La cité dans le brouillard : partie 3

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Rufus et Erwin traversèrent l’épaisse fumée ocre de la cité jusqu’à une ruelle marchande au nord de la Tour des Merveilles. On entendait le sifflement d’une scierie et le tintement des marteaux des artisans qui travaillaient dans leur atelier. Le regard du colonel fut attiré par un forgeron qui martelait une épée rougeoyante tout juste sortie du fourneau. Il suivit en silence le jeune homme dont les longs cheveux rouges se balançaient contre son dos au rythme de ses pas. Rufus marchait nonchalamment et le soldat, qui était habitué à une cadence militaire, devait réduire sa vitesse pour rester à sa hauteur. Il se demandait où le scientifique souhaitait l’emmener, quand ils s’arrêtèrent devant une petite enseigne qui ne se distinguait pas des autres boutiques qu’ils avaient croisées jusqu’à présent. C’était une bijouterie : « La Fleur du désert ». La devanture présentait des pierres précieuses taillées avec délicatesse, des rubis, des émeraudes, des saphirs et d’autres gemmes scintillantes de beauté. Il y avait également des colliers de perles translucides, raffinées, des bracelets en or éclatants, et des boucles d’oreilles particulièrement délicates. Même un néophyte en la matière pouvait voir que le joaillier qui les avait conçus était incroyablement doué.

— C’est ici que se trouve ton laboratoire secret ? questionna Erwin.

Rufus esquissa un sourire, conquis par l’expression perplexe du colonel. Une clochette tinta lorsqu’ils poussèrent la porte. L’intérieur était encore plus resplendissant que la façade ne le laissait paraître. Un lustre de perles rosées éclairait la petite pièce d’une lumière douce, des tapisseries florales décoraient les murs, et des bijoux magnifiques, façonnés par une main experte, reposaient au sein des vitrines. Erwin resta sans voix en scrutant les moindres recoins de cette pièce entretenue avec grand soin. On n’imaginait pas qu’un endroit pareil puisse se loger au milieu de cette cité enfumée par le gaz et la pollution. Etrangement, les bijoux de cet atelier lui faisaient penser à ceux que portaient la princesse Fidelys, la fille du roi dont il avait parfois la protection, lors des événements officiels. Il était sûr d’avoir vu une paire de boucles d’oreilles qui ressemblait fortement à celle en vitrine.

— Bonjour ! s’écria une voix féminine, douce comme un pétale de rose, depuis l’arrière-boutique. Un instant je vous prie, je serai à vous dans une minute !

— Pas de problème ! répondit Rufus en souriant. Je cherche un collier pour mon ami, j’aimerais avoir votre avis d’experte.

Erwin jeta un regard mécontent à Rufus qui paraissait satisfait de lui-même. Le scientifique imagina le colonel avec un collier de perles autour du cou, l’expression renfrognée, et ne put s’empêcher de s’étrangler de rire.

— Bien sûr, répondit la jeune femme en apparaissant par une porte derrière le comptoir, quel genre de collier vous ferait plaisir ?

La joaillière avait de magnifiques cheveux bouclés, d’un blond vénitien pareils à des rayons de soleil couchant, tombant en cascade sur des épaules délicates. Ses yeux verts rivalisaient de beauté avec les émeraudes de ses bijoux et son teint lumineux n’avait d’égal que l’or le plus pur. Sa taille bien dessinée par la ceinture de sa robe bleu ciel mettait en valeur ses courbes élégantes. Ses talons hauts la grandissaient, elle se mouvait avec la grâce d’une grue sauvage. Elle portait des boucles d’oreilles serties d’émeraudes et une collection de bracelets au poignet droit, sans aucun doute ses créations. On aurait dit l’incarnation de la douceur et de la beauté. Il s’agissait d’Amélia Rosenwald, la douce fleur de la Cité des Rouages, reine dans l’art de la joaillerie et l’expertise des pierres précieuses ! Pas un dans la ville n’ignorait son talent et sa beauté, qui n’avait d’égale que son âme généreuse. Même Erwin qui habitait à Rived’or avait entendu parler de cette femme qui avait séduit le cœur de la princesse, par l’originalité et la beauté de ses créations ! Il découvrait enfin son visage. Pas étonnant que ces bijoux lui eurent semblés familiers : c'était auprès d'Amélia que Fidélys commandait ses ornements.

— Oh, mais c’est Rufus ! s’exclama Amélia.

— Amélia, fit ce dernier survolté, je t’ai ramené de la clientèle !

