Prologue
Un soleil de plomb frappait impitoyablement la ferme de ses rayons ardents. Le vent chaud soulevait les grains de poussière qui roulaient sur le sol aride. A l’horizon, les dunes de sable blanc ondulaient sous l’effet de la température. Un élevage de Toufflons ruminait des feuilles desséchées dans leur vaste enclos. Ces bêtes aux longs poils blancs ressemblaient à des serpillères sur pattes. Etonnamment, elles résistaient sans mal à la chaleur écrasante qui régnait sur le Royaume d’Angela. Des champs de cactus s’étendaient à perte de vue. Un système d’irrigation rafistolé transportait l’eau d’un réservoir quasiment vide jusqu’aux plantations. L’eau était devenue une ressource rare et convoitée ; elle ne s’achetait qu’à prix d’or. Une épine dans le pied pour des fermiers dont les revenus s’amoindrissaient d’année en année, dans un pays aride où rien ne poussait.
Situé un peu à l’écart de la ferme des Astrea, se trouvait un hangar abandonné. C’était la cachette de Rufus et de sa petite sœur Carol. Echappant à la surveillance des adultes, ils se faufilaient en douce dans ce qu’ils appelaient « la cabane ». Ils avaient redécoré le lieu à leur guise. Du côté de Carol, des dessins d’enfants recouvraient les murs, des jouets en bois ainsi que des peluches gisaient sur le sol, et une panoplie de poupées usées et délavées était alignée sur la table. Le côté de Rufus était bien différent. Des schémas précis et détaillés étaient accrochés au mur. Des piles d’ouvrages techniques, trop avancés pour un enfant de dix ans, étaient entreposées sur un atelier. Des outils de bricolage et des pièces mécaniques détachées étaient éparpillés sur la table.
Ce jour-là, Rufus travaillait sur une nouvelle machine tandis que Carol dessinait à-même le sol sans prêter attention aux coups de marteau et aux étincelles du fer à souder dans son dos. La fillette de huit ans avait un air maussade imprimé sur le visage. Elle coloriait sans grand enthousiasme un château au-dessus d’une mer de nuages. Des trombes d’eau semblaient jaillir du château pour retomber sur des triangles jaunes, représentant manifestement les dunes du royaume d’Angela. Le château de la Déesse Angela obsédait l’enfant qui reproduisait le même dessin encore et encore. Un château magique flottant dans les cieux et abritant la Déesse miséricordieuse qui avait sauvé le royaume de la sècheresse. Tous les enfants connaissaient ce conte. Pourtant, personne n’avait jamais vu le château de la Déesse. Carol était encore frustrée par les paroles de son grand-frère. Il avait dit que ce n’était qu’un mensonge que les adultes racontent aux enfants naïfs et crédules. Carol ignorait la signification de « naïf » ou de « crédule », mais se sentait néanmoins insultée. Elle avait perdu son calme et avait jeté Mr. Ronchon (son adorable ours en peluche) sur Rufus et s’en voulait encore. Son frère ne s’emportait jamais. Il ne laissait pas ses émotions guider son jugement, comme il disait souvent. Rufus avait le don de déstabiliser ses parents. La plupart du temps, personne ne comprenait vraiment ce qu’il racontait.
Carol tritura ses cheveux roux et tourna son regard doré vers son frangin. Elle affichait une moue adorable, visiblement envieuse de se réconcilier. Hésitante, elle s’approcha de Rufus en silence pour ne pas le déranger. Une vague d’appréhension la saisit quand elle vit la machine qu’il fabriquait. Deux cylindres étaient accrochés à un vieux sac à dos usé, sur lequel Rufus avait posé des plaques de métal d’où sortaient des fils colorés. Carol demanda d’une petite voix inquiète :
— Qu’est-ce que tu fabriques, Ruffy ?
— Un moteur à réaction, répondit-il sans quitter son travail des yeux.
— Un quoi à quoi ?
Rufus posa son tournevis sur la table et contempla silencieusement Carol. Le jeune garçon possédait de longs cheveux rouges, ébouriffés, et des prunelles ambre comme sa sœur cadette. Son allure était svelte et élancée. Il tenait davantage des traits de sa mère que de son père. Voyant la curiosité de sa sœur, des étoiles apparurent soudainement dans les yeux de Rufus. Son visage s’éclaira tandis qu’il se lançait dans ses explications.
