Ce que le Tout a donné, il le reprend aux vivants
An 485 de l’Âge de la Méthode
Temps des Comparaisons
Ankali ouvrit les yeux.
À l'extérieur, la tempête de neige grondait. Ses bourrasques cinglantes fouettaient les peaux tendues de la hutte familiale. Ce n’était pas le vent qui l’avait réveillée, mais un cri étrangement familier, porté par les rafales jusqu'à leur abri.
Empêtrée dans les fourrures de son couchage, trop grand pour son corps de petite fille, Ankali se redressa en s'appuyant mollement sur ses coudes. Elle geignit, chagrinée d'avoir été tirée de son sommeil. L'intérieur de la hutte était trop sombre pour les voir, mais elle tourna instinctivement la tête en direction de ses parents. Ils ne s'étaient pas réveillés. Elle entendait la respiration ronflante de son père, de l'autre côté du tapis qui séparait leur paillasse de celle qu'elle partageait avec ses grands frères, quand ils n'étaient pas de garde en lisière du campement. Elle fit une moue. Elle avait froid, sans ses frères. Elle avait envie de se glisser entre ses parents et se rendormir avec eux.
D'autres hurlements, suivis d'un rugissement monstrueux. Entre deux assauts du vent, Ankali les entendit plus clairement. Ils semblaient s'élever d'au-delà du campement, dans les steppes septentrionales où sa tribu avait décidé de s'arrêter en attendant le retour d'un temps plus clément. Elle se raidit, soudainement très réveillée. Quelqu’un appelait à l’aide.
Il y eut d'un coup de l'agitation de l'autre côté du tapis.
Elle sonda l'obscurité ; la lumière pâle de la lampe à graisse ne suffit pas à la percer. Alors elle plissa les paupières, comme on le lui avait appris. Une douleur caractéristique se réveilla derrière ses yeux. Elle vit le couchage défait de son père. Ses grandes mains empoignant en urgence un habit. Un bol de suif renversé sur le tapis. Une bouche bée.
Les pleurs d’angoisse de sa mère montèrent subitement. Avant qu’Ankali ne comprît ce qu’il se passait, son père décrocha la peau de renne lestée de pierres qui fermait l'entrée de la hutte, l'arrachant presque. Il jaillit au-dehors, le harpon en main, l’air plus terrifié qu’elle ne l’avait jamais vu. La peau claqua derrière lui, et dans la grisaille du jour polaire, elle entrevit son dos massif s’éloigner dans la tempête.
Ankali repoussa les fourrures et, se penchant au bord de son couchage, elle tendit le bras pour attraper ses bottes. Elle les enfila et noua les lanières à la va-vite. Comme le vent faiblissait, de nouveaux cris lui parvinrent. On aurait dit que c'était elle qu'ils appelaient. Un air résolu durcit peu à peu son visage de petite fille.
Elle bondit sur ses pieds, s’empara de son manteau de fourrure et se faufila en hâte entre le cadre de la porte et la peau déplacée par le passage de son père.
À peine un pied dehors que le froid la fit presque suffoquer. Elle cligna plusieurs fois des yeux, éblouie par la blancheur des chutes de neige dans le Long jour. Luttant contre le vent pour glisser ses bras dans les manches de son manteau, elle s’engagea dans la tempête.
Les appels de sa mère la poursuivirent, aigus et suppliants. Elle accéléra le pas sans se retourner. Elle ne voulait pas se faire distancer par son père, qui luttait contre la tourmente plus loin devant elle. Ses mains se levèrent devant son visage pour le protéger du vent.
Le rideau givré semblait impénétrable. Ankali repérait pourtant des formes dans le chaos de blanc et de gris. Elles se reflétaient par fragments sur le doré de ses yeux de Siqinijiq. Des poteaux, une caisse, deux traîneaux fixés au sol avec des piquets ; elle dépassait déjà la lisière du campement. Face à elle, les steppes des territoires nomades s’étendaient sur des centaines de kilomètres.
Elle entendit une lutte derrière elle : quelqu’un retenait sa mère, qui s’était élancée à sa poursuite.
Elle doit avoir froid, pensa Ankali.
Cette pensée innocente ne lui resta pas longtemps. Déjà, elle repensait aux voix qui l'appelaient. Elle suivait les traces de son père, devinant qu'elles la guideraient jusqu’à elles.
De nouveaux sons percèrent le vent : des chocs sourds, des gémissements, une plainte.
Ankali trébucha. Elle se rattrapa sur les mains avec une exclamation de surprise. Elle se releva et reprit obstinément sa course en ramenant ses mains contre elle. Le froid lui violaçait les doigts. Par endroits, la neige lui montait jusqu’aux genoux.
En contournant une congère, Ankali entendit un son guttural monter depuis l’autre côté.
