La cité dans le brouillard : partie 1

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Le royaume d’Angela était un pays entièrement recouvert de sable s’étendant sur plus de dix millions de kilomètres carrés, au climat aride et inhospitalier, composé de multiples cités encastrées au sein de murailles épaisses capables de résister aux tempêtes de sables les plus féroces. Il se situait sur le continent de Mid-Eternia, à l’est du royaume magique d’Anoa et à l’ouest du territoire des Hommes portant le nom de Gallia. Il constituait ce que l’on appelait le « Désert des Cendres », dernier vestige d’une guerre vieille de plusieurs milliers d’années qui avait opposé les magiciens d’Anoa aux Dragons, ces derniers aujourd’hui éteints. Le royaume était dirigé par la famille royale de la dynastie Sandoria depuis près de deux cents ans, le roi Ygor IV Sandoria siégeant à la capitale du royaume, Rived’or.

A cent kilomètres au sud de la capitale se trouvait une cité qui n’avait nul besoin de remparts pour se protéger des tempêtes. Elle avait été bâtie au centre du cratère d’un gigantesque volcan éteint, et abritait d’immenses tours d’acier côtoyant les nuages. La ville métallique était constamment recouverte d’un voile de fumée jaunâtre, produite par les nombreuses cheminées qui se dressaient du haut des constructions métalliques. C’était le « brouillard éternel » de la fameuse Cité des Rouages. Presque aussi éminente que la capitale du royaume, mais bien moins resplendissante, la cité rassemblait tous les érudits et artisans du pays. Ils travaillaient main dans la main au sein de cette ville enfumée dans le but de faire progresser la science et la technologie du Royaume d’Angela, directement sous la tutelle du roi. Cette cité vieille de cinq cents ans, fondée par le tout premier scientifique du royaume, le génie Clovis Cyrus, avait vu naître bon nombre d’intellectuels talentueux et d’inventions brillantes. Chaque année, les ingénieurs du pays assistaient au grand festival organisé à Rived’or pour faire la démonstration de leurs inventions, sous le regard intéressé du roi qui y voyait l’occasion de moderniser son palais.

A travers les larges baies vitrées de la Tour des Merveilles, Erwin Green contemplait de ses yeux sombres le brouillard ocre des rues pavées et étroites de la cité. Il était déjà venu dans cette ville plusieurs fois, mais elle lui donnait chaque fois la nausée et il en ressortait avec la migraine. Comment les habitants de la Cité des Rouages faisaient-ils pour supporter la chaleur étouffante et l’odeur âpre de la fumée durant toute l’année ? Colonel de l’armée des Lions d’or, directement sous les ordres du roi, Erwin faisait une fois par mois la liaison entre la capitale et la Cité des Rouages, avec pour mission de renseigner le roi sur les nouveautés militaires. Il se rendait à l’institut de recherches financé par le souverain, se tenant sur les ruines de l’ancien centre scientifique de Clovis Cyrus, la célèbre Tour des Merveilles qui réunissait la crème des ingénieurs. Tous les érudits du royaume rêvaient de pouvoir un jour y mettre les pieds. On disait que ses murs brillants dissimulaient des projets extraordinaires, secrets et en avance de plusieurs siècles sur notre ère. Du haut de ses cinq cents étages, elle surplombait majestueusement les autres tours de la Cité des Rouages. Le visage sévère du soldat se reflétait sur les vitres sans tain de l’immense édifice en acier.

— Par ici, Colonel ! fit la voix criarde d’un bonhomme trapu qui le scrutait avec des petits yeux de rat.

