L'enfant à la cicatrice : partie 1

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Chaque jour, à la porte est de la Cité des Rouages, une procession de roulottes et charrettes tirées par des chevaux empruntaient un sentier escarpé qui descendait le long du flanc rocailleux du cratère pour quitter la ville nimbée de brouillard.

Le séjour jusqu’à Rived’or, la capitale qui se trouvait en contrebas de la cité, à quelques centaines de kilomètres vers le sud, prenait un ou deux jours aux marchands qui s’y rendaient pour vendre leurs produits aux habitants de la ville.

Amélia Rosenwald effectuait le voyage toutes les deux semaines dans une petite roulotte qui ne payait pas de mine, tirée par un poney Shetland, à la longue crinière d’or lui tombant lourdement sur le museau ; un canasson qui malgré sa taille modeste possédait une puissance et une endurance redoutables. Elle possédait un stand sur la place principale de la capitale où se tenait chaque semaine un marché. Elle y vendait ses bijoux, qui remportaient toujours un franc succès auprès des dames fortunées de Rived’or. Elle réservait d’ailleurs les meilleures pierres à la princesse Fidelys, qui l’invitait personnellement jusqu’au palais royal pour recevoir les ornements de la joaillière.

Avant d’arriver à la capitale, il fallait dévaler une pente sinueuse qui longeait l’ancien volcan et menait à un océan de sable brûlant qu’il fallait braver pendant plusieurs heures. La chaleur était éreintante, et l’horizon devant les yeux d’Amélia paraissait flotter dans une étrange valse. Il y avait un point d’eau à mi-chemin, pour reposer les bêtes et s’hydrater, mais il était souvent à sec à cause des passages trop fréquents. Les marchands étaient cependant habitués à la rudesse du trajet et à l’aridité des terres du Royaume d’Angela.

Après un jour et demi de traversée du désert, Amélia atteignit les gigantesques portes en bois massif de Rived’or. La ville était encerclée par une vaste muraille haute de dix mètres, qui possédait quatre entrées aux points cardinaux. Les visiteurs devaient d’abord passer un poste de gardes qui vérifiaient la marchandise transportée, puis pouvaient passer un pont-levis afin de pénétrer dans l’enceinte de la capitale.

Ils étaient accueillis par une rangée de palmiers et un canal artificiel qui serpentait dans la ville. Les sabots des chevaux résonnaient sur les pavés blancs des rues larges, qui menaient toutes à différentes places importantes de Rived’or.

Le marché se tenait sur la place faisant face au magnifique palais en marbre de la famille royale. Une fontaine monumentale en cristal trônait au centre des échoppes et des stands éphémères, jouissant de la clameur et de l’animation ambiante. Le palais surplombait le reste de la capitale du haut de ses centaines de marches blanches, scintillantes sous le soleil haut. Les canaux se rejoignaient autour de l’édifice royal et alimentaient une roseraie dont le parfum embaumait les environs. C’était certainement le seul endroit dans tout Angela où poussait des fleurs et des arbres exotiques.

Amélia adorait contempler les fleurs lorsqu’elle se rendait au château ; cependant, ce jardin représentait malheureusement l’opulence de la capitale, qui ne souffrait pas de la sècheresse, contrairement aux villages éloignés du royaume. Le contraste était flagrant. C’était la raison principale qui expliquait l’émergence d’une rébellion aux seins de ces villages défavorisés qui n’obtenaient aucun soutien du roi Ygor IV.

Amélia installa son stand à son emplacement habituel et passa la fin de la journée à écouler son stock. Les clients furent émerveillés par les bijoux de cette joaillière de talent, et elle n’eut aucune difficulté à surpasser le bénéfice qu’elle se faisait en plus d’une semaine à la Cité des Rouages. La capitale était en effet un lieu nettement plus propice pour tenir une boutique, les avantages étaient nombreux ; l’environnement était plus agréable, les clients plus nombreux, les portefeuilles étaient généralement bien mieux garnis, et la liste ne faisait que s’allonger. Cependant, les prix immobiliers étaient exorbitants et la majorité des artisans de la cité enfumée ne pouvait pas se permettre de se relocaliser. Comme Amélia, ils se contentaient de participer aux marchés et aux festivals quand ils en avaient l’occasion.

