Extrait n°1 du corpus

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Extrait d’un entretien accordé à la revue « Chroniques ethnologiques de la surface »
Hors-série n°21

An 455 de l’Âge de la Méthode, Temps des Reconstitutions

[...]

— Dans vos travaux, vous évoquez souvent les héliophtalmes. Comment les Nivuuq perçoivent-ils ces individus ?

« Enfin une question pertinente !

Dans les traités continentaux, le terme consacré est en effet héliophtalme, bien que la plupart des surfaciens se contentent de les appeler les Dorés. Inutilement simpliste, si vous voulez mon avis.

Les Nivuuq les nomment Siqinijiq, que l’on traduit généralement par Yeux-Soleil en nivuuqtitut. Le mot est composé de siqiniq, soleil, et de iji, œil (ijik en est la forme plurielle). Dans les mots composés, le k final tend à devenir q, d’où Siqinijiq. Dans l’usage courant, les Nivuuq abrègent volontiers ce terme en Siqi. Le mot est d’ailleurs employé comme une appellation directe. On entend fréquemment les Nivuuq interpeller un héliophtalme d’un simple « Siqi », de la même manière qu’on dirait « chasseur » ou « camarade ». Dans les conversations ordinaires, le terme est rarement employé au pluriel. Les Nivuuq parlent presque toujours d’un Siqi particulier, comme s’il s’agissait moins d’une catégorie que d’une fonction individuelle.

Chez les Nivuuq, les héliophtalmes intègrent tous, à l'issue de la cérémonie du Choix à laquelle ils participent à l'âge de douze ans, le collectif des guerriers (dont j'ai déjà parlé en réponse à votre question précédente). Ils y occupent un rôle de guerrier à proprement parler ou rejoignent les chasseurs, une branche spécialisée de ce collectif. Leur vision exceptionnelle est très appropriée pour ces rôles, ce qui leur vaut le respect de leurs pairs. Mais cette reconnaissance s’accompagne d’un certain isolement social. Les héliophtalmes Nivuuq ne fondent généralement pas de famille. Leur répartition des responsabilités est très fonctionnelle : on estime qu’un Siqinijiq doit se consacrer entièrement à ses devoirs envers sa tribu d'appartenance. L’éducation d’enfants ou même l'affection parentale serait perçue comme une distraction dangereuse.

À cela s’ajoute une dimension religieuse. Beaucoup de Nivuuq considèrent que ce sont leurs dieux – leurs ancêtres, qu'ils déifient et qu'ils nomment Ceux qui veillent – qui décident d'accorder l'héliophtalmie aux fœtus, directement dans le ventre de la mère. Risquer de transmettre cet atout organique à une descendance est très mal vu.

Il arrive néanmoins, de temps à autre, qu’un Siqinijiq ait un enfant. Les Nivuuq décrivent alors la situation comme… accidentelle. »

— Accidentelle ?

« Un Nivuuq l'aurait probablement formulé de manière plus élégante. Ils parlent aussi parfois d’accident de chasse, ce qui, de mon point de vue d’ethnologue, est d’une ironie délicieuse. Toujours est-il que les détails biologiques de ces conceptions impliquant la semence ou la matrice d’un héliophtalme sont hautement tabous. Elles sont en effet rarement discutées publiquement, ce qui constitue, d’un point de vue ethnographique cette fois, un indicateur assez fiable de leur fréquence.

Il convient toutefois de préciser que les Nivuuq n'ont pas plus de facilité à transmettre l'héliophtalmie à leurs enfants que les Sombrelis, les Rochelins ou les Hóms sédentaires. La naissance d’un héliophtalme demeure un événement relativement rare dans toutes les populations étudiées. Les Nivuuq attribuent ce phénomène à la volonté des ancêtres ; d’autres peuples invoquent la chance ou la magie. Les biologistes, quant à eux, parlent d’hérédité instable. Il est toujours fascinant d’observer à quel point différentes cultures peuvent expliquer de manière très imaginative un phénomène parfaitement banal à nos yeux extérieurs.

Chez les Kajik par exemple, un autre peuple hómin nomade du Nord, les héliophtalmes y sont parfois comparés aux utilisateurs de magie, les Paumes, bien que leurs capacités soient d’une nature très différente.

Les Rochelins, quant à eux, adoptent une approche plus terre à terre : ce qui les intéresse avant tout, c'est l'avantage que cette vision peut leur conférer pour commercer ou guerroyer. Ils ne palabrent pas sur l'origine de l'héliophtalmie.

D’une culture à l’autre, on observe néanmoins un trait constant : les héliophtalmes ne sont jamais considérés comme entièrement ordinaires. Ils sont utiles, parfois admirés, mais presque toujours maintenus à une certaine distance du reste de la communauté.

J'ai omis de préciser qu'il n'existe aucun cas de naissance d'un mage chez les Nivuuq, alors que cela arrive parfois chez les Kajik ou les Hóms sédentaires des fiefs agricoles. »

— Et quelle est votre théorie sur l'origine de l'héliophtalmie ?

« Je sais très bien où vous voulez m'emmener... mais je ne crois pas aux théories des réformistes. Comme tous les érudits Sombrelis, d'ailleurs. Il nous est inconcevable de penser que l'on puisse croire à une quelconque intervention divine. La science, rien que la science ! Voilà le maître mot pour comprendre les peuples de notre monde, qu'ils viennent de chez nous ou de la surface. »

[...]

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