L'enfant à la cicatrice : partie 2
La chambre de la princesse Fidelys donnait directement sur le jardin fleuri qui exhalait son parfum entêtant jusque dans les couloirs du palais. Des rideaux en satin doré tombaient allègrement sur les carreaux brillants du sol. Des tapisseries de roses brodées à la main recouvraient les murs de la grande chambre lumineuse. Prenant une large partie de la pièce, un lit à baldaquin au sommier en chêne était installé contre le mur lambrissé, une commode d’un blanc royal à sa droite et une armoire en bois ornée de sculptures somptueuses à sa gauche.
La princesse Fidelys observait son reflet dans le miroir de sa coiffeuse, tandis qu’une de ses servantes tressait ses longs cheveux roux qui ondulaient tel un océan tumultueux. La petite princesse venait de fêter son seizième anniversaire. Elle avait un buste droit et un regard hautain qui seyait à sa position privilégiée. Ses sourcils étaient peignés avec soin, soulignés par un fard mauve léger qui réhaussait ses prunelles bleues. Elle avec un visage rond parsemé de taches de rousseur et un teint de porcelaine, qu’elle entretenait par l’usage de nombreuses crèmes de soin. Ses lèvres fines étaient peintes d’un rouge clair brillant et sa manucure était impeccable.
Elle afficha un air contrarié en se relevant. Les volants en dentelles de sa robe bouffante s’épanouirent comme les pétales d’une rose tandis qu’elle traversait sa chambre d’un pas autoritaire.
— Pourquoi n’est-elle pas encore arrivée ? s’agaça-t-elle en fusillant ses domestiques du regard.
A ces mots, on toqua à la porte de sa chambre.
— Amélia Rosenwald ! introduisit la voix rauque d’un garde.
— Enfin ! Faites-la entrer ! ordonna la princesse en retrouvant sa gaieté.
Accompagnée de l’escorte du château, la joaillière entra solennellement dans la chambre, le visage humble, puis s’agenouilla gracieusement devant la princesse Fidelys pour présenter ses hommages. Le visage de Fidelys s’illumina de joie en voyant Amélia et lui intima de se relever.
— Je m’inquiétais ! Tu es en retard Amélia !
— Que Votre Altesse me pardonne, j’ai été retenue… J’espère que la princesse Fidelys ne m’en tiendra pas rigueur ? murmura-t-elle avec une légère inquiétude touchante dans la voix.
— Comment le pourrais-je ! s’exclama Fidelys en prenant les mains de la joaillière avec délicatesse. Je suis tellement contente de te voir !
La princesse Fidelys avait pris Amélia en affection depuis qu’elle l’avait rencontrée. C’était l’une des rares personnes autorisées à pénétrer dans la chambre royale. Fidelys chassa les gardes et s’installa dans un fauteuil confortable afin de discuter avec son amie et de contempler ses magnifiques créations. Tandis qu’elles conversaient, la servante apporta du thé à l’odeur parfumée qui émerveilla les papilles des deux demoiselles.
Le charme naturel d’Amélia suscitait l’admiration de la princesse, mais ce qui lui plaisait chez la magnifique joaillière était ses bonnes manières. Même si elle habitait dans une cité répugnante composée de manants grossiers, Amélia avait un sens de l’étiquette surprenant et agissait avec la dignité d’une dame de la haute société. Sans en avoir la prétention. Fidelys avait mieux compris pourquoi en apprenant qu’Amélia était née dans une bonne famille à Crépuscule, la ville de lumière.
— Alors, montre-le-moi ! s’enthousiasma-t-elle, impatiente de voir le bijou que lui réservait Amélia.
Amélia sortit la boîte satinée de sa sacoche et l’ouvrit avec délicatesse devant les yeux émerveillés de la princesse. L’éclat bleu intense des pierres sertissant le collier et le scintillement de l’or qui entourait les lapis lazuli en spirale émurent profondément Fidelys qui en eut comme d’habitude le souffle coupé. Elle demanda à Amélia de le lui mettre et contempla son reflet embelli dans la glace.
— Il est parfait ! souffla-t-elle en s’admirant.
Est-ce que ça lui plairait ? se demanda Fidelys en son for intérieur. Elle se mit à rêver pendant un court instant, le regard langoureusement posé sur les pierres brillantes.
Il lui semblait que cela faisait une éternité qu’elle était séparée de lui. La dernière fois qu’il s’était rendu au château remontait à trois mois déjà. Son père le roi avait demandé à s’entretenir d’une affaire importante avec lui. Ce jour-là, elle n’avait pas eu l’occasion de discuter avec le jeune homme.