Le soir tomba rapidement sur la ville. Le soleil projetait des rayons orangés sur les bâtiments, et la fraîcheur nocturne remplaça la chaleur étouffante de la journée. Le ciel était moucheté d’étoiles brillantes, que Rufus aurait sûrement su nommer d’un coup d’œil, et les derniers clients commençaient à quitter la place. Les lampadaires s’étaient allumés et inondaient le palais d’une lumière pâle.

— Je te remercie du fond du cœur, ma douce Amélia, fit la vieille madame Bram en marchant derrière la belle jeune femme, le dos voûté par son grand âge, s’appuyant sur une canne.

— Tout le plaisir est pour moi ! répondit Amélia en portant les sacs de la vieille dame avec un sourire sincère.

— Comme c’est gentil de m’aider chaque fois avec mes achats, répondit madame Bram en versant une petite larme. Tu es un ange ! Tu prends même le temps de m’écouter radoter…

— Mais non, c’est normal, assura Amélia en riant. Dans un pays comme le nôtre, comment survivrions-nous sans nous soutenir les uns les autres ?

— J’aimerais que plus de jeunes gens aient cette philosophie, ma bonne enfant ! Si tu savais… Encore aujourd’hui, la mère Sylvette m’a raconté une bien étrange histoire.

Les deux femmes montaient les marches vertigineuses d’une ruelle étroite, passant sous des cordes tendues entre les maisons à étages où du linge pendait en séchant. La lune bleue avait remplacé les derniers rayons du soleil couchant, et des millions d’étoiles avaient envahi le ciel de leur éclat.

— J’ai entendu dire que la pauvre s’était cassé la cheville en pleine rue. Incapable de se relever ! Et là, un petit garçon avec une cicatrice sur le visage s’approche et pose sa main sur la fracture. Comme par magie, sa douleur s’envole et elle peut de nouveau marcher !

— C’est une histoire extraordinaire ! s’exclama Amélia, ayant peine à y croire. Était-il magicien ? Je n’ai jamais entendu parler d’un tel pouvoir dans nos contrées ! Du moins, c’était un bon samaritain, n’est-ce pas ?

— C’est ce qu’on aurait cru ! grommela madame Bram.

— Que voulez-vous dire ?

— Une fois remise sur pied, la pauvre Sylvette s’est rendu compte que le chenapan en avait profité pour lui piquer son portefeuille. Quel garnement !

L’histoire de la vieille femme laissa Amélia songeuse. Finalement, elles parvinrent jusqu’à l’auberge tenue par madame Bram, où avait l’habitude de séjourner la joaillière lors de ses visites à la capitale. C’était un vieil établissement qui ne payait pas de mine, mais l’accueil était chaleureux et les chambres bien entretenues. Amélia s’installa au coin d’un feu agréable pour contempler une dernière fois le collier orné de lapis lazuli d’un bleu intense qu’elle gardait précieusement dans un coffret en satin. Demain, elle devait se rendre au palais pour présenter ses hommages à la princesse qui attendait de découvrir le bijou.

Le lendemain matin, elle quitta l’auberge de bonne heure et déambula pendant de longues minutes dans les rues endormies de Rived’or. Rapidement, la capitale fut inondée de soleil comme de bruit. La ville ne tarda pas à s’agiter de monde et de cris.

