il avoua sans la moindre tentative de résistance ce qu’il avait fait. Il avait endormi les cadets à l’écart de leur dortoir, s’était assuré que le bâtiment était vide, avait mis en place des explosifs pour attirer les soldats, tandis qu’il s’échappait à l’autre bout du centre militaire.

Il va sans dire que Rufus avait écopé d’une lourde sanction. Il avait été enfermé pendant un mois dans une cellule d’isolement pour réfléchir à ses actes, et on avait assigné un surveillant permanent pour l’empêcher de recommencer. C’est Erwin qui avait dû se charger de cette tâche de baby-sitting, à contre cœur. Peu à peu, Erwin avait appris à connaître Rufus et à déjouer ses mauvais tours. Souvent, cela consistait en des toilettes piégées, des boules puantes dont l’odeur ne disparaissait jamais, de faux stylos qui jetaient de l’encre ineffaçable. Erwin se doutait que le garçon faisait tout pour être renvoyé de l’académie.

Durant les entraînements au combat, les autres cadets ne l’épargnaient pas, le rouant de coups, encore amers d’avoir été piégés par ce minus. Ce que Rufus ignorait, c’est que plus il démontrait son intelligence en répliquant grâce à ses inventions, moins les instructeurs militaires souhaitaient le voir partir. Les supérieurs étaient conscients de son potentiel et de ce que ses inventions pouvaient apporter à l’armée.

Quelques années plus tard, Rufus participa à quelques expéditions dans le désert sous les ordres d’Erwin. En récompense des services rendus, ce dernier obtint du galon et Rufus acquit son propre laboratoire au sein de l’académie. Du matin au soir, de la fumée sortait par la fenêtre. L’armée lui commandait toutes sortes d’outils de communication, des tenues adaptées aux conditions hostiles du désert, sans compter des armes plus mortelles les unes que les autres. Erwin avait pris l’habitude de surveiller le travail de Rufus, notamment par inquiétude de voir un nouveau bâtiment exploser, et il lui rendait visite de temps à autre.

Lorsque Rufus avait demandé à se rendre à la Cité des Rouages où le matériel était selon lui plus avancé, Erwin avait tout de suite sauté sur sa plume et son encrier. Le colonnel était ravi à l'idée de ne plus avoir à s'inquiéter pour l'intégrité de ses locaux. La dernière explosion avait détruit tout un pan de mur. Il avait rédigé une lettre de recommandation au roi pour le faire entrer à la Tour des Merveilles. Le monarque avait été fasciné par son travail. Ainsi, cela faisait un an que Rufus avait intégré la Tour des Merveilles, sous la coupe de l'armée et du roi.

Erwin balaya du regard la pièce encombrée avec une pointe de nostalgie, se remémorant les débuts chaotiques de Rufus. Ses laboratoires étaient toujours ainsi : bordéliques, peu éclairés, et pleins de livres et de schémas éparpillés sur le sol. Le regard du soldat se posa sur un arbuste à côté de la fenêtre, d’où sortait des fils électriques.

— Ah, tu t’intéresses à l’épurateur d’air ! s’exclama Rufus en suivant le regard du soldat.

— C’est un arbre ? demanda Erwin perplexe.

— Une machine, corrigea Rufus. Vois-tu, j’ai créé un système capable d’aspirer le carbone gazeux et de le transformer en oxygène ! En gros, quand il sera fonctionnel, il permettra à la Cité des Rouages de respirer un air plus pur encore qu’à la capitale !

— C’est… une excellente idée ! fit Erwin qui trouvait tout à coup la science fascinante. Mais pourquoi s’embêter à lui donner une forme d’arbre ?

— Pourquoi pas ? répondit Rufus en clignant des paupières. C’est la fonction des arbres de purifier notre air. Il n’y a pas de raison particulière, je l’ai juste imaginé comme ça… Mais bon, pour l’instant il ne fait que cracher de la fumée au lieu de l’aspirer.

— C’est embêtant, marmonna Erwin en retenant un rire moqueur.

Rufus montra au soldat ses dernières inventions et ses idées novatrices. Quand il parlait de science, son regard brillait d’enthousiasme, et il débordait d’une énergie inépuisable. C’était aussi un véritable moulin à paroles. Erwin l’écoutait avec attention, même s’il avait du mal à suivre les explications détaillées de l'ingénieur. Chaque fois qu’il décrochait, Rufus le voyait à cause du léger abaissement de ses épaules, et il reprenait avec des propos plus simples.

— C’est intéressant, conclut Erwin qui n’avait en fait pas compris la fonction de la moitié des inventions que Rufus lui avait présentée. Qu’en est-il de ce que le roi t’a demandé ?

Une étincelle de lumière passa dans les yeux ambre du jeune homme.

— Tu veux dire le projet secret ? chuchota-t-il en arborant un large sourire.

— Si tu veux, oui, il m’a demandé de vérifier ta progression, répondit Erwin agacé par les étoiles étincelantes que Rufus avait dans le regard.

— Pour ça, il faut aller dans mon laboratoire secret ! déclara Rufus d’un air énigmatique.

— Ton laboratoire secret ? répéta Erwin. Tu n’as jamais parlé d’un laboratoire secret ! C’est quoi cette histoire ?

— T’excite pas, il faut bien que je garde un peu de mystère, monsieur honnête jusqu’à la moelle. Mais bon, je suis prêt à te le montrer. Parce qu’on est potes !

— On ne l’est pas, rétorqua le colonel en suivant Rufus hors du laboratoire d’un air contrarié. Rufus, le roi t’a accordé sa confiance pour ce projet, tu ne dois rien lui dissimuler de ton travail. RIEN-DU-TOUT !

Annotations

Vous aimez lire Shelly Yun ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0