7 - Le retour de la chasse

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  Le ciel s’était dégagé. Le soleil du Long jour, bas sur l’horizon, illuminait la toundra immaculée. La tribu d’Anka avait achevé sa migration estivale depuis plusieurs cycles, mais la neige n’avait toujours pas fondu. Elle se tassait sous le passage des traîneaux et des raquettes des chasseurs. Deux heures les séparaient encore du campement. À travers les fentes étroites de leurs lunettes d’os, ils surveillaient les reliefs blancs. Le Quma’roq de ce territoire avait été abattu. Le Nord recelait toutefois d’autres dangers. Ils pouvaient surgir à tout instant.

Le groupe avançait sous la conduite d’Amaruq. Anka n’avait connu aucun autre Uviq. Il guidait déjà les chasseurs de la tribu quand elle n’était encore qu’une enfant. Dans la fente de ses lunettes, on devinait la clarté surnaturelle de ses yeux de Siqinijiq. Traces de prédateurs, crevasses, pierres dissimulées sous la neige : rien ne lui échappait.

Taviq, blessé à la hanche, avait pris place à l’arrière d’un chargement. Qimluq marchait près de lui. Ils parlaient de leur première chasse, avec une insouciance que les autres chasseurs leur pardonnaient pour cette fois.

Les rennes avaient retrouvé leur calme. Ils tiraient les traîneaux avec un pas régulier. Leurs harnachements grinçaient. De pâles fumerolles s’échappaient des lourds chargements. Sous les couvertures, les morceaux de Quma’roq étaient encore chauds ; la magie persistait dans la chair. Il leur faudrait plusieurs heures pour refroidir. Une fois cuite, la viande avait un goût proche de celui de l’oie. Les Nivuuq s’en repaissaient. Les autres peuples, par peur ou superstition, préféraient ne pas y toucher.

Anka fermait la marche, le harpon à la main. Elle portait son masque d’os, gravé de motifs pointus ; il couvrait un visage inexpressif. Seuls ses yeux bougeaient, aux aguets. L’odeur de Quma’roq tenait à distance les petits prédateurs et les loups. Les smilodons et les ours, plus intrépides, n’hésitaient pas à s’approcher, surtout quand, comme maintenant, les proies venaient à manquer.

Le vent du Nord s’intensifia. Il souleva une brume pâle au-dessus de la neige fraîche et brouilla les lignes des reliefs lointains.

Les doigts d'Anka s’engourdissaient dans ses moufles. Elle se passa la sangle du harpon sur l’épaule et se frictionna les mains. Un geste inutile. Ce froid-là ne se dissiperait pas si aisément. Il s’accrochait aux os, aux pensées, à tout ce qui vivait encore dans ces terres hostiles.

Il retardait même l’été.

  Les premiers éclats de voix s’élevèrent à l’approche du campement. Il était établi sur le sommet plat d’une colline de la toundra, encerclée à moitié par une rivière en partie prise sous la glace. Des enfants coururent vers les traîneaux, leurs petits pieds soulevant des gerbes de neige tandis qu’ils descendaient la pente. Çà et là en haut de la colline, les silhouettes des adultes se dessinaient devant les huttes.

Un garçonnet atteignit le groupe des chasseurs en premier, les mains enfouies dans ses manches et le menton rentré dans son col en fourrure. Sa capuche ébouriffée lui tombait sur le front.

« Vous êtes enfin rentrés ! … Oh ! Tous les traîneaux sont pleins. C’est super ! On va bien manger ! »

Les autres enfants arrivèrent. Leurs rires et leurs cris de joie accompagnèrent les chasseurs tout au long de leur montée de la colline.

Les chasseurs parvinrent peu après à l’orée des huttes, essoufflés. Ils s’arrêtèrent un moment pour retirer leurs raquettes. Les rennes bavaient et respiraient bruyamment. Une hómine à la bouche rieuse les rejoignit, un panier rempli de laine d’Écrase-terre à filer sous le bras. Un père nourricier du collectif familial la suivait, tenant un bébé contre son torse.

« Et la prise ? C’était un grand ? » demanda-t-elle en effleurant l’épaule de Nakturaliq.