— Un moteur c’est une machine qui transforme une forme d’énergie en une énergie mécanique ! Le moteur a réaction utilise le principe d’action-réaction qui se base sur la conversion du mouvement. La projection d’un fluide dans une direction provoque une poussée dans le sens opposé. Et selon le quatrième livre de Clovis Cyrus, le fluide peut également être un gaz produit par réaction chimique à haute température…
Carol fut assaillie par une sensation de vertige face au baragouinage de son frère. Elle l’interrompit alors qu’il lui citait une loi obscure sortie d’un bouquin de cinq-cents pages qu’il lui tendait fièrement.
— Ça fait quoi ton truc ?
— Hum, en un mot, ça permettra de voler une fois terminée, résuma-t-il, déçu de devoir réduire sa magnifique création à cela.
— V-Voler !? s’exclama Carol incrédule. Comme… dans les airs ?
— Dans le ciel, oui, confirma Rufus en posant fièrement le poing contre sa poitrine.
Au royaume d’Angela, les cieux étaient le domaine du divin et non des Hommes. Rufus aurait été châtié par l’Eglise de la Déesse Angela pour avoir tenu ce genre de propos. Même les oiseaux étaient bannis du ciel de ce royaume ensablé, trop hostile pour eux. Dans l’esprit des Angeliens, les hauteurs célestes étaient et devaient rester hors de portée.
— Pourquoi tu veux voler ? questionna Carol, à la fois effrayée et émerveillée par l’idée.
— Tu sais, il n’y a pas longtemps, cette dispute qu’on a eue à propos du château de la Déesse… commença Rufus en se grattant le cuir chevelu. Je me suis dit que j’avais parlé sans réfléchir, pour une fois. Dans ses livres, le grand scientifique Clovis Cyrus dit toujours qu’il faut apporter des preuves à une hypothèse pour l’affirmer. Alors, j’ai construit cette machine pour explorer le ciel à sa recherche, et te prouver que j’ai raison.
Carol perdit immédiatement son sourire. Elle ronchonna en gonflant ses joues roses, sa figure renfrognée plaquée contre sa peluche rapiécée. Rufus et son air complaisant avait le don de l’agacer. Monsieur avait toujours raison, même quand il avait tort. Et cette fois, Carol était certaine d’avoir raison. Après tout, si le château de la Déesse Angela n’était pas réel, pourquoi leur mère priait chaque soir devant un autel à son effigie ? Dans l’esprit de Carol, il était impensable qu’un adulte puisse se tromper. D’autant plus qu’ils étaient des milliers à vénérer la Déesse.
— La deuxième raison… ajouta Rufus à voix basse. C’est qu’avec cette machine je pourrais enfin partir d’ici.
Carol se figea. Elle pressa son ourson contre elle, les yeux écarquillés de terreur à cette idée. Les mots de son frère résonnaient violemment en elle. Rufus était son frère, son meilleur ami, et son modèle. Ils étaient inséparables et avaient toujours tout fait à deux. Rufus était le premier à remarquer quand elle avait un problème et il savait toujours comment le résoudre. Pour la première fois, elle réalisa qu’un jour, par la force des choses, ils seraient séparés. Cette pensée la bouleversa profondément.
— Partir ? Pourquoi ? Où ça ? bredouilla-t-elle sous le choc.
— N’importe-où, répondit Rufus sans percevoir le trouble s’insinuant chez sa petite sœur. Ailleurs que cette ferme…
Tandis que Rufus avait le dos tourné, trifouillant dans des boîtes à outils, Carol fixa intensément le prototype de machine que son frère construisait. Comme dans un concours de regard, elle le défia d’un air mécontent. Cette machine risquait de lui prendre son frère. Voilà la pensée qui poussa la jeune enfant à retirer discrètement un boulon fixé au mécanisme. Si son moteur à je-ne-sais-quoi ne fonctionnait jamais, peut-être qu’elle et Rufus resterait ensemble pour toujours. Une idée bien naïve mais sans intention malveillante aucune. Rufus se retourna avec l’interrupteur qu’il cherchait, et le brancha à son dispositif, impatient de tester son appareil.
— Tu vas voir ! s’exclama-t-il avec enthousiasme. Pour l’instant il n’a pas assez de puissance pour faire voler une personne, mais la propulsion devrait déjà t’impressionner !