Elle songea d’abord aux brames d’un mâle de leur troupeau de rennes, avant de se raviser. Ce son était émis par une bête infiniment plus grande et dangereuse qu’un renne égaré.
Il y eut un autre grognement, et soudain, les contours d’une masse colossale se dessinèrent dans la nuée.
De frayeur, Ankali se figea. Immense, couvert d'écailles d’un blanc éclatant, le reptile passa devant elle sans la voir. Dressé sur des pattes puissantes, articulées haut au-dessus du sol, il dominait la congère. De son museau allongé sortait une haleine brûlante qui liquéfiait les flocons de neige devant lui. Il entrouvrit ses mâchoires, sortit et rentra sa langue entre ses crocs. Ses griffes, rouges de sang, éventraient la terre gelée, et sa queue hérissée d’aiguillons tassait la poudreuse sur son passage. Elle se mouvait sans peine dans le mauvais temps, mais quelque chose comme un pic noir, plus grand qu’Ankali, saillait d’une plaie écarlate dans son flanc.
La bête ploya son long cou, happa la lance avec ses crocs et la délogea d’un coup sec. Elle la brisa entre ses mâchoires avec une facilité déconcertante. Après un dernier bond prodigieux, elle disparut dans la tempête.
Ankali vacilla, terrifiée par ce qu’elle venait de voir. Elle gémit, sur le point de pleurer, lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’entendait plus les cris. Ils avaient disparu. Pourtant, une présence continuait de l’appeler dans l’abîme nivéen. Ses prunelles incandescentes scrutèrent les alentours. Ils trouvèrent à nouveau le dos de son père, à une trentaine de mètres dans le blizzard.
Elle reprit la marche, ses jambes tremblant moins du froid que de la peur que la bête lui avait inspirée. La poudreuse engloutit encore ses pas sur quelques enjambées. Puis ses pieds, transis dans ses bottes mal nouées, foulèrent une neige piétinée et rougie.
Son père s’était arrêté de marcher. Elle entendit son râle de détresse et vit son harpon lui tomber des mains. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, il s’effondra à genoux.
Ses larges épaules s’agitèrent de sanglots qu’elle ne comprit pas immédiatement. Une douleur innommable lui chiffonnait le visage. Ses yeux, deux puits noirs agrandis par l’horreur, étaient rivés sur le sol devant lui.
Elle suivit son regard.
Deux formes gisaient là, déchiquetées et tordues. Des membres arrachés et des viscères s’étalaient sur plusieurs mètres. Une tête leur faisait face depuis le sol, figée dans un masque informe de chair et de dents à vif, surmontée d’une chevelure noire poissée de sang. Un corps tendait un bras vers l’autre, les doigts crispés dans une supplique silencieuse.
Campée sur ses courtes jambes pour tenir debout contre le vent qui cinglait de face, Ankali les fixa sans ciller. Ses yeux voyaient la chair, le sang et le blanc des os… C’était son esprit qui refusait de voir.
Les restes devant elle n’étaient plus hómins, et pourtant, elle fit un pas, puis un autre, tendant mécaniquement les bras vers eux, comme pour les prendre contre elle, les réchauffer, les consoler. Une chaleur vive et oppressante montait dans son torse juvénile.
Une odeur de tripes la heurta. Courbée en deux, les tempes glacées, elle baissa la tête et ouvrit la bouche. Ses entrailles en révolte se soulevèrent d’un coup.
Le vent dispersa son vomi sur la neige et ses bottes. Elle cracha la bile amère et inspira à fond. Ses sinus lui firent mal. L’air était trop froid.
Elle se remit à marcher.
« C'est vous qui m'avez appelée ? » demanda-t-elle d'une voix blanche. « En plein jour-dormant ! C'est nul de faire ça. J'ai super froid maintenant. J'ai même croisé un Quma. Maman va vous gronder ! »
Son père retrouva le contrôle de son propre corps et bondit en avant. Il l’encercla avec ses bras, juste à temps pour l’empêcher de toucher les dépouilles, et recula de plusieurs pas.
Il la serra fort contre son torse. Ankali sentit les sanglots vibrer contre son corps efflanqué. Elle émit un son désapprobateur : sa grande main lui maintenait la tête et l’empêchait de voir. Elle se débattit, frappant les fourrures du manteau de chasse de son père avec une force infantile. Elle ne concevait pas pourquoi il restait là à ne rien faire, à part l’écraser contre lui et pleurer inutilement. Elle voulait échapper à ses bras, courir jusqu’à eux, les réveiller et leur dire de rentrer se réchauffer. Ils devaient avoir terriblement froid, allongés de cette façon dans la neige… Mais son père en larmes la gardait contre lui, avec un désespoir obstiné.
Il gémit, à peine audible dans le hurlement du vent :
« Ils sont partis… Ils ne sont plus là. »
Ankali ne reconnut pas sa voix.
