5 - Par la lame de Ceux qui restent

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  Le Quma’roq s’étrangla dans un gargouillis. Sa tête chancelante se souleva pour mordre, mais son corps se vidait de sa force.

La chasseuse le lâcha enfin et fit quelques pas en arrière pour mieux l’observer.

Avec un ultime effort, le Quma’roq parvint à se relever. Il cracha une bouffée de fumée misérable. Le blanc entre ses pattes se constella de gouttelettes carmin. Une plainte résonna dans sa gueule. Il se détourna d’Anka et fit quelques pas maladroits dans la direction opposée, laissant derrière lui une traînée de sang.

Elle le suivit, restant à bonne distance de sa queue. Même affaiblie, la bête restait dangereuse.

Le jeune chasseur peinait encore à se relever après avoir été projeté. L’autre l’avait rejoint et s’était agenouillé à ses côtés. Tous deux observaient, fascinés et saisis. Ils étaient témoins d’une lutte ancestrale, une danse brutale entre chasseurs et Quma’roq.

Anka n’avait d’yeux que pour sa cible. Elle ignora l’odeur écœurante des fluides de la bête, la douleur dans ses épaules, la neige collante sillonnée de sang chaud.

Devant elle, sa proie tituba.

Quelques pas plus loin, elle croula sous son propre poids. Sa respiration avait ralenti. Ses flancs bougeaient à peine.

La chasseuse dégaina son coutelas rituel. Il renvoyait faiblement la lumière blafarde. Une goutte d’un liquide transparent perlait à sa pointe.

Arrivée près du museau couvert d’écailles, Anka observa l’œil intact. La chute des flocons s’y reflétait. Elle n’y perçut pas la colère, juste une quiétude résignée.

Derrière elle, l’un des jeunes chasseurs voulut s’avancer. Son compagnon l’arrêta d’une main sur l’épaule. Ce moment ne leur appartenait pas.

Anka posa une paume gantée sur le museau glacé du lézard et, à voix basse, récita la prière qui marquait la fin de la chasse :

« Puisses-tu t’élever et trouver la paix dans l’ombre de Ceux qui veillent... »

Les mots sonnaient creux dans sa bouche.

Le Quma’roq inspira faiblement. Ses mâchoires et sa langue bougèrent, comme s’il tentait de lui parler. Un son brisé s’échappa de sa gorge, trop faible pour être compris. Anka hésita une fraction de seconde, avant de se ressaisir en fronçant le nez. Elle n’avait aucune compassion pour cette proie.

La suite des mots rituels tomba de ses lèvres :

« … Car te voilà tombé, par la lame de Ceux qui restent. »

Elle leva son coutelas et le planta entre les arcades sourcilières de la créature. La lame traversa aisément le point mou qui se trouvait là, entre deux plaques osseuses, et s’enfonça dans la chair d’âme.

Avec un dernier souffle imperceptible, le Quma’roq se figea enfin à jamais.

Anka resta un moment ainsi, immobile comme l’être qu’elle venait d’occire. Cet acte final marquait pour elle quelque chose de plus grand qu’une victoire. Elle ferma les yeux et pencha la tête en arrière, adressant une prière silencieuse vers le ciel. Aux âmes de ses frères qui avaient rejoint leurs ancêtres, à la voûte du Tout. Elle espérait qu’ils avaient veillé sur sa chasse et l’avaient trouvée digne.

Derrière elle, les deux jeunes chasseurs s’avancèrent à pas feutrés.

L’un murmura, effleuré par un mélange de crainte et de respect :

« C’est terminé… »

Le murmure tira Anka de sa prière. Elle rouvrit les yeux, l’or de ses prunelles, plus dur, plus froid. Elle libéra le coutelas du dernier rite de la tête du Quma’roq et s’agenouilla pour essuyer la lame contre la neige. Elle s’attarda un instant pour en observer la pointe. Le poison avait atteint la chair d’âme, empêchant l’appel du double Vengeur. La paxine, substance extraite des grenivelles et stabilisée par la chamane, avait fait son œuvre.

Anka tourna la tête vers les novices et leva une main, un signe muet pour les inviter à s’approcher.

Les jeunes obéirent sans un mot, puis se penchèrent pour examiner la dépouille. Ils retirèrent leurs gants et touchèrent les écailles encore chaudes, leurs gestes empreints de précaution.

« Vous avez choisi la voie des chasseurs… suivi les ombres, » dit Anka en rengainant son coutelas dans son fourreau d’os. « C’est votre fardeau. Votre devoir. Ne désobéissez plus, et gardez votre esprit clair, ou le prochain rite sera pour votre âme.

— Oui, Nirviq, » répondirent-ils d’une seule voix.

Elle leur tourna le dos en scellant scrupuleusement le fourreau de son coutelas rituel, l’esprit déjà occupé à d’autres réflexions. Elle ramassa une poignée de neige propre et se nettoya le visage pour retirer le masque de sang froid qui durcissait sur sa peau. Puis elle prit une autre poignée de neige et la frotta vigoureusement contre ses fourrures maculées de sang. Elle ne parvint qu’à en retirer une partie. Ses gestes ralentirent avant de s’arrêter. Ses efforts étaient inutiles. Elle laissa la neige retomber à ses pieds et posa un regard sur le Quma’roq.

Une vapeur ténue s’échappait encore de son poitrail, dessinant des volutes éphémères dans l’air glacial. Anka contempla longuement la dépouille massive. Une ombre obscurcissait ses yeux fixes. Une satisfaction étrange, inavouable, se répandait comme un crépuscule sur ses pensées.

Une plénitude sombre qui apaisait temporairement le vide.

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