Amélia fendait une foule animée quand tout à coup, elle sentit une main l’effleurer. Elle eut à peine le temps de baisser le regard qu’un enfant la dépassait en courant à vive allure. Elle remarqua avec stupéfaction que sa sacoche était ouverte, et que la boite en satin destinée à la princesse avait disparu. Son cœur fit un bond dans sa poitrine, envahi par la panique. Elle balaya la rue bondée d’un regard affolé, muette sous le choc, et aperçut un enfant qui fuyait au loin. Sans plus de réflexion, elle se mit immédiatement à sa poursuite.

Elle courut à travers les dédales de la ville à en perdre haleine, sur les talons du voleur, le cœur battant la chamade. On ne l’aurait pas dit, mais Amélia possédait une excellente endurance et savait sprinter sous le coup de l’adrénaline. En moins de cinq minutes, elle parvint à réduire tant bien que mal la distance qui les séparait.

— Arrête-toi ! s’écria Amélia en le talonnant.

Voyant qu’elle le rattrapait, le garçon tourna brusquement dans une ruelle pour lui échapper. Amélia l’imita, mais elle dut s’arrêter pour reprendre son souffle, épuisée par la course poursuite. Elle leva un regard désemparé sur la ruelle vide, ses cheveux mouillés par la sueur tombant sur son visage pâle d’effroi, sans pour autant enlever de sa beauté.

Elle mit les mains sur les hanches pour reprendre sa respiration, avant de remarquer un curieux petit animal sur le sol. C’était une sorte de caméléon à la peau vert-feuille qui était tombé à la renverse sur le dos et tentait de se retourner en agitant ses pattes minuscules.

— Mais qui voilà, fit Amélia en saisissant le reptile dans ses mains délicates, attendrie. Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Tu es trop mignon !

Le caméléon roula des yeux, balança sa longue queue recourbée dans le vide, puis prit une teinte rosée, flatté par le compliment.

— Ma petite sœur t’adorerait, elle aime beaucoup les reptiles… murmura Amélia d’un air nostalgique.

Tout à coup, elle sentit une présence derrière elle.

— Il est à moi ! Libérez-le ! cria une voix impérieuse appartenant à un enfant.

Elle se retourna et aperçut un petit garçon, âgé d’une dizaine d’années environ, pointant un poignard vers elle avec des yeux emplis de colère. Il faisait un mètre quarante à peine, et possédait des cheveux coupés courts, châtains, ainsi que des yeux noisette dégageant une haine profonde qui bouleversa le cœur d’Amélia. Comment un si jeune enfant pouvait-il posséder un tel regard ? Elle l’observa en silence tout en caressant le caméléon avec tristesse. Le petit serrait rageusement la boîte qu’il avait volée dans l’autre main. Il était habillé de haillons et une cicatrice de brûlure s’étendait près de son œil gauche. On dirait l’enfant que m’a décrit madame Bram… pensa Amélia en le dévisageant.

— Rendez-moi Chewing-gum ! fit le garçon en la menaçant de son couteau.

— Alors il s’appelle Chewing-gum ? dit Amélia en regardant le caméléon qui semblait apprécier la douceur de ses bras. Il a un joli nom, c’est ton ami ?

Elle s’approcha du garçon et lui tendit le reptile qui s’enroula machinalement autour du cou de l’enfant. Tandis qu’il était déconcentré, Amélia en profita pour s’emparer habilement du poignard qu’il avait en main.

— AH ! s’écria le gamin en reculant pour se protéger.

Amélia jeta le couteau par terre, au loin, et s’agenouilla à la hauteur du garçon pour s’adresser à lui d’une voix douce.

— J’aimerais que tu me rendes cette boite, s’il-te-plait, murmura-t-elle sans montrer une once de colère.

— C’est impossible ! rétorqua le garçon en reculant contre le mur, cherchant une échappatoire des yeux.

— N’ai pas peur, je ne te ferai pas de mal, chuchota Amélia en constatant ses jambes flageolantes.

Elle plongea son regard étincelant comme l’émeraude dans les yeux marron du petit qui ne put s’empêcher d’être décontenancé.

