2/1 - Thomas

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Depuis que maman n’est plus là, nous passons les vacances avec Éloïse et sa famille. Avant, je ne me souviens plus très bien, mais cela fait longtemps que nous partons tous. Comme Isabelle et Sébastien travaillent à l’université, ils ont beaucoup de congés, même si on les voit lire et écrire sans arrêt, même en vacances. Papa, Pierre, il a aussi beaucoup de congés, avec les RTT, mais pas autant que les parents d’Éloïse.

Tout a commencé sur une idée d’Isabelle et Sébastien, et sans doute également de papa. Ils avaient décidé de nous « désintoxiquer » de la ville. D’abord, notre quartier, ce n’est pas la ville, ce n’est pas pareil. Entre l’ilot où nous habitons, les deux autres ilots, l’école et le collège, les boutiques, tout est à côté, tout le monde se connait. Il n’y a pas beaucoup de voitures qui passent dans nos rues qui sont raides et qui ne mènent nulle part ailleurs que chez nous. On est tranquilles. Quand on veut de l’animation, on passe de l’autre côté de la Butte, où s’agglutinent tous les touristes. On s’amuse à les regarder, on fait notre tourisme à nous en essayant de deviner de quels pays ils viennent. Les parents n’aiment pas trop que nous trainions par là-bas, alors nous n’y allons pas souvent. Enfin, pas trop souvent. Tout ça pour dire que nous n’avons pas besoin d’être « désintoxiqués » ! L’autre raison, disaient-ils, c’était de nous faire découvrir la campagne. Nous, on ne connait pas encore complètement la ville, alors la campagne… Il n’y a rien à faire, il y a plein de bêtes, d’insectes.

C’est vrai qu’entre le collège et l’ilot, on est une sacrée bande, on est chez nous. Je ne vois pas pourquoi il faut partir en vacances, on a bien assez à faire ici. En plus, je ne sais pas grand-chose de mon père et des parents d’Éloïse, mais je crois qu’ils vont apprendre autant que nous, question campagne ! C’est eux qui ont besoin de verdure.

Je ne sais pas comment ils ont trouvé cet endroit, mais ça s’appelait Montmartre, donc, pour eux, c’était tout bon ! « Comme ça, vous serez toujours à Montmartre, puisque vous ne voulez pas quitter votre quartier ! »

On traine les pieds. Façon de parler ! Franchement, l’idée d’aller s’enterrer dans un trou paumé, même tous ensemble, c’est un peu débile. On essaie de leur expliquer qu’ils se donnent du mal pour rien, mais ils ont l’air décidés et nous sommes obligés de suivre.

Isabelle et Sébastien descendent en premier, avec bien sûr Éloïse et Alexandre. Nous, nous partons un jour après, avec papa. Nous embarquons Fatine, ce qui est très bien. C’est mon idée et elle a plu à tout le monde.

À l’arrivée (c’est loin, la campagne, en plus !), à voir la tête d’Isabelle et Sébastien, je comprends tout de suite que ça va être compliqué.

— C’est rustique ! On va vivre à la dure, comme autrefois. Ça va être génial, le retour à la nature !

Ils disent ça sur le ton de la rigolade, mais je sens bien qu’il y a un problème. Derrière, il y a Éloïse qui fait une tête pas possible.

La maison, très vieille, est assez jolie, avec un grand escalier couvert qui conduit à la porte principale (plus tard, on apprendra que cela s’appelle un bolet et que c’est typique de la région.). En haut, on entre dans une grande salle avec une immense cheminée. Cela sent très fort la fumée. Au milieu se trouve une énorme table avec des bancs. Dans un recoin, il y a la « cuisine », si on peut dire : un évier, un seul robinet d’eau froide, une cuisinière et un réfrigérateur. Un buffet occupe un autre coin. Devant la cheminée, un canapé. La pièce est sombre et fraiche. Deux portes ouvrent sur deux chambres avec deux lits et une armoire dans chacune. Une troisième permet d’accéder à un escalier qui monte. C'est tout ! Le minimum. Pas de lave-vaisselle (il nous avait déjà fait le coup l’année d’avant avec la corvée de vaisselle après chaque repas !)

