2 - La hutte des rituels

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  La chaleur oppressante de la hutte des rituels étreignit Anka. Le parfum âcre des herbes brûlées s’y mêlait à celui, plus piquant, de la fumée qui s’échappait du brasero central.

Les peaux tendues de la hutte étaient recouvertes de fresques tissées. La vie des Nivuuq s’étalait en récits colorés sur les parois : des phoques glissant sur la banquise, des artisans tannant du cuir, des rennes paisibles sous le ciel du Long jour, des chiens de traîneaux courant entre des arbres. Dans les hauteurs inaccessibles, les fresques représentaient des astres, des aurores boréales et de grands oiseaux noirs liserés d’or dont les ailes enveloppaient des grappes d’étoiles.

Il y avait aussi, tout en bas, des scènes plus sombres. Sur certaines tapisseries, des créatures ondulaient avec une souplesse de reptile, entourées de motifs de feu et de glace.

Les enfants étaient déjà assis en arc de cercle sur des coussins rituels. Ils parlaient à voix basse, nerveux et impatients. Leurs parents, postés près de l’entrée, conservaient un silence solennel. Un musicien du collectif des artisans était agenouillé à côté d’un poteau qui soutenait la voûte principale de la hutte. Son qilaut, un tambour dont la membrane en peau de phoque était tendue sur un cercle de bois, reposait contre une de ses jambes ; il tenait dans une main son qututarq, une mailloche en bois, prêt à l’abattre sur son instrument.

Lorsqu’Anka s’avança, ils furent nombreux à l’observer. Elle sentit parmi eux le regard de son père et de sa mère. Son cœur battit plus fort. Elle repéra rapidement le visage rond et le sourire de Nuqa parmi les autres enfants. Il lui fit signe et tapota la place vide à côté de lui.

Anka se faufila jusqu’à lui en baissant la tête et s’assit sans un bruit. Le givre accroché à ses cils avait fondu. Elle frotta ses joues contre l’intérieur duveteux de sa capuche.

« Tu as failli manquer le début », murmura Nuqa en lui adressant un sourire espiègle.

Anka soupira en se calant sur le coussin. Nuqa était toujours un peu insouciant, même sous le regard sérieux des adultes.

« J’avais gardé ta place. »

« Merci », répondit-elle simplement.

Elle tira sur le bord de sa capuche, dissimulant son visage autant que possible.

« Tu ne veux pas l’enlever ? » chuchota-t-il en inclinant la tête.

« Plus tard », dit-elle en évitant son regard.

Nuqa ne posa pas d’autre question. Il lui adressa un sourire tranquille et détourna les yeux vers le brasero, dont la fumée montait jusqu’à une ouverture, dans les hauteurs de la hutte.

Anka se pencha pour apercevoir les chasseurs. Ils occupaient le fond de la tente, alignés de l’autre côté du feu, équipés d’armures de cuir renforcées de plaques d’os.

Deux chasseurs au regard perçant se tenaient là, épaule contre épaule : un hóm d’une carrure à démolir l’entrée d’une hutte, marqué d’une cicatrice traversant sa joue jusqu’au menton, et une hómine très grande recouverte d’os et d’ivoire par-dessus ses atours.

Tous les enfants connaissaient le nom de ces deux êtres aux yeux d’or : Amaruq, l’Uviq, et Silla, la Naaviq. C’étaient les meilleurs traqueurs du clan. Ils voyaient ce que les chasseurs aux yeux noirs ne pouvaient percevoir : la tension d’un muscle prêt à bondir, le frémissement d’un souffle au cœur du blizzard, et même la position des étoiles-guides dissimulées par les nuages.

De tout leur clan, Anka, Amaruq et Silla étaient les seuls Siqinijiq, le mot nivuuqtitut pour Yeux‑Soleil. Cette marque était rare parmi les peuples du Continent, et chacun lui prêtait un sens différent : malédiction, avantage organique, signe de respectabilité. Chez les Nivuuq, les Siqinijiq n’étaient pas auréolés de gloire ; ils marchaient dans l’ombre implacable des ancêtres.

Amaruq croisa le regard d’Anka, caché à demi derrière sa capuche. Il semblait sur le point de lui dire quelque chose.

Anka détourna les yeux.

Ce n’était pas ces chasseurs en particulier qu’elle voulait rejoindre. C’était leur voie. Ce chemin qu’ils arpentaient jusqu’aux Quma’roq. Quand viendrait son tour de se tenir sous le ciel du Choix, elle ne verrait ni pâturages ni chant. Elle suivrait les ombres.

Le chasseur Amaruq attendit quelques secondes qu’Anka relevât la tête vers lui. Elle n’en fit rien. Il échangea alors un regard avec la chasseuse aux yeux d’or qui se tenait à ses côtés.

Silla haussa les épaules avec un air insatisfait.

Quelque chose capta l’attention de la chasseuse. Elle tourna la tête, scrutant l’obscurité derrière elle.

Elle se redressa et dit aux enfants :

« Nous allons commencer. Anka, découvre ta tête pour que Porte-Voix puisse bien te voir. »

Les enfants se turent et jetèrent des coups d’œil contrariés à Anka, qui abaissa sa capuche après un instant d'hésitation, la mâchoire crispée.

Les braises allumèrent des reflets rutilants dans ses yeux, en amande, à l’ouverture étroite propre aux nomades du Nord. L’iris, d’un doré saisissant, frappait par sa dureté métallique : ce n’était pas un regard d’enfant. Les Yeux‑Soleil détournaient l’attention du reste de ses traits, typiques des Nivuuq : une peau cuivrée et mate, une chevelure noire et lisse, un nez court, des arcades sourcilières au relief discret, et des pommettes hautes au‑dessus de ses joues, encore rondes de l’enfance.

À l'autre bout de la ligne formée par les coussins rituels, deux enfants commentèrent l'aspect de ses yeux en chuchotant. Anka baissa la tête, agacée.

Nuqa posa une main amicale contre son dos. Elle resta un moment sans bouger avant de hocher la tête pour lui faire comprendre que cela allait.

Un froissement de tissus se fit entendre derrière les chasseurs.

Ils s’écartèrent, et Porte-Voix leur apparut.

Elle avançait lentement en direction du brasero. Drapée d’étoffes teintes à la main, parée de bijoux d’os, elle portait ses cheveux grisonnants en tresses soigneusement nouées. Ses yeux noirs contemplaient les braises. Elle était courbée par les ans, mais sa présence était plus imposante que celle de tous les chasseurs réunis.

Les enfants retinrent leur souffle.

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