— Je ne vous le rendrai pas ! bredouilla-t-il en détournant le regard. Il me le faut…

— Pourquoi faire ? demanda Amélia avec une sincère curiosité.

— Je… commença le garçon en hésitant. Je dois absolument gagner de l’argent pour me rendre à la Cité des Rouages.

— A la Cité des Rouages ? interrogea la joaillière en ouvrant des yeux curieux.

Soudain, le ventre du garçon se mit à grogner. Il croisa le regard d’Amélia et rougit d’embarras. Il toussota d’un air gêné. La femme contempla ses bras maigrichons et ses habits crasseux. Elle soupira en s’asseyant contre le mur, puis sortit de sa sacoche un morceau de pain qu’elle réservait pour ce midi. Elle l’offrit au petit qui hésita à le prendre, méfiant. Il jaugea un instant l’inconnue, puis s’empara de la nourriture qu’il dévora. Il en donna une partie au caméléon sur son épaule, qui claqua la langue de bonheur en avalant la mie de pain. Amélia l’observa avec un léger sourire sur les lèvres.

— Je m’appelle Amélia, et toi ? fit-elle en voyant qu’il s’était un peu détendu.

— Théodore, répondit le garçon rassasié. Mais je préfère Théo, c’est plus court.

— Où sont tes parents, Théo ? l’interrogea-t-elle.

— Je n’en ai pas, répondit le gamin sans montrer de signe d’émotion particulière à cette idée.

— Alors tu es tout seul ? demanda Amélia étonnée.

— Pour qui me prenez-vous, un gamin ? Je peux me débrouiller seul.

Eh bien, tu es un enfant, pensa Amélia amusée en voyant l’attitude altière de l’enfant. Il avait un air si sérieux pour un si jeune âge qu’elle ne put s’empêcher de rire légèrement.

— J’ai une idée, fit-elle en esquissant un petit sourire, je te propose un marché.

Le garçon leva un regard méfiant vers elle, se souvenant de la manière dont elle l’avait désarmé. Il serra la petite boîte dans sa main en fronçant les sourcils.

— Je t’offre ceci, proposa-t-elle en retirant deux bracelets en or et en argent de son poignet, et je t’emmène à la Cité des Rouages. En échange, tu me donnes la petite boîte. Qu’est-ce que tu en penses ?

Le garçon toisa Amélia avec prudence, se demandant où était le piège. Cet échange ne lui paraissait nullement équitable. Pourquoi lui proposer un marché qui était nettement en défaveur de la jeune femme. Il sentit une pointe de culpabilité poindre dans sa poitrine. Amélia parut surprise de l’expression particulièrement mature qui se lisait sur son visage tandis qu’il pesait le pour et le contre.

— Pourquoi feriez-vous cela pour moi ? demanda-t-il, suspicieux. Vous êtes une sorcière ? Tenteriez-vous de m’appâter avec de belles promesses pour mieux me duper ?

Amélia éclata de rire. Une sorcière ? On ne la lui avait jamais faite, celle-là ! La femme essuya une larme au coin de ses longs cils noirs, puis tendit les bracelets à Théo. L’éloquence du petit garçon la surprenait et elle s’étonnait qu’il puisse s’exprimer ainsi à son âge. Quel genre d’éducation avait-il reçu ?

— De toutes les manières, je dois retourner à la cité ce soir. Cela ne me dérange pas d’avoir de la compagnie, assura-t-elle en affichant son plus beau sourire.

Le garçon fronça les sourcils en saisissant de ses petites mains les deux bracelets éclatants de beauté, puis rendit la boîte en satin à Amélia à contre-cœur. Elle se releva en dépoussiérant sa robe et déposa le coffret dans sa sacoche, soulagée. Elle jeta un dernier regard à Théo.

— Ce soir, dix-sept heures, à la porte sud de la ville. Je t’attendrai pour me mettre en route vers la Cité des Rouages.

— Compris, répondit le garçon qui avait encore du mal à y croire.

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