4 - Le devoir des chasseurs
An 512 de l’Âge de la Méthode
Temps des Comparaisons
La neige tombait à petits flocons. À perte de vue, des rochers et des bosquets rabougris bosselaient la blancheur dominante. L’air mordait la peau et était douloureux à respirer. Rien ne bougeait, hormis quelques tourbillons de poudreuse soulevée par le vent.
Anka glissait entre les ombres et les reliefs de la toundra. Drapé de fourrures claires et de pièces de cuir durcies de boue séchée, son corps disparaissait dans le blanc hivernal. Ses pas, précis et légers, effleuraient à peine la neige tassée. Trente-deux années à parcourir le Nord avaient aiguisé son instinct, mais c’était la discipline des chasseurs qui avait forgé l’assurance de ses pas. Et, sous la capuche bordée de givre, ses yeux suivaient les mouvements de sa proie.
À une cinquantaine de mètres devant elle, le Quma’roq émergeait comme un éperon blanc dans l’horizon brumeux. Un lézard titanesque campé sur ses membres postérieurs musculeux, parsemé de piquants nacrés de la tête jusqu’à la pointe de la queue. Il creusait avec ses pattes avant, ignorant encore la présence de la chasseuse qui approchait. Ses griffes, de larges poignards meurtriers, raclaient et s'enfonçaient inlassablement le sol glacé.
Le Quma’roq interrompit son labeur et approcha un œil du trou. Le bleu glacé de son iris reflétait le fond noir. Il attendait ou observait quelque chose. Mais rien n’émergea. Il poussa un grognement et se remit à creuser. Ses pattes arrachaient d’énormes morceaux de terre qui s’accumulaient en monticules désordonnés derrière lui.
Anka s’accroupit, observant patiemment la scène. Ses moufles glissèrent le long du manche de son harpon, ses yeux analysant chaque détail : l’écaille fendue qui se soulevait sous son flanc, la tension dans sa nuque épaisse, la légère faiblesse de sa queue quand il s’appuyait dessus.
Elle vérifia la sangle qui scellait le coutelas du dernier rite dans son fourreau d’os. Ses doigts effleurèrent le fermoir, s’arrêtèrent une seconde. Tout était en place.
Cachés dans une dépression de neige non loin de là, deux jeunes chasseurs resserrèrent leur prise sur leurs harpons. Ils jetèrent un regard furtif vers Anka, espérant une directive qui viendrait rompre leur attente angoissante. Ils respiraient lentement, tentant de masquer leur souffle dans l’air glacial, mais leur nervosité les trahissait : un geste trop raide, un soupir retenu trop tard. C’était leur première chasse de Quma'roq. Une chasse que d’autres observaient de loin, tapis contre le vent. Les jeunes étaient là pour apprendre, mais c’était Anka qui porterait la responsabilité du succès – ou de l’échec.
Anka leva une main gantée, un geste précis et impérieux, ordonnant de passer à la suite du plan.
Les novices reconnurent le signal. L’un se mit à fouiller fébrilement dans sa besace et en sortit une sphère, de cuir, suintante de résine. L’autre, les mains tremblantes, peinait à allumer la mèche imbibée de sève en claquant son silex sur un morceau de pyrite. Chaque tentative ratée s’accompagnait d’un crépitement frustrant. Leurs échecs, couverts par le hachement régulier des griffes du Quma’roq dans la terre gelée, passèrent toutefois inaperçus.
Ils étaient maladroits. Mais la Naaviq, Silla, avait jugé qu’ils étaient prêts. Anka patientait, immobile. Chaque seconde leur enseignait ce que des années du Chant de leur Porte-Voix ne pouvaient transmettre. Quinze ans auparavant, elle s’était trouvée à leur place, comme Inuksuq et Tomeq bien avant elle. Le souvenir de ses frères lui effleura l’esprit. Elle inspira à fond. L’air puait le Quma’roq. Sa concentration lui revint immédiatement.
Lorsque la lueur timide de la mèche enflammée éclaira enfin le visage soulagé des jeunes chasseurs, Anka leva la main, les doigts écartés et tendus.
Soudain, la bête suspendit son mouvement. Son long cou se tendit. Ses narines frémirent. Les piquants derrière sa nuque se déployèrent, et elle darda sa langue entre ses crocs pour goûter l’air.
