6 - Une plaie dans la terre

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  Les traîneaux³ arrivèrent peu de temps après. Les rennes avançaient prudemment, leurs naseaux frémissants, perturbés par l’odeur âcre du sang et de la mort. Des chasseurs expérimentés les guidaient jusqu'à la dépouille du Quma'roq.

Les deux novices qui avaient chassé avec Anka ne vinrent pas tout de suite à leur rencontre. L’un d’eux, un jeune hóm à la mâchoire carrée et aux traits encore adolescents, fit un pas vers elle et tenta un sourire maladroit.

« Merci, Nirviq, de m’avoir permis de chasser avec toi aujourd’hui. Mes mains tremblaient, mais mes lancers étaient justes. »

Anka ne lui répondit pas. Son silence lui fit baisser les yeux. Il crut un instant avoir dit quelque chose qu’il ne fallait pas.

« Tes remerciements sont inutiles, Qimluq, » dit-elle finalement d’un ton calme. « Naaviq l’a dit : tu étais prêt. Tu as bien lancé les iqlaat. Ne remercie personne d’autre que toi. »

La réponse désarçonna le jeune hóm, mais après une brève hésitation, il inclina la tête avec gratitude. La Troisième Croc ne s’était pas trompée. Et Anka, la Quatrième Croc, semblait tenir sa première chasse en estime. Il sourit. Il avait beaucoup appris aujourd’hui.

« Oui… oui, tu as raison, Nirviq. »

D’un mouvement du menton, Anka désigna les chasseurs plus âgés qui supervisaient la collecte, leurs fourrures d’ours polaire agrémentées d’entrelacs d’ivoire et de laine colorée. Parmi eux se tenait le maître de chasse Nanooq, mais tous les chasseurs l’appelaient Inuviq, le Premier Croc. Il veillait sur le groupe de son œil droit, d’un noir si intense que l’iris et la pupille se confondaient. Son œil gauche était voilé de blanc et son visage, bruni par le soleil, était sillonné de rides verticales. Ses lèvres fines accentuaient l’austérité de ses traits, mais aussi une sérénité dépourvue d’artifice. Il était très apprécié, surtout des jeunes chasseurs, qu’il guidait avec des indications simples et bienveillantes.

« Va quérir Inuviq, si tu as des questions, » ajouta-t-elle. « Il a observé ta chasse. »

Qimluq serra les lèvres, pinçant une joie mal contenue. Il savait qu’Anka n’appréciait pas que les jeunes chasseurs agissent comme des enfants autour des proies. Inspirant profondément, il se redressa avant de rejoindre les autres chasseurs, un peu plus sûr de lui. Taviq, silencieux, le suivit en traînant la jambe : sa chute avait été douloureuse, mais il s’efforçait de ne rien montrer.

Anka observa les autres chasseurs, déjà à l’œuvre sur le Quma’roq. Les écailles blanches, d’une pureté rare, étaient détachées avec soin, méticuleusement nettoyées et rangées sur les traîneaux. La chair encore fumante, promesse d’un festin, serait partagée entre les nomades lors des célébrations à venir.

« Les rennes sont nerveux, » fit remarquer l’un des chasseurs, en tirant délicatement sur les rênes d’un attelage pour les calmer. « Ils sont encore jeunes, eux aussi.  Le sang leur fait peur.

— Alors finissons vite, » répondit Anka.

Elle s’écarta du groupe, surveillant la scène avec un mélange de détachement et de vigilance. En tant que Nirviq, elle exécutait la sentence de mort et son rite. Elle ne dépouillait pas les proies.

  Alors que les chasseurs continuaient de s’activer autour du Quma’roq, Anka s’approcha du trou. La créature l’avait obstinément fouillé, ce qui piqua sa vigilance. Pourquoi le Quma’roq, prédateur tyrannique et implacable, avait-il perdu un temps si précieux à creuser ici, plutôt que de se nourrir ou de rôder en spectre sur son territoire ?

Anka s’agenouilla au bord et pencha la tête pour examiner l’obscurité en contrebas.

Le trou était profond. Assez pour y planter des pics et en faire un piège à mammouth laineux, que son peuple appelait plus volontiers Écrase-terre. Mais, à part quelques pierres que les flocons blanchissaient, il était vide. Elle tendit l’oreille. Il n’y avait aucun son, hormis le gémissement lointain du vent et l’agitation autour du Quma’roq.

Puis elle le sentit.

Un picotement discret, à peine perceptible, courut le long de ses membres jusqu’à son crâne. Sous les fourrures et la laine, les poils de ses bras et de sa nuque se dressèrent. Une tension sourde apparut derrière ses yeux, un battement léger, presque mélodique, qui pulsa quelques secondes… avant de disparaître.

Elle resta immobile, les sourcils froncés, tentant de comprendre cette sensation fugace.

Ce n’était ni la fatigue, ni l’adrénaline.

C’était autre chose.

Elle passa une main gantée sur la neige près du bord, cherchant une trace de cette énergie insaisissable… Rien. Pourtant, le souvenir de cette sensation persistait, comme une pensée fuyante qu’elle n’arrivait pas à rattraper.

