1 - Anka

6 minutes de lecture

An 490 de l’Âge de la Méthode

Temps des Comparaisons

  Suspendue dans un ciel saturé d’étoiles, la pleine lune éclairait la taïga enneigée des territoires nomades. Par moments, un feulement de lynx ou le craquement d’une plaque de glace perturbait le sifflement discret du vent.

La jeune fille marchait seule. Son souffle blanc s’échappait de la capuche de son manteau de fourrure. Le traîneau qu’elle tirait à l’aide d’une corde était plein. Elle rapportait du bois pour le feu, ramassé à l’orée d’une clairière voisine où les adultes avaient repéré des arbres morts. Cerclés de cils givrés, ses yeux scrutaient calmement les environs. Le campement n’était plus très loin. Elle voyait, à travers les frondaisons, les branchages lestés de neige que les feux de camp fardaient de reflets orangés.

Dans ce Nord lointain, les saisons suivaient la course lente des astres. L’été polaire, appelé le Long jour, drapait la toundra d’une lumière éternelle, tandis que l’hiver imposait un règne bleu obscur que seules les aurores boréales venaient égayer, telles des bénédictions dansantes des ancêtres. Et cet hiver s’appelait sobrement la Longue nuit.

Les Nivuuq¹ parcouraient ces terres en nomade depuis que leurs ancêtres avaient quitté les cavernes des monts des Griveldes et appris à dompter les rennes. La survie des clans dépendait de leurs troupeaux, dont les migrations rythmaient le cours de leur existence.

Le clan de la jeune fille venait d’achever la longue descente vers les vallées-refuges, en lisière des forêts boréales, où se trouvaient encore quelques lieux sûrs pour passer la Longue nuit. Ici, les vents du septentrion s’essoufflaient contre les arbres et les rennes se nourrissaient des lichens tenaces dissimulés sous la neige. Dans quelques mois, lorsque le soleil réchaufferait la terre et que les glaciers se changeraient en torrents, les troupeaux des clans remonteraient vers les steppes de la grande toundra nordique, où leurs petits naîtraient au milieu des pâturages ressuscités par l’été boréal.

La jeune fille serra les dents en tirant sur la corde pour dégager le traîneau qui venait de se coincer contre une pierre. Le froid lui engourdissait douloureusement les doigts, malgré ses moufles épaisses.

« Avance ! » lança-t-elle comme un ordre, et l’écho de sa voix courut sur la neige.

Elle tira plus fort. Le bois protesta dans un grincement, hésita, puis la résistance céda d’un coup. Les patins crissèrent par-dessus la pierre et le traîneau se remit à glisser. Elle expira un nuage de soulagement et, resserrant sa prise, elle reprit la direction du campement.

Bientôt, elle s’engagea parmi les derniers arbres. Dans le vallon qui s’étendait au-delà, les huttes en peaux de bête s’élevaient comme des sentinelles contre le froid. Autour des feux, des silhouettes emmitouflées de fourrures s’affairaient à leurs ouvrages : tanner le cuir, renforcer les abris ou préparer la viande de morse fermentée pour le repas. Le parfum du bois brûlé et des herbes séchées, jetées sur les braises pour purifier l’air, flottait en volutes et se mêlait à l’odeur de la nourriture et des bêtes.

Elle ralentit un instant. Son regard glissa sur les mouvements tranquilles de son clan. Elle ne voyait aucun enfant de son âge.

Je suis en retard, devina-t-elle.

Elle tira un coup sec pour donner de l’élan au traîneau et accéléra le pas.

Ses yeux continuèrent de balayer la scène. Le troupeau du clan était rassemblé à proximité du campement. Le souffle de centaines de rennes formait des nuages fugaces dans l’air glacé. Leurs sabots grattaient la poudreuse, leurs bois s’entrechoquaient parfois avec un bruit mat. Tout autour, les chiens et leurs maîtres veillaient. Elle les observa en pressant le pas, la corde tendue par-dessus l’épaule. Ces rennes robustes suscitaient l’admiration des clans-frères lors des rites de l’Échange.

Un courant subtil à l’arrière de sa tête la fit frémir.

Elle reconnut la sensation, s’arrêta net. La neige crissa sous le traîneau qui s’immobilisait dans son dos. Elle tourna son regard vers un arbuste dépouillé, fouillant les ombres à son pied.