Le soldat aux épaules larges le toisa du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, puis suivit le scientifique dans les couloirs aseptisés du cent-quarante-deuxième étage de la tour. Erwin Green était un mastodonte aux cheveux d’un noir de jais, en bataille, coupés courts, et il arborait constamment une expression froide et implacable. On le décrivait comme un modèle de droiture, directement forgé par son passé militaire et les batailles sur le front. A seulement vingt-six ans, il était le bras armé du roi Ygor et se chargeait de la protection de sa chère fille, Fidelys Sandoria. Le roi lui avait aussi confié les relations diplomatiques avec les scientifiques en matière militaire, car aucun autre soldat de la capitale ne s’était porté volontaire pour cette mission. Un vieil adage du royaume voulait que les érudits et les guerriers fussent comme chien et chat depuis toujours. Ce n’était pas éloigné de la vérité. Contrairement à ses comparses, Erwin n’avait que faire des différences de leur mode de vie. Ils servaient tous le Royaume d’Angela, chacun à leur manière, et accomplir son devoir lui suffisait amplement.

— Alors, comme ça vous voulez voir nos dernières créations ? demanda Hector en se frottant les mains, ses petits yeux de requin brillant avec avidité. Le roi ne va pas être déçu, nous avons à cet étage les meilleurs scientifiques de tout Angela !

Le scientifique court sur pattes esquissa un sourire en coin, narquois, espérant bien bluffer le représentant de la capitale par les recherches de son laboratoire. Il conduisit Erwin jusqu’à une grande salle éclairée de néons blancs, où étaient alignées des dizaines de paillasses de laboratoire, des hottes aspirant l’air, et des tables en verre sur lesquelles reposaient des instruments d’analyses et de l’électronique. La pièce, qui avait été nettoyée et rangée à fond en prévision de la venue d’Erwin, resplendissait de propreté. Exceptée l’une des paillasses. Le visage d’Hector se déforma sous la stupeur. Une pile de livres manquait de tomber du dernier bureau, des tubes à essais laissaient échapper de la fumée rose, bleue et verte, et un ensemble de verreries était entreposé en vrac, comme si quelqu’un avait essayé de reconstituer la tour de Pise. Hector poussa un feulement de colère et faillit s’étrangler en voyant le chantier. Encore ce type ! mugit-il intérieurement. On avait pourtant tout nettoyé ce matin ! Erwin leva un sourcil circonspect en contemplant le désordre de la dernière paillasse. Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire qui échappa à Hector. Il reconnaissait là le style d’une certaine personne.

— Un élément rebelle ? interrogea Erwin en lançant un regard perçant de malice à Hector, qui se décomposait à vue d’œil.

— Oh, mais non ! Pas du tout ! bredouilla le scientifique en suant à grosses gouttes. Vous pourrez constater que nos scientifiques sont droits comme des i. Ils sont seulement très absorbés par leur travail, voyez en réalité, le propriétaire de cette paillasse est en pleine expérimentation !

Hector sentit une goutte perler sur son front moite. L’était-il ? Pourquoi ces tubes étaient-ils en train de fumer ? Le directeur du laboratoire eut soudain un mauvais pressentiment. Oh non… Ne me dites pas que… Soudain, des éclats de voix retentirent dans la salle de repos, adjacente au laboratoire.

— Actuellement, nos scientifiques sont en pause, ce sera l’occasion de les questionner sur leurs dernières recherches ! reprit l’homme en déglutissant.

Ils pénétrèrent dans une autre pièce, moins austère, où une dizaine de scientifiques était réunie autour d’un sofa rouge. Ils étaient tellement absorbés par la contemplation d’un homme chauve assis sur une chaise, crispé, qu’ils ne remarquèrent par les nouveaux venus.

— Que se passe-t-il ? demanda Erwin en levant un sourcil, intrigué.

— Eh bien, c’est-à-dire que je l’ignore… Steve, il se trame quoi là ?

— Ah, boss ! fit l’homme dénommé Steve en se retournant. C’est Rufus, il a encore inventé un truc complètement dingue !

Hector se plaqua la main contre le visage, désespéré ; ses pires craintes se réalisaient ! Il fallait que ce je-sais-tout fasse son numéro le jour où le roi envoyait un représentant visiter son laboratoire !