Le regard émeraude de la femme se posa avec curiosité sur Erwin qui ne put s’empêcher de rougir. Alors comme ça, Amélia arrive même à faire pâlir cette montagne immuable ? pensa Rufus en constatant l’embarras du colonel.

— Enchanté, dit-elle avec politesse, je m’appelle Amélia.

— Erwin Green, colonel de la troisième division de l’Armée royale, se présenta l’homme, impassible, comme si son égarement passager n’avait jamais eu lieu.

— Un colonel... murmura Amélia. Alors vous devez sûrement être là pour le projet secret de Rufus, c’est ça ?

— Tout à fait exact, répondit le scientifique en souriant. On va au labo secret !

Erwin afficha une expression constipée.

— Tu en as parlé à quelqu’un ? chuchota-t-il en se penchant vers Rufus, l’air abasourdi. Est-ce que tu as perdu la tête ?!

— Amélia n’est pas seulement quelqu’un ! Il n’y a pas d’inquiétude à avoir, en plus j’avais besoin de ses talents pour continuer mes recherches…

Erwin paraissait peu convaincu. Amélia lui adressa un sourire qui ferait plier un ange, mais le colonel tenta d’y résister tant bien que mal. Ce n’est pas parce que son visage avait l’innocence d’une fleur printanière qu’on pouvait lui confier tous les secrets d’état ! La joaillière conduisit les deux hommes dans l’arrière-boutique et dévala une série de marches jusqu’à une pièce souterraine éclairée à la lumière d’une bougie.

— Erwin Green, je te présente notre laboratoire secret ! s’exclama Rufus en levant magistralement les bras au ciel.

Contre le mur de grès, il y avait une table en bois d’ébène sur laquelle reposaient tous les instruments nécessaires à la joaillerie. Une petite scie et un chalumeau trônaient sur le côté, des cisailles et des pinces étaient entreposées par taille sur une étagère murale. Des gemmes brutes de formes et de couleurs variées jonchaient l’établi auprès de montures en métal précieux. Erwin remarqua des schémas d’ingénierie placardés sur les murs et des bouquins empilés sur une chaise en bois, la preuve que Rufus travaillait effectivement dans cet atelier. Rufus sortit un coffre en fer d’un tiroir et l’ouvrit avec une clef qu’il gardait sur lui. Il en retira trois gemmes de même taille et de couleurs différentes. Celui qu’il présenta à Erwin était un rubis possédant une teinte légèrement rose, translucide, et une forme d’hexagone parfait.

— C’est mon travail le plus abouti… murmura Rufus avec une certaine fierté dans le regard. Amélia m’a appris comment tailler une pierre avec précision, mais j’ai mis des mois à parvenir à un résultat correct.

— Tu te convertis à la joaillerie ? railla Erwin d'un ton narquois.

— Bien sûr que non ! Ça demande un travail trop méticuleux ! s'indigna Rufus en grimaçant.

Amélia laissa échapper un rire cristallin en observant les deux hommes interagir. Elle s’empara du cierge qui éclairait l’atelier, et l’approcha de la gemme aux reflets lumineux.

— J’imagine que tu ne connais pas les détails du projet, alors je vais te faire un bref résumé de l’histoire. Le vieux m’a demandé de fabriquer une invention qui permettrait de sauver le Royaume d’Angela.

— Le roi, rectifia Erwin en fronçant les sourcils.

— Ce n’est pas rien, une invention qui sauverait un pays entier, tu sais ? continua Rufus en l'ignorant. Il a entendu parler de mes travaux théoriques sur l’énergie, et voulait savoir si je pouvais réaliser ce que je promettais dans ma thèse. Un pouvoir qui offrirait de l’eau illimitée à un pays connaissant une sècheresse alarmante. Tu sais combien de fois il a plu cette année dans la région ? Zéro. Nada. Que pouic ! Exceptée la capitale, les villages isolés sont en train de dépérir. La rébellion menace d’éclater contre la famille royale à tout moment à cause de la misère qui règne dans certaines contrées du royaume.

Les mots de Rufus semblaient toucher profondément Amélia qui avait les yeux brillants de chagrin. Erwin hocha sinistrement la tête. Il connaissait la situation, notamment aux abords des frontières où les rebelles n’hésitaient pas à s’associer avec des soldats étrangers dans l’optique de renverser la monarchie. Depuis quelques centaines d’années, le pays de sable connaissait une sècheresse particulièrement cruelle. La pluie était de plus en plus rare et l’eau était devenue une ressource de luxe réservée à la capitale et aux villes importantes, telles que la Cité des Rouages. La colère comme la mort se répandaient dans les autres provinces. Le soldat ferma le poing de frustration. Si quelqu’un peut inventer un moyen de mettre fin à ce désastre, c’est bien Rufus, pensa Erwin le regard brillant de conviction.