Elle resta de longues secondes sans se mouvoir, confuse et agacée. Ils étaient là, pourtant. À quelques mètres d’eux.
« Il faut les aider, papa. Ils vont tomber malade s’ils restent comme ça. »
Les pleurs de son père prirent l’intonation d’une prière.
« Leurs âmes vont s’élever des terres blanches. Ils ne sont plus parmi Ceux qui restent.
— Regarde comme ils ont froid ! Ils vont avoir des engelures ! C’est très mauvais, les engelures. Il paraît qu’on court moins bien quand il manque des orteils. Ils ont besoin d’un repas chaud et de… »
Il lui coupa la parole, pris d’une colère subite et irrationnelle, criant presque :
« Le Quma les a tués, Ankali ! Ils ne bougeront plus jamais ! »
Ankali se raidit. Il n’avait encore jamais levé la voix sur elle. Il eut un moment de sidération silencieuse avant de lui demander pardon, ses pleurs redoublant d’intensité.
Elle resta encore un temps sans réaction. Les mots de son père la troublaient, ils avaient mis toutes ses pensées en désordre. À l’extérieur, elle était aussi inerte qu’une statue, mais à l’intérieur, une vérité abominable s’apprêtait à sortir.
Autour d’eux, des silhouettes émergèrent du blizzard. Les chasseurs accouraient. Leurs clameurs horrifiées se mêlaient au vent.
Ankali entendit les noms de ses frères dans les lamentations des chasseurs.
Quelque chose se mit à tinter entre ses oreilles. Une vibration discordante, insupportable, qui s’étendait comme une fissure à travers son crâne. Ankali grimaça et se couvrit les oreilles des mains, regardant à gauche, puis à droite, cherchant à localiser l’origine de ce bruit, sans se douter qu’il n’existait que dans sa tête.
Elle échappa un instant à la main de son père et aperçut, du coin de l’œil, les morceaux de corps qui commençaient déjà à blanchir.
Elle connaissait les motifs ensanglantés sur les lambeaux de cuir, la hachette gravée qui reposait plus loin dans la neige.
Ses lèvres s’ouvrirent. Aucun son n’en sortit. Ses pupilles se dilatèrent, rendant ses prunelles dorées presque noires. Une vive rougeur apparut sur ses joues.
Son cœur avait reconnu ses frères avant ses yeux.
Un cri aigu jaillit de sa gorge. Il se mua en un gémissement. Elle s’étrangla, toussa. Ses lèvres tremblaient, sa gorge se serrait, et elle porta une main tremblante à sa bouche. L’air entrait et sortait par saccades. La souffrance qui lui comprimait les poumons devenait insupportable. Une nausée monta, mais son corps, vidé, ne rejeta rien cette fois.
Des larmes avaient embué ses yeux. Elle allait se mettre à pleurer, quand un hoquet lui coupa la respiration. L’air resta coincé dans sa poitrine. Son corps s'immobilisa.
Les mots de son père étaient vrais, depuis le début : Inuksuq et Tomeq n’étaient plus là.
Le temps s’étira étrangement.
Un instant passa. Puis un autre.
Les pensées d’Ankali se disloquaient. Lentement, la tristesse et le désespoir quittèrent le champ de ses perceptions.
Son visage se vida de toute expression. Elle cligna des yeux. Les larmes qui bordaient ses paupières disparurent sans se répandre.
Une respiration plus calme lui revint peu à peu. L’air était toujours aussi froid, mais il ne lui faisait plus mal.
Les larmes de son père coulaient.
Il lui parlait. De tout près.
Elle les voyait.
Elle l’entendait.
Pourtant, ce que cela suscitait en elle resta hors de portée.
Une tiédeur salvatrice s’étendit dans ses bras, puis ses jambes. Son corps devint lourd, mou. Ce qu’elle ressentait s’était éloigné d’elle, comme si cela ne lui appartenait plus.
Sa tête s’inclina contre la poitrine de son père. Son regard se fixa dans le vide, au-delà des terres blanches. Ses pensées flottaient loin, aussi loin que les étoiles où veillaient ses ancêtres, à l’abri de ce qu’elle ne pouvait supporter.
Puis son père se laissa choir sur le dos, emportant son corps avec lui. Il couvrit sa chevelure noire de baisers mouillés de larmes.
« Ankali, ô, Ankali… Mon petit ourson. C’est fini, ils ne souffrent plus. »
Elle ne réagit pas. Le nom lui parvint tel un son creux. Son père la serra plus fort, comme s’il pouvait la ramener à lui, mais elle ne répondait plus. Et dans ce silence intérieur où elle s’était réfugiée, il ne restait qu’une seule couleur.
Du rouge.
Du rouge sur la neige.
⥈

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