— Colonel Green, allons voir les installations, voulez-vous ? Je suis sûr que cela vous intéressera plus que ces pitreries.

— Oh non, répliqua le soldat en croisant les bras, je ne suis pas pressé. J’ai hâte de savoir ce dont sont capables vos subordonnés.

Hector sentit son estomac se tordre. Bon sang ! Et lui qui se montrait si poli ! Ça allait encore se retourner contre lui. Il avait pourtant attendu avec impatience le jour où il pourrait se faire remarquer du roi et ainsi obtenir ses faveurs. Rufus et ses idioties légendaires allaient tout faire capoter ! Il resta figé sur place, serrant les poings de frustration, tandis qu’Erwin se faufilait à travers le petit groupe pour avoir un meilleur aperçu de la scène.

Un homme rayonnant de confiance se tenait devant l’assemblée de scientifiques qui le fixait avec curiosité. Il possédait de longs cheveux d’un rouge éclatant, et un regard pareil à un soleil couchant. Son teint était légèrement hâlé, gorgé du soleil de ce pays, et ses prunelles dorées étincelaient de malice tandis qu’il parlait au groupe. De petites lunettes de mécanicien étaient posées sur son front, et il portait un long manteau de la couleur du sable brun, qui lui tombait jusqu’en bas des genoux. Ses manches amples étaient retroussées au niveau de ses coudes. Il tenait de petites fioles colorées dans les mains. C’était un jeune homme de dix-neuf ans, d’un mètre soixante-quinze environ, frêle comme une brindille. Il avait un visage délicat, plutôt attirant, mais son sourire espiègle indiquait une personnalité moins désirable.

— Bien, gentlemen ! s’écria-t-il d’une voix forte, pleine de clarté. J’ai ici un produit qui va révolutionner la vie de nos concitoyens, et de beaucoup d’entre vous dans cette pièce j’en suis sûr !

Il agita sa fiole devant le regard intrigué de ses collègues, faisant durer le suspense. Puis, il versa l’étrange mixture sur le crâne sans pilosité de l’homme anxieux qui attendait assis sur la chaise. Tout le monde ouvrit de grands yeux expectatifs. Erwin dévisagea Rufus avec insistance ; lorsque le jeune homme remarqua la présence du colonel, il esquissa un large sourire énigmatique.

— Oh !!! s’exclama soudainement l’assemblée, bouche bée.

Tout à coup, une cascade de cheveux blonds poussa sur le crâne chauve de l’homme. Ce dernier fondit en larmes en réalisant que les précieux cheveux de sa jeunesse étaient bel et bien de retour sur sa tête.

— Merci Ruffy ! sanglota-t-il fou de joie.

— Il l’a fait ! s’écria Steve, hilare face à l’exploit de son jeune compère.

— Mais… c’est complètement inutile !!! s’écria Hector, abasourdi.

Ce n’était pas pour ce genre d’inventions que le roi finançait la Tour des Merveilles. Il n’en revenait pas, Rufus avait encore une fois dépassé les bornes de l’inconcevabilité ! Qu’allait donc penser le colonel en voyant les impôts des habitants de la capitale dépensés dans la fabrication de produits capillaires ? Il se tourna vers Erwin pour présenter ses plus plates excuses, bien décidé à lui expliquer que Rufus ne représentait pas le moins du monde son laboratoire, qu’il avait toujours été une recrue particulièrement dissidente.

— Oh, détrompez-vous, murmura Erwin sans une once de plaisanterie dans la voix, le visage sérieux, fidèle à lui-même. Le roi Ygor pourrait se montrer très intéressé par une telle invention. Il faut dire qu’il n’a plus trente ans.

— Ah… Vraiment ? laissa échapper Hector, hébété par les propos du colonel.