Quand Carol comprit que Rufus allait forcément s’apercevoir de son méfait, elle ressentit une vague de panique. Elle se mordilla la lèvre inférieure en tripotant le boulon dans sa poche, espérant que c’était juste une petite pièce sans importance, en fin de compte. Elle aurait pu tout arrêter à l’instant et rendre le boulon. Mais la peur la tenaillait. Elle ne voulait pas connaître la réaction de son frère quand il apprendrait qu’elle avait saboté sa machine. Pouvait-on réellement appeler cela du sabotage ? C’était juste un minuscule boulon.
Rufus appuya sur un bouton qui connecta l’alimentation des deux moteurs. Les hélices se mirent à tourner en générant un courant d’air dans la pièce. Les feuilles et la poussière tournoyèrent vers le plafond de manière chaotique. Rufus était aux anges. Carol, tétanisée. Soudain, le moteur cliqueta bruyamment. Les hélices tremblaient. Comme si elles manquaient de stabilité. Rufus fronça les sourcils. Le moteur se mit à rugir, incontrôlable. Gardant son sang-froid, il tenta d’éteindre rapidement l’appareil qui s’emballait. Mais l’interrupteur semblait s’être déconnecté de la machine à cause des violentes secousses. Comprenant qu’il n’aurait pas le temps de débrancher tous les fils nécessaires, il se tourna brusquement vers sa petite sœur en larmes. Il la plaqua contre lui et la couvrit en tombant au sol. La machine émit un bourdonnement assourdissant et une seconde plus tard, une énorme explosion retentit. Les deux moteurs volèrent en éclats, projetant des morceaux de métal et des étincelles de tous côtés. Le hangar, principalement constitué de bois, s’embrasa instantanément. Rufus ressentit une vive douleur. Ses oreilles sifflaient. Il était incapable de se mouvoir. Ses membres étaient lourds comme du plomb. Il sentait sa sœur dans ses bras et une seule pensée l’habitait : Carol était-elle indemne ? Il l’appela, mais il n’entendit aucun son sortir de sa bouche. Les flammes crépitaient, le bruit du papier se consumant, du parquet craquant sous la chaleur, et le sifflement strident étaient les seuls bruits qui lui parvenaient. Conscient qu’ils devaient quitter le hangar avant d’être piégé par l’incendie, il tenta de prendre appui sur son bras pour se relever, mais une douleur atroce le traversa. Il retomba au sol et roula sur le côté en hurlant. Cette fois, il entendit sa voix. Son flanc gauche était perforé par une plaque de métal. Son bras et sa jambe paraissaient brisés. De nouvelles douleurs s’ajoutaient tandis qu’il reprenait conscience de son corps. Il allait mourir. Cette idée lui fit comme un choc électrique au cerveau. Il se redressa en faisant fi de la souffrance et se traîna hors du hangar, maintenant sa sœur inanimée sous le bras. Arrivé dehors, il s’effondra.
Il était à deux doigts de perdre connaissance, quand un bruit ranima le mince espoir qui résidait encore en lui. Des pas s’approchant. Une petite silhouette apparut dans son champ de vision. Les yeux mi-clos, il dévisagea l’inconnu. C’était un garçon d’à peu près son âge. Il possédait la peau tannée des habitants de ce pays ensoleillé et des cheveux bruns. Il avait une grande cicatrice de brûlure sur le front, qui ne passait pas inaperçue. Rufus ignorait s’il était victime d’une hallucination. Il ne reconnaissait pas l’enfant. Que fabriquait-il au milieu de leur ferme isolée ? Le garçon se pencha au-dessus de Rufus et approcha la paume de son flanc meurtri. Soudainement, une lueur blanche, éclatante, jaillit de ses mains et enveloppa le corps de Rufus. Il ressentit une chaleur apaisante l’envahir. Puis, la douleur sembla diminuer jusqu’à disparaître, anesthésiée. Ses plaies mortelles avaient disparu, ne laissant que des égratignures bénignes. Rufus jeta un regard médusé à l’enfant. Il était toujours dans l’incapacité de se lever, cependant son ouïe était presque revenue à la normale.
— Ma… s-sœur… implora Rufus en désignant Carol à ses côtés.
Ses mots lui coûtèrent ses dernières forces. A l’instant où il les prononça, la torpeur l’envahit et il sombra dans l’inconscience.

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