« Ça oui. Un Feu-blizzard, » répondit-il avec gravité, mais un sourire se glissa sur ses lèvres. « Un peu trop gros pour une première chasse, mais Qimluq et Taviq se sont bien débrouillés. Et Anka, ah ! Tu la connais. Elle a planté le coutelas dans la chair d’âme. Comme toujours. »

Un murmure de satisfaction se propagea. Une vieille hómine, le dos voûté, s’avança vers Anka et lui posa une main ridée sur le bras.

« Tu as encore frappé juste, Nirviq, » dit-elle, ses yeux noirs brillants de gratitude. « Il ne pourra pas revenir nous tourmenter. »

Anka retira son masque d’os et inclina brièvement la tête. La lanière en tendon de renne séché avait laissé des marques sur sa peau.

Un attroupement se forma. Les nomades accueillaient le groupe avec des rires et des accolades reconnaissantes. Anka accepta les mains qui se posèrent sur ses épaules ou ses avant-bras, mais elle ne rendit rien. Chaque toucher était naturel pour les Nivuuq, un langage aussi clair que les mots, mais Anka touchait comme elle parlait : avec parcimonie.

Les traîneaux firent halte au centre du campement. Les morceaux du Quma’roq furent déballés et rapidement répartis : la chair encore fumante, les écailles et les os pour les cuisiniers et les osseleurs du collectif des artisans, les crocs pour Porte-Voix et son apprenti, les organes précieux pour les guérisseurs du collectif familial. L’odeur prégnante de la viande emplissait l’air, présage d’un festin.

Les chasseurs restés au campement partageaient des discussions animées avec leurs camarades victorieux. Un hóm robuste posa une main dépourvue d’index sur une épaule d’Amaruq alors qu’ils commentaient le récit de la chasse. Les plus jeunes préféraient échanger des plaisanteries.

Nanooq rejoignit Anka, ajustant ses fourrures sous sa ceinture en cuir. Il détendit la lanière de ses lunettes d'os, qui lui tombèrent sous le menton. Il se frotta le visage avec ses moufles immenses, plus longues que sa tête, et soupira en observant l’agitation joyeuse devant eux. Puis il tourna son regard vers Anka. Des mouvements involontaires faisaient tressauter son œil blanc.

« C’était un beau combat, » finit-il par dire. « Et tu as bien apaisé le Quma. »

Elle répondit sans le regarder.

« C’était ton plan. Il était efficace.

— Ça t’en fait combien ? Vingt ? Vingt-deux ?

— Dix-neuf.

— Dix-neuf, » répéta-t-il. « C’est un beau tableau de chasse pour ton âge. »

Elle pinça les lèvres, acceptant le compliment sans un mot.

« Certains vont finir par devenir paresseux, si je continue à prévoir des chasses à trois ou quatre. Nous serons plus nombreux avec toi sur le terrain, la prochaine fois.

— D’accord.

— Les éclaireurs n’ont pas repéré d’autres Quma, mais tiens-toi prête au cas où.

— Oui. »

Un rictus satisfait apparut sur les lèvres de Nanooq.

« Nakturaliq m’a dit que tu n’avais rien pris. Pourquoi ?

— Je ne veux rien de ce Quma.

— Parce qu’il était bizarre ?

— ... Oui.

— Il t’a troublée. »

Ce n’était pas une question.

Une rafale de vent froid traversa le campement.

Nanooq observa son profil.

« Anka. »

Elle fronça les sourcils.

« Il est mort, Inuviq. C’est tout ce qui compte. »

Il faillit lui demander si c’était tout ce qui comptait pour la tribu ou si elle parlait d’elle. Il savait ce que ces réponses évasives dissimulaient. Les souvenirs des corps démembrés de ses frères hantaient encore la mémoire des chasseurs de la tribu.

Après un silence, il soupira de nouveau.

« J'y retourne. Va te reposer un peu. »

Il lui décocha une tape fraternelle sur son bras droit, un peu plus fort que nécessaire, avant de se retirer pour superviser la suite du déchargement.

Anka massait son bras endolori en avisant le centre de l’agitation, puis les huttes familiales en retrait.

Elle s’éloigna sans bruit. La neige piétinée avait durci sous le soleil. Derrière elle, les flammes des feux commençaient déjà à s’élever, annonçant la fête à venir. Elle se fondit dans l’ombre des huttes. Cette chasse était finie. Son âme vengeresse s’était calmée, ne fût-ce que pour un temps.

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