Soudain, les conversations cessèrent brusquement. Une longue barbe se mit à pousser sur le menton de l’ex-chauve, jusqu’à toucher le sol, et des poils blonds lui sortirent des narines. Une explosion de rire retentit dans la salle de repos. Hector poussa un cri de stupeur, tandis qu’Erwin écarquillait les yeux, perdant son calme imperturbable pendant une fraction de seconde.

— Cependant, on va peut-être éviter de présenter ça au roi en l’état… marmonna-t-il en étouffant un sourire amusé.

Rufus grimaça. Il devait revoir ces calculs. Il n’y avait pourtant qu’un pourcent de chance que ça n’arrive. Et un demi-pourcent que les cheveux continuent de pousser pendant trois jours non-stop.

— Ce n’est pas grave, merci tout de même… fit l’homme, qui avait sûrement battu le record des plus longs poils de nez au monde.

Hector voyait ses chances d’obtenir les faveurs royales s’éloigner de lui à mesure que le temps passait. Il soupira en rejoignant le colonel Green, les épaules basses, le regard désillusionné. Allons, si tu lui montres les nouveautés en matière d’armes, tu as encore des chances ! essaya-t-il de se remotiver.

— Yo ! Erwin ! s’écria Rufus en apparaissant brusquement devant le colonel et Hector, les yeux étincelant d’enthousiasme. Ça fait un bail mon pote !

Rufus mit sa main sur l’épaule de son vieil ami, enjoué. Il avait l’air d’une crevette devant l’armoire à glace qu’était Erwin. Hector sentit son cœur faire un bond d’indignation dans sa poitrine. Mais comment il s’adressait à un soldat royal ce freluquet sans gêne ?! Le regard perçant d’Erwin donna des frissons à Hector qui, à ce moment-là, malgré toute son ambition, aurait préféré ne pas être le directeur de ce laboratoire. Le colonel prit lentement la main de Rufus pour la retirer de son épaule, en gardant un masque de froideur impeccable.

— Rufus Astrea, murmura-t-il avec sévérité, je ne me souviens pas d’être devenu « ton pote ».

— Rufus ! s’écria Hector. Un peu de respect, tu t’adresses à un colonel directement sous les ordres du roi !

— Quuuoi ? répondit Rufus en prenant un air vexé. Comment tu peux dire ça, je te considère comme l’un de mes meilleurs amis ! continua-t-il en ignorant royalement son directeur.

— C’est parce que tu n’as pas d’amis, répliqua Erwin avec sècheresse.

— Euh… chuchota Hector, confus. Vous vous connaissez ? demanda-t-il en observant le colonel avec étonnement.

— On peut dire ça, fit Erwin entre ses dents, fermant les yeux d’agacement. C’est moi qui ai été envoyé pour le recruter en tant que scientifique à la Cité des Rouages.

— Ah bon, laissa échapper Hector en se mordillant la lèvre en repensant au mal qu’il avait dit de Rufus devant le colonel.

Il aurait pu s’abstenir de le recruter, pensa-t-il secrètement.

— Alors tu fais la visite de nos laboratoires aujourd’hui ? s’enthousiasma Rufus en riant. T’as pensé quoi de mon fortifiant miracle ?

— Tu comptes l’améliorer ? demanda Erwin en fronçant les sourcils.

— Bien entendu ! s’exclama le jeune garçon aux cheveux rouges. Je perfectionne toujours ce que je fabrique, c’est la base de mon art !

— Dans ce cas, préviens-moi quand ça sera fait. Tu as d’autres travaux en cours ? interrogea le colonel en suivant Rufus qui commençait déjà à lui montrer la direction de son laboratoire.

— Colonel Green ?! s’étrangla Hector en lui courant après. C’est mon rôle de vous faire visiter les infrastructures !

— C’est bon, répondit ce dernier, Rufus fera l’affaire.

Hector resta les bras ballants, désemparé en voyant les deux hommes s’éloigner, se sentant injustement mis à l’écart.

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