3 - Là où commencent les ombres

6 minutes de lecture

  La chamane s’arrêta devant Anka, son regard s’attardant sur ses Yeux-Soleil. Il ne se passa rien pendant de longues secondes. La vieille hómine fronça les sourcils, hésitante, comme si les ancêtres lui murmuraient des paroles difficiles à déchiffrer.

Enfin, elle comprit ce qui lui était confié, et elle proclama :

« Tes yeux voient loin, Anka. Mais ne deviens pas la proie des ombres que tu chasses. »

Un frisson parcourut l’assemblée. Des chasseurs pinçaient les lèvres, troublés et déçus. D’autres, et notamment les deux chasseurs aux yeux d’or, fixèrent Anka avec une admiration silencieuse. À part un jeune garçon qui laissa échapper un rire nerveux, les parents comme leurs enfants se retinrent de commenter entre eux le sens de cette bénédiction.

Anka resta un moment sans réaction. Son dos était toujours aussi droit. Était-ce un avertissement, un présage, ou, cette fois encore, un rappel de son devoir envers la tribu ?

Un bruit de bracelets et une respiration saccadée retentirent derrière elle.

Elle tourna la tête et trouva le regard de son père. Il se tenait raide comme un harpon, le visage fermé, les bras croisés. La lumière du feu colorait ses prunelles foncées. Était-ce de la fierté ou de la crainte qu’il éprouvait ? Anka ne pouvait le dire. À côté de lui se trouvait sa mère. Elle était livide, la bouche cachée derrière ses mains tremblantes, qui prolongeaient ses poignets solides, parés de bracelets d’ivoire.

Anka pivota son regard vers ses genoux. Sa bénédiction avait mis ses pensées en désordre. Puis elle hocha poliment la tête, ne sachant pas encore si elle acceptait ou rejetait ce qu’elle venait d’entendre.

Satisfaite, la chamane retourna au centre de la hutte.

Un battement de qilaut retentit, marquant la fin du rituel. Les chasseurs de Quma’roq se dispersèrent sans un mot, escortant Porte-Voix à l’extérieur.

Encore un peu émus, les enfants commencèrent à se lever, certains s’échangeant des paroles chuchotées, d’autres jetant des regards méfiants ou envieux à Anka. Nuqa la rattrapa alors qu’elle se dirigeait déjà vers la sortie, son pas étouffé par les tapis.

« Ce qu’elle a dit… ça t’a fait peur ? » murmura-t-il.

Anka secoua la tête.

« Non. »

Elle le mira droit dans les yeux et serra les poings dans ses moufles.

« Ça ne me fait pas peur. Ça me rappelle ce que je dois faire. »

Nuqa n’insista pas. Elle expliquait rarement ses pensées.

Ensemble, ils sortirent de la tente.

  Anka et Nuqa s’éclipsèrent dans l’obscurité de la Longue nuit avant que leurs parents ne pussent les retrouver. L’air froid débarrassa leurs vêtements des odeurs capiteuses de la hutte des rituels. Ils se faufilèrent jusqu’à la lisière du campement, puis s’allongèrent sous la fourrure épaisse d’un traîneau. Nuqa renifla, les mains croisées derrière la tête, le souffle visible. À côté de lui, Anka avait le visage caché à demi sous la couverture ; elle écoutait, les yeux fermés, les bruits familiers du campement et des rennes, rassemblés en troupeau non loin de là.

Les rites étaient terminés pour ce cycle, mais ils avaient laissé une trace durable dans l’esprit des enfants. Nuqa était encore plein de questionnements. Il avait depuis quelques minutes le regard fixé sur une étoile particulièrement brillante, au centre d’un pan de ciel noir.

« Tu crois qu’on les verra, quand on sera morts ? » demanda-t-il.

Anka ouvrit les yeux et tourna la tête vers lui, perplexe.

« Tous les Nivuuq rejoignent les ancêtres.

— Non, pas eux. Les Guidelumes. »

La question l’étonna.

« Pourquoi on les verrait ?

— Si on n’arrive pas à monter tout seul, tiens ! Tu crois que c’est vrai ? Les Guidelumes viennent vraiment nous aider ? »

Anka fronça les sourcils. Le Chant disait que les Avaris venaient aider les âmes qui n’arrivaient pas à rejoindre seules les ancêtres, surtout lorsque la mort avait été brutale ou déconcertante. Les Nivuuq les vénéraient et les appelaient plus symboliquement Guidelumes.

« C'est vrai, » répondit-elle d'un ton monocorde. « Ils sont venus chercher mes frères, le jour où les chasseurs ont retrouvé le Vengeur. Mais ils se sont envolés avant que je puisse les voir. »

Nuqa n'aimait pas le ton qu'avait pris sa voix. Il décida très vite de changer de sujet.

« Tu crois qu’ils viendraient pour les âmes des autres Hóms, ceux qui vivent près de la mer de verre ? Ou celles des Sombrelis, des Tarquins… Dis ! Pas les Rochelins, quand même ? »

Anka haussa les épaules.

« Porte-Voix n’a jamais dit que les Guidelumes viendraient pour tout le monde. Ils sont là pour ceux qui les appellent. »

Nuqa resta un moment silencieux.