Le mot silencieux passa sur les lèvres d’Anka.
Maintenant.
Elle referma ses doigts en poing.
La sphère chuintante fut lancée avec une précision acceptable. Elle roula sur la neige compacte et s’immobilisa juste à côté du trou, sous le poitrail du Quma’roq. Il courba son long cou pour regarder entre ses pattes, surpris.
Le leurre explosa en une aube aveuglante. Le souffle projeta de la terre et des cailloux en tous sens. Un nuage de fumée se forma autour du Quma’roq ébloui. Il bondit pour en sortir, sa tête basculant en arrière tandis qu’un rugissement s’échappait de sa gorge. Ses yeux bleu pâle clignaient frénétiquement.
Anka sentit le souffle de l’explosion contre son visage. Les novices avaient réussi leur diversion.
Elle jaillit de son couvert, la neige cédant sous ses bottes, et s’élança vers le Quma’roq. Il chancela encore quelques secondes avant de recouvrer la vue. Ses pattes arrière s'enfoncèrent dans la neige alors qu’il pivotait, cherchant la source de l’attaque.
Anka plissa les paupières, jaugeant sa cible. Le Quma’roq s’était remis plus vite qu’elle ne l’avait prévu.
« Non ! » cria-t-elle en voyant les novices s’approcher.
Ils hésitèrent un instant avant de se replier. Leur audace prématurée avait failli les mettre inutilement en danger.
Le Quma’roq grogna. Il venait de repérer la chasseuse. Il ploya le cou pour l’observer sous un meilleur angle, d’un immense œil bleu. Il vit le harpon, puis les yeux qui le fixaient depuis l’ombre de la capuche. Sa troisième paupière, fine membrane translucide qui se déplaçait horizontalement sur la cornée, se ferma à demi. Quelque chose comme un trait de lumière fit briller le bleu de son regard reptilien. Il était mû par une conscience brute et calculatrice.
Anka esquissa un sourire mauvais. Elle l’avait peut-être mésestimé.
Il orienta son corps massif vers elle et inspira profondément. Ses flancs se dilatèrent. Sous les écailles, une lueur ondoyante apparut.
Anka comprit le danger. Le feu-blizzard allait sortir de sa gueule.
« Une autre ! » cria-t-elle.
Les novices, cette fois, agirent rapidement. Une boule incandescente vola dans les airs et heurta un flanc du Quma’roq.
Une lumière aveuglante jaillit. Des gerbes de terre et de neige fusèrent dans toutes les directions. Anka tituba, secouée. Elle avait protégé ses yeux juste à temps.
Alors que la clarté se dissipait, le Quma’roq poussa un grognement déchirant. Ses écailles, marquées par la déflagration, fumaient par endroits. Aux interstices, la chair mise à nu palpitait. Il gronda, cracha une fumée âcre. La lumière sous son poitrail s’étiola.
Anka courut dans son angle mort.
Le Quma’roq tourna brusquement la tête, la repérant immédiatement. Ses mâchoires s’entrouvrirent. Ses crocs étaient aussi longs que le bras d’un Hóm.
Il récupère vite, se dit Anka en se positionnant hors de sa portée.
Il recula, prenant appui sur sa queue musculeuse. La terre gelée se fendilla sous son poids.
Anka ne bougea pas, les muscles bandés. Le fond de ses yeux lui cuisait l’intérieur de la tête. Elle essayait de visualiser le prochain mouvement du Quma’roq.
L’instant d’après, elle se propulsa sur le côté. Les mâchoires de la bête claquèrent, arrachant un morceau de terre là où sa jambe se trouvait une fraction de seconde plus tôt.
La créature, frustrée, se redressa et pivota pour ajuster son angle d’attaque. Plus loin, un des jeunes chasseurs saisit une troisième bombe, ses mains tremblant légèrement. Anka capta le mouvement du coin de l’œil.
« Attends ! » ordonna-t-elle sèchement.
Le novice s’immobilisa. Sa respiration saccadée formait un nuage difforme devant son visage.
Le Quma’roq rugit et fouetta l’air de sa queue. Son poitrail émettait à nouveau de la lumière, diffuse mais croissante, pulsant tel un cœur monstrueux. Il ouvrit la gueule, la referma. Il hésitait. Son regard faisait des allers-retours entre Anka et les deux chasseurs en retrait.