Elle se redressa et frotta son front, cherchant à effacer cette impression.

« Rien, » murmura-t-elle pour elle-même.

Elle serra les poings, laissant la douleur sourde de ses doigts, engourdis par le froid et la violence de la chasse, la ramener au présent. Elle devait être fatiguée, voilà tout.

« Nirviq, » appela une voix derrière elle.

Elle regarda par-dessus son épaule et vit s’approcher Nakturaliq, un chasseur plus âgé. Il portait le titre de Amaviq, le Cinquième Croc. Sa barbe noire, piquée de poils argentés, soulignait un visage durci par les années de chasse. Il portait une lanière de cuir où pendaient des crocs ensanglantés et tièdes. Il tenait aussi le harpon d’Anka, qu’il avait nettoyé après l’avoir délogé de l’œil du Quma’roq.

Elle prit son arme et dit :

« Merci.

— Tu veux choisir quelque chose ? C’est une belle prise. »

Le regard d’Anka se perdit un instant, revenant malgré elle vers le trou.

« Non, » dit-elle enfin. « Prenez tout. J’en ai fini ici. »

Nakturaliq suivit son regard.

« C’est profond. Mais il n’y a rien du tout. À le regarder faire de loin, j’étais pourtant persuadé qu’il y avait quelque chose là-dedans. Tu sais ce qu’il cherchait ?

— Non, » répondit-elle, en serrant le manche de son harpon.

Il resta songeur un moment.

« Les Quma sont plus agités et voraces que d’habitude, » dit-il après un silence. « Peut-être parce que les proies sont plus rares, avec l’été qui tarde à venir. Et lui… il creusait le sol comme si sa vie en dépendait. Quelque chose d’anormal a dû se produire.

— Rien n’est normal chez un Quma, » corrigea-t-elle.

« Quelque chose de plus anormal que d’habitude, si tu préfères. Assez pour que ce Quma se mette à creuser des trous comme un lemming.

— … Peut-être cherchait-il de quoi manger.

— Un trou, pour manger ? … Tu y crois vraiment ? »

Le vieux chasseur regarda le visage d’Anka, cherchant une réponse, mais il n’y trouva qu’une expression impassible.

« Peut-être pas pour manger, » admit-elle à voix basse. « Je ne sais pas, Amaviq. Je n’ai jamais vu un Quma faire ça.

— Tu le ressens aussi, n’est-ce pas ? » insista-t-il doucement, cherchant à confirmer ce dont il se doutait déjà. « On dirait que le Nord change. »

Elle le fixa, l’expression inchangée.

« Cela arrive, » finit-elle par dire. « Tu as connu la crise des lemmings dont Porte-Voix parle parfois. »

Il pesa ces mots un instant avant d’incliner la tête en signe d’assentiment. Il ne fit aucune remarque, acceptant sa retenue comme il l’avait toujours fait.

« Je vais voir comment les autres s’en sortent, » dit-il en ajustant la lanière de cuir sur son épaule. « Il y a encore du travail. »

Anka répondit d’un hochement de tête. Il lui offrit un sourire aimable et s’éloigna vers les chasseurs qui s’affairaient autour de la dépouille. C’était à lui, le Cinquième Croc, de veiller au partage de la chasse.

Elle resta seule, son regard accroché au fond de la cavité. Tout autour d’elle, la neige effaçait peu à peu les traces du combat.

S’attarder davantage était inutile. Elle serra sa prise sur son harpon et se détourna pour rejoindre les autres.

Le trou, comme une plaie dans la terre, demeura muet.

(3) Le lexique de Taevi l'érudit

Première édition, An 6 de l'Âge des Révisions

Entrée « Traîneaux » :

« Les Nivuuq se déplacent sur la neige et la glace au moyen de traîneaux, véhicules de bois reposant sur deux longs patins courbés aux extrémités. La plate-forme est assemblée à l’aide de cordes et renforcée par des pièces de bois dense aux points de tension. Les charges (textiles, nourriture, outils et éléments de campement) y sont solidement fixées et recouvertes de peaux.

Deux types de traîneaux sont en usage. Les plus grands, larges et stables, sont tirés par des rennes et servent aux migrations saisonnières ou au transport de proies. Les petits, légers et fuselés, sont attelés à des chiens ; ils sont employés par les messagers-éclaireurs, qui doivent parcourir rapidement de longues distances. Tous les Nivuuq savent conduire un traîneau dès l'âge de dix ans, mais les attelages sont le plus souvent confiés aux éleveurs pour les rennes et aux maîtres-chiens pour les chiens.

Le choix du jour du départ vers les steppes du Nord est multifactoriel ; l'usage des traîneaux est l'un de ces facteurs. Les troupeaux doivent y parvenir avant la saison des naissances, car les faons viennent au monde dans ces pâturages estivaux. Si la tribu part trop tard, la neige disparaît et les traîneaux ne peuvent plus avancer. Partir trop tôt est tout aussi périlleux : lorsque l’hiver se prolonge, les steppes demeurent extrêmement inhospitalières, dépourvues de forêts hautes ou de reliefs capables de briser la morsure des vents froids. »

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