« Il n’y a que les Nivuuq qui les appellent ? » demanda-t-il ensuite.

Anka secoua la tête.

« Je ne sais pas... »

Nuqa sourit avec un air incertain.

« J’espère juste qu’ils m’entendront si je me perds… »

Anka eut un mouvement imperceptible sous la couverture.

Perdu, il l’avait déjà été. Pas dans la taïga, mais dans son propre corps. Il était resté pétrifié, le jour où le troupeau avait chargé, affolé par une meute de loups. Elle l'avait tiré par le bras. Fort. Sans réfléchir. Ses yeux de Siqinijiq avaient vu le pan de neige que les rennes épargneraient, juste assez large pour survivre tous les deux.

Depuis ce jour, Nuqa proclamait à qui voulait bien l'entendre qu'il était le meilleur ami d'Anka. Elle ne se souvenait pas avoir été consultée. Elle ne l'avait néanmoins jamais contredit.

« Tu ne te perdras pas, » déclara Anka.

« Beh ? Comment tu le sais ?

— Tu ne seras pas chasseur.

— … Et comment tu le sais ?!

— Les Quma te font peur. »

Anka l’avait dit froidement, quoique sans moquerie. Parmi les Nivuuq, les morts violentes frappaient surtout les chasseurs de Quma’roq, et c’était à leurs âmes que les Guidelumes portaient le plus souvent secours.

« Brrr, ces sales bêtes… » fit Nuqa, comme pris d’un frisson. « Tu as raison. Il n’est pas question que je sois chasseur.

— Tu feras ce que tu voudras. »

Le vent souleva les flocons qui affleuraient sur les caisses entreposées à côté du traîneau. Nuqa trembla et se pelotonna sous la fourrure, tout près de son amie.

Anka ne le repoussa pas. Elle ne comprenait plus la différence entre l'amitié et la simple tolérance. Elle savait, toutefois, que Nuqa s'efforçait d'utiliser des mots gentils pour parler de ses frères disparus et qu'il n'insistait jamais lorsqu'elle ne voulait pas jouer avec lui. Il ne la méprisait pas, même lorsque ses questions troublaient les adultes – sur la mort, les Quma’roq ou les ancêtres. Il ne disait rien non plus lorsqu’elle s’attardait, fascinée, pour contempler les entrailles d’un lemming à moitié dévoré, étalées sur la neige par un renard.

Après quelques minutes à observer la voûte du Tout, Nuqa dit :

« Si on finit en étoiles, j’espère que je brillerai assez fort pour que tu puisses me voir. »

Anka imagina son âme monter auprès de Ceux qui veillent. Elle ne ressentit qu'un trouble difficile à décrire.

« Et tu crois que tu seras où dans le ciel ? » demanda-t-elle sans dévoiler sa pensée.

Nuqa courba un sourcil.

« Moi ? Je serai là. »

Il désigna un petit groupe d’étoiles qui formait un amas irrégulier, sous la constellation lumineuse du Renne.

« Pas très impressionnant, ni très costaud, mais gentil et présent pour les copains. Et toi, tu seras là-bas. »

Il pointa l’étoile solitaire qu’il avait observée plus tôt.

« Toujours un peu à l’écart, mais impossible à rater. »

La réponse ne manquait pas d'esprit. Anka resta songeuse quelques instants avant d’admettre :

« Pas mal pour un éleveur. »

Nuqa s’esclaffa :

« Un éleveur ? Comme mes parents ? Non merci. Je choisirai d’être artiste et de jouer du qilaut, juste pour les embêter.

— Tant que tu restes à l’écart des baies.

— Et toi loin des ombres. »

Un peu piquée, elle tendit une main sous la couverture pour lui pincer les côtes.

Il eut un rire sonore et la repoussa sans méchanceté.

« Ta bénédiction était un peu bizarre, » dit Nuqa après avoir dirigé à nouveau son attention sur les étoiles. « Pourquoi tu chasserais des ombres ? C’est juste une sorte de couleur, ça ne se mange pas. Mais c’est joli, parfois. J’adore quand maman me raconte des histoires en faisant des ombres avec ses mains.

— … Porte-Voix parlait des Quma. »

Il eut un moment d’hésitation, un peu surpris.

« Oh. »

Il renifla.

« Peut-être que c’était pour t’avertir qu’il ne faut pas les chasser dans le noir. Ce serait très dangereux, tu pourrais te faire surprendre. Tu crois que c’est ça que Porte-Voix voulait te dire ? »

Anka fronça le nez et répondit tout bas, d’un ton final :

« Je ne deviendrai jamais une proie. »

Nuqa haussa les épaules. Il ne voulait pas que leur conversation devînt sinistre, alors il ne dit plus rien.

Au loin, le glapissement perçant d’un renard brisa le calme de la Longue nuit. Anka ferma les yeux, écoutant le vent glacial porter ce son par-delà les plaines. Ici, sous les constellations, elle se sentait à la fois minuscule et étrangement invincible. Sa rage intérieure se détachait d’elle, offrant un répit temporaire. Un jour, elle serait prête. Mais pas maintenant.

Maintenant, elle était juste Anka.

Annotations

Vous aimez lire Camille E. Renoy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0