Quand allait-elle le revoir ? Combien de temps devrait-elle attendre pour de nouveau entendre le son de sa voix ? La prochaine fois, elle n’hésiterait plus.
Cela faisait cinq années qu’elle l’observait sans jamais oser lui avouer ses sentiments. Le visage de la princesse vira au rouge pivoine. Oui, cette fois-ci elle lui proposerait de l’épouser !
— Quand aura lieu le prochain festival scientifique ? demanda Fidelys l’air ailleurs.
— Je crois qu’il se tiendra dans trois semaines, princesse, répondit Amélia en réfléchissant.
— J’ai tellement hâte !
— Je ne savais pas que votre altesse était une amatrice de sciences, fit la joaillière d’un rire léger, sans moquerie.
— Oh non, ça ne m’intéresse pas du tout ! répondit Fidelys avec amusement.
Amélia discuta encore plusieurs minutes avec la princesse avant de prendre congé.
La journée était déjà bien avancée ; elle devait rassembler ses affaires, faire quelques provisions pour le voyage puis se rendre au rendez-vous fixé avec Théo. Elle se dirigea vers la porte sud de la capitale en longeant les canaux dans sa fidèle roulotte, les sabots de son poney frappant les pavés brûlants à un rythme lent. Elle attendit un moment devant le poste de garde qui régulait les transports de marchands quittant la ville, cherchant l’enfant du regard.
— Tu vas vraiment m’emmener à la Cité des Rouages ? fit brusquement une voix derrière elle.
Théo s’était faufilé dans sa roulotte à pas de velours. Il la regardait comme une bête de foire, étonné que la femme ait tenu parole, son caméléon sur l’épaule. Elle lui adressa un sourire plein de tendresse et lui montra de l’index un sac à l’arrière qui contenait ses achats de l’après-midi. Le garçon cligna des yeux, intrigué, et fouilla à l’intérieur avec prudence. Il y avait des vêtements d’enfant tout neufs, bizarrement à sa taille. Il la regarda sans comprendre.
— C’est pour toi, expliqua-t-elle en claquant les rênes de son cheval pour le faire avancer jusqu’au poste de garde.
Le garçon sentit ses joues s’empourprer. Ses mains tremblèrent légèrement. C’était qui, cette bonne femme au sourire angélique ? Il en avait la gorge nouée. Il retint un sanglot en agrippant les vêtements entre ses mains. Elle ne lui devait rien pourtant ! Pourquoi elle s’occupait d’un gamin qu’elle ne connaissait même pas ? Ça n’avait aucun sens ! Sa longue expérience de la vie lui avait enseigné une chose essentielle : les gens sont trop malheureux pour s’occuper des problèmes des autres. Leurs propres soucis sont déjà amplement suffisants ! Et cette philosophie de vie lui allait très bien ! Lui-même n’avait pas à s’embêter de savoir à qui il volait telle ou telle chose, puisque personne n’en avait rien à faire… Mais cette Amélia était un cœur bien trop tendre pour un pays si sec et aride.
— Merci, dit-il en reniflant bruyamment.
Le trajet de retour jusqu’à la Cité des Rouages dura deux jours entiers. Le chemin était plus pénible pour le cheval qui devait remonter les pentes escarpées tout en tirant la roulotte ballotée par les imperfections de la route sablonneuse.
Ils atteignirent la cité nichée au sein du grand cratère à la nuit tombée. Le brouillard épais s’infiltra dans les poumons de l’enfant qui toussota. Eh bien ! La Cité des Rouage avait bien changé depuis la dernière fois qu’il s’y était rendu. Il ne reconnaissait rien. Tout lui semblait étranger ; les grandes tours d’acier qui lui donnaient le vertige, les pavés gris jalonnant le sol froid, les échoppes qui s’étaient démultipliées et les bruits de ferraille ambiants. Il se rappelait uniquement la chaleur étouffante qui régnait au sein du cratère.
Son regard curieux voleta à droite et à gauche, puis se posa finalement sur une tour plus haute que les autres. Cela devait être la Tour des Merveilles dont il avait entendu parler, l’institut qui était bâti sur les ruines de l’ancien centre de recherche fondé par Clovis Cyrus. Il regarda longuement l’édifice colossal tandis que la roulotte se faufilait à travers les entrailles embrumées de la cité.

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