— Pour te décrire mes recherches, elles portaient sur la propriété de certains cristaux. J’avais établi tout une série de calculs qui démontraient la véracité de mes hypothèses, mais j’avais besoin d’Amélia pour les tester.

— Son idée était si fascinante que j’ai tout de suite été emballée ! s’exclama la femme en souriant.

— Plutôt qu’un long discours, je vais te faire une démonstration ! déclara Rufus.

Il plaça le cristal au-dessus de la flamme de la bougie que tenait la joaillière.

Rufus le dirigea ensuite vers un mur en tendant le bras, concentré, et prononça : « Activation ! ». Erwin retint sa respiration. Qu’allait-il se passer ? Le colonel écarquilla les yeux. Après quelques secondes, la gemme devint incandescente et projeta une flamme rougeoyante qui brûla les schémas accrochés aux murs. Erwin en resta bouche bée. Il contempla le cristal qui était redevenu froid après une ou deux minutes, incapable de prononcer le moindre son.

— C-Comment ?! s’exclama-t-il en reprenant ses esprits. C’est incroyable ! Bien mieux qu’une lotion capillaire !

— J’ai découvert qu’en les taillant d’une certaine manière, les cristaux pouvaient absorber de l’énergie et la retransmettre. D’après mes calculs, il serait même possible de restituer plus d’énergie qu’initialement consommée, ce qui ouvrirait un champ exceptionnel de possibilités !

Rufus lança le cristal à Erwin. Le soldat observa longuement le caillou rose d’un air ahuri. Est-ce que Rufus se rendait compte de ce qu’il venait de découvrir ? Les pensées d’Erwin se bousculèrent dans son esprit de militaire formaté. Est-ce qu’on pouvait utiliser ces cristaux comme armes ? Si le roi ou l’armée le découvrait, Rufus deviendrait un homme célèbre à travers le monde entier pour cette invention.

— Tu pourrais y emmagasiner d’autres sortes d’énergies ? Comme l’énergie d’une explosion… interrogea Erwin.

Amélia fronça les sourcils, d’un air désapprobateur. Rufus croisa les bras en réfléchissant. A vrai dire, l’idée ne lui était jamais venue à l’esprit.

— Je pourrais, bien sûr… répondit-il en se grattant le cuir chevelu. Mais ce serait un peu à l’opposé de ce que le roi m’a demandé, non ?

— Sans doute, mais si tu lui montres ce prototype, je suis certain que l’Armée…

— Ah non ! répondit Rufus. Je suis encore loin d’avoir atteint mon but ! Ce que je veux créer est encore plus formidable qu’un pauvre lance-flamme ou une bombe ! Je ne montrerai pas un travail inachevé au vieux !

Amélia parut soulagé de cette réponse. Elle n’aimait pas du tout l’idée que le travail qu’elle avait aidé Rufus à réaliser soit employé par l’armée dans le but de faciliter la guerre. Non, leur vision ne s’arrêtait pas à la bassesse de la violence. Elle allait beaucoup plus loin que ça !

— D’après mes recherches, cela s’apparente un peu à la magie que pratique les magiciens d’Anoa, expliqua Rufus, l’air songeur. Bien que science et magie semblent incompatibles, il s’avère qu’en les étudiant on se rend compte que ces deux arts ont beaucoup en commun. L’une des règles de la magie repose sur « la forme » des choses. Un magicien emploie la forme des mots pour concrétiser son énergie, il dessine des symboles précis dans l’air ou à la craie pour invoquer les éléments. De la même façon, mes calculs mathématiques m’ont amené à une conclusion identique. La forme d’un objet lui confère ses propriétés magiques. En taillant les cristaux d’une manière particulière, je suis arrivé à leur donner la capacité de restituer l’énergie. Je suis certain de pouvoir en créer un capable de sauver ce pays. Un cristal de vie.

Erwin contempla l’expression enthousiaste du jeune homme en soupirant allègrement. Il était inutile d’insister. Quand Rufus avait une idée en tête, il était impossible de le faire dévier de sa trajectoire. Un cristal de vie, pensa le colonel, il me tarde de voir ça. Il rendit la pierre précieuse à Amélia en la remerciant de son hospitalité, puis quitta la petite boutique en laissant Rufus nettoyer les morceaux de parchemins brûlés par sa petite démonstration. Hector l'attendait toujours pour continuer la visite des laboratoires de la Tour des Merveilles.

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