Anka tendit son harpon devant elle avec un air de défi et fit plusieurs pas de côté, attirant l’attention de la bête sur elle.
Elle vit, avec une seconde d’avance, le moment exact où la posture du Quma’roq changea. Les crocs s’écartèrent. De la fumée sortait de sa gueule. Le fond de sa gorge se mit à chatoyer.
Elle cria :
« Maintenant ! »
Une troisième bombe explosa sous le Quma’roq.
La chasseuse ferma les yeux et protégea ses oreilles. L’onde de choc la percuta. Des éclats fouettèrent son visage et s’accrochèrent à ses fourrures. La douleur la ramena à l’instant présent. Elle s’ébroua, ses tympans bourdonnant encore.
Devant elle, la bête gisait au sol. Son haleine, chargée de fumée et de sang, formait une brume dense autour de sa tête.
Anka courut et contourna sa gueule, plus grande encore que la tête des Écrase-terres que les Nivuuq chassaient pour leur cuir poilu et leurs défenses en ivoire. Elle approcha un œil, vulnérable dans cette carapace d’écailles impénétrables, leva son harpon et l’abattit de toutes ses forces.
La dernière image à se former sur la rétine de l’œil bleu globuleux de la bête fut la pointe acérée qui plongeait sur lui.
Le harpon traversa la pupille jusqu’à l’os. Crac ! Un liquide épais jaillit hors de l’orbite.
Le Quma’roq rua.
Un coup projeta Anka sur plusieurs mètres. Elle heurta violemment le sol. Le monstre hurlait, un son effrayant arraché du fond des âges. Après un hoquet de douleur, Anka roula sur elle-même et prit appui sur ses mains en toussant. Elle était couverte d’un mélange visqueux de sang et d’humeur vitrée. Son regard se riva sur ses mains vides. Son harpon, comme un pieu maudit, était resté planté dans l’œil de la bête.
Parcouru de spasmes, le Quma’roq enroula son corps sur lui-même. Sa queue suivit le mouvement en fouettant l’air et le sol avec une frénésie erratique.
Anka entrevit l’instant où elle l’écraserait. Elle se jeta sur le côté. La queue s’abattit à quelques centimètres d'elle, pulvérisant la neige dans une déflagration glacée. Elle s’éloigna encore d’une roulade et profita de son élan pour se remettre debout.
L’un des jeunes chasseurs, tenté d’intervenir, désobéit à Anka et s’avança trop près. La queue le balaya, ses piquants manquant de peu de l’embrocher. Il s’écrasa plus loin avec un cri étranglé.
Anka ne détourna pas le regard. Elle s’approchait déjà de sa proie. Chacun de ses pas laissait une trace nette sur la neige rougie.
Le Quma’roq tentait de se redresser en vain. Son poitrail, encore frémissant des tentatives avortées de cracher son feu-blizzard, se soulevait d’une agonie lente. Il tourna douloureusement la tête, cherchant son agresseur, mais son œil crevé, d’où coulait un liquide épais et sombre, altérait son regard de prédateur.
La chasseuse dégaina sa hachette. Elle s’agrippa à un piquant avec une main, visa la jonction vulnérable entre les écailles au niveau de la jugulaire, et frappa. Cling ! Le premier coup résonna comme un choc sourd, la lame pénétrant à peine. Son poignet pivota à nouveau, précis, implacable. Le deuxième coup fendit une écaille, suivi d’une gerbe de sang. Puis un troisième, plus profond.
Le Quma’roq se débattit. Ses griffes labouraient le sol ; des râles entrecoupaient ses hurlements. La chasseuse attaquait sans relâche, accrochée au piquant comme un parasite.
Il tenta de rouler sur lui-même pour l’écraser, mais un de ses postérieurs glissa dans le trou qu’il avait creusé.
Il s’effondra. La terre trembla.
Anka ne lâcha pas prise. Elle frappa encore.
La jugulaire céda enfin, traversée par l’un de ses coups vengeurs.
Une giclée de sang chaud éclaboussa le visage d’Anka. Elle jura, soudain, sur le blanc de la toundra.
Comme le rouge sur la neige.
⥈

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