— Ben, nous, où on va dormir ?

— Au grenier ! Il y a trois lits pour les garçons. Nous, on prend une chambre, l’autre pour les deux filles. Pierre, il y a le canapé. Sinon, on demande au père Seuzac un autre lit au grenier.

— Mais non, ce sera bien pour deux nuits. On verra quand je reviendrai.

De toute façon, avec papa, tout va toujours bien, il est toujours content de tout ! C’est rassurant, d’habitude. Mais là, il pourrait dire que c’est nul. Enfin, c'est mon avis.

Le grenier n’est vraiment pas terrible, il y a des poutres partout, avec d'énormes toiles d’araignées qui pendouillent pleines de poussières, deux minuscules lucarnes et quatre lits avec au pied un bout de moquette. Le pire est la chaleur d’enfer sous les tuiles, sans moyens d’aérer. On doit tirer une sacrée tronche, car immédiatement on entend :

— On va trouver une solution. Le temps de s’habituer, d’aménager un peu, on va s’en sortir et tout va être bien !

— Et pour se laver ?

Je pose la question pour les embêter, parce que, pour moi, se laver c’est quand on veut, et je ne veux pas souvent.

— Il y a des toilettes, un lavabo et une douche dans la cave, mais lorsque vous l’aurez vue, le tuyau dans la cour vous plaira beaucoup plus !

— Mais ça doit être de l’eau froide ! Pas pour moi !

La litanie est reprise en chœur :

— Mais on est où, là, c’est quoi ces histoires ? On est au Moyen-âge, au temps des dinosaures ?

— Et même pas un poil de réseau, pas de télé. On fait comment ? On ne peut pas rester là. La campagne et les ploucs, ça vous amuse peut-être, mais nous, ça nous fait chier !

Chacun y va de ses récriminations. On est tous remontés à fond, à part Alexandre, qui s’en fiche, comme d’habitude, et Fatine, trop bien élevé pour laisser voir quelque chose et qui n’ouvre pas la bouche, pour une fois. Mais nous savons qu’il compte sur nous pour défendre nos intérêts.

— On veut retrouver notre bitume, et nos copains. Elle est où la gare la plus proche ?

— Soixante kilomètres au moins. En partant maintenant à pied, tu y es demain matin !

— On est prisonniers ! Nous sommes pris en otage par les idées débiles de nos parents !

— Mais qui m’a pondu des oiseaux pareils ? Dès qu’ils sont sortis de leur milieu routinier, ils sont perdus. Aucune capacité d’adaptation, aucune curiosité. Mon écran, mes potes, ma connexion. Au-delà, plus rien !

— Oui, c’est ce qu’on veut, ne pas être dans le trou du cul du monde, l’endroit le plus paumé, sans rien à faire !

— Bon, bon, on vous a compris. On va améliorer tout ça. Le voyage a été long et fatigant. C’est vrai que ça diffère un peu de nos habitudes, pour nous aussi.

— Pour commencer, dit Sébastien, je vais vous montrer quelque chose qui va vous changer les idées. Allez enfiler vos maillots et prendre vos serviettes.

Sébastien nous emmène ensuite. Il nous fait traverser la route devant la maison, puis suivre un chemin, un coude et nous arrivons à la rivière. Une pente douce descend vers l’eau pour faire un embarcadère. Comme il fait très chaud, on oublie nos revendications et très vite nous sommes tous à patauger.

Quand nous revenons, nous avons droit au lavage avec le jet : il parait que la rivière n’est pas toujours très propre. L’eau est très froide, mais tout le monde y passe dans la rigolade, douche suivie rapidement du diner, car les deux heures de baignades nous ont affamés. Les lucarnes du grenier sont ouvertes, mais il fait sacrément chaud quand nous nous couchons. Bon, on va passer notre été à se baigner, ce sera toujours mieux que la Normandie l’année dernière : il n’a pas arrêté de pleuvoir et l’eau était glaciale.

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