Un renard des steppes jaillit d’un terrier, les crocs fermés sur un lapin parcouru de spasmes. Surpris, il la fixa un instant, le poitrail agité de respirations saccadées. La jeune fille pencha la tête, captivée. Le lapin convulsa encore.

Elle compta.

Une salamandre, deux salamandres…

Le sang dévalait les poils blancs.

Trois salamandres, quatre salamandres…

Le renard détala et disparut entre les arbres.

Elle battit des paupières, frustrée. La dernière fois, elle avait réussi à compter jusqu’à huit.

Son attention dériva vers le ciel. Le rouge flotta devant ses yeux encore quelques secondes, colorant les étoiles.

Une crispation familière tendit les muscles de ses épaules. Une douleur silencieuse émanait du ciel de la Longue nuit. Elle sentait leur présence – les ancêtres, disait-on, qui veillaient sur les Nivuuq. Sur Ceux qui restent. Lorsqu’elle levait les yeux vers ces lumières froides, elle avait parfois l’impression qu’ils décelaient autre chose qu’elle dans l’immensité des terres blanches. Peut-être une créature ou un enseignement qui lui restait invisible.

Mais elle n’était pas une Porte-Voix. Il ne lui appartenait pas d’interpréter les messages des ancêtres.

Elle reprit la marche en vidant son esprit de ses pensées insolentes.

Un bruit de tambour retentit. Elle se raidit et se mit à courir. Elle imaginait déjà les autres enfants alignés devant les fresques tissées, leurs regards braqués sur elle. Elle aurait dû finir plus vite.

  Traversant le campement en hâte, elle atteignit la hutte des rituels. Elle se dressait fière et haute devant elle, gardée par des totems de bois sculptés. Les gravures semblaient la fixer, sévères, comme pour lui reprocher son retard. La neige à leurs pieds était piétinée et noircie par les innombrables passages des nomades venus assister aux rites de la Bénédiction.

Elle confia sa récolte de bois à un adulte du collectif des artisans. Il hocha la tête avant d’entraîner le traîneau en disant :

« Merci, Anka. Dépêche-toi, tu es la dernière. Tes parents ont dû rentrer sans toi. »

Elle plissa le nez, mais ne répondit pas. Elle suivit des yeux le traîneau qui disparut derrière la tente des messagers-éclaireurs.

Anka. Ce prénom lui convenait mieux. Plus court, plus froid. Plus en accord avec ce qu’elle était devenue. Du haut de ses dix ans, elle ne se reconnaissait plus dans le prénom Ankali. Celui-là avait disparu avec ses frères il y a plus de cinq années de cela, quelque part entre les crocs d’un Quma’roq et la neige ensanglantée.

Elle souleva la peau de l’entrée de la hutte des rituels et la laissa retomber derrière elle.

(1) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions

Extrait de mes notes de cours pour le séminaire interuniversitaire « Sociétés nomades du Nord » (An 456 de l’Âge de la Méthode - Temps des Reconstitutions)

« Les Nivuuq sont les hómins nomades qui peuplent les forêts et les steppes au nord des Griveldes. Ils sont répartis en dix clans (un clan dit hôte ainsi que neuf clans-frères), qui rassemblent au total environ mille-cinq-cent âmes d’après le dernier recensement conduit par les ethnologues de l’Académie marchande de Fordargent. Leur société est organisée autour de ce qu’ils appellent des collectifs : il y a notamment celui des éleveurs, ceux des artistes, des guerriers, des récolteurs, des artisans…

Le collectif familial est de loin le plus fascinant. On y trouve les guérisseurs, mais aussi des parents nourriciers qui peuvent décider d’occuper ce rôle de manière permanente (auquel cas ils élèvent également les enfants dont les parents sont occupés à d’autres responsabilités) ou seulement le temps d’élever leurs propres enfants, si tel est leur Choix.

C’est un système remarquablement rationnel. Chaque rôle correspond à une nécessité très concrète. J’ai essayé un jour d’en dresser un schéma complet ; il s’est révélé presque parfaitement symétrique. Une élégance structurelle assez rare chez les peuples surfaciens.

Je vous conseille en outre de retenir ceci : dans les régions froides, les structures sociales superflues disparaissent rapidement. Le climat procède à une sélection très efficace. […] »

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