Extrait n°2 du corpus

6 minutes de lecture

Extrait d’un rapport de terrain
Rédigé par Sieur Jacquemin Ardel, ethnologue
Mission surfacienne n°3 à la requête de professeur Taevi, Maître d’ethnologie comparée

An 496 de l’Âge de la Méthode, Temps des Comparaisons


« [...]

Après une saison estivale passée parmi la tribu Nivuuq des Baies de l’Est, je suis parvenu à mieux comprendre leur organisation sociale. Celle-ci repose sur une division fonctionnelle de la communauté en groupes appelés collectifs. Chaque hóm ou hómine choisit de rejoindre l’un de ces collectifs lors de la cérémonie du Choix, à l'âge de douze ans, âge auquel un individu est jugé capable de contribuer réellement à la subsistance de la tribu.

Leur organisation ne repose donc ni sur des castes comme chez les Rochelins, ni sur des rangs sociaux comme chez les Hóms sédentaires, ni sur des rangs d'érudition comme chez les Sombrelis, ni sur la méritocratie apparente des Tarquins.

Le collectif des éleveurs est celui qui compte le plus d'individus dans chaque tribu (environ 25 % des adultes valides). Les troupeaux de rennes fournissent nourriture, graisse, peaux, bois, os, tendons et moyens de transport ; leur gestion exige une attention constante. Les éleveurs surveillent les migrations des bêtes, leur santé et les périodes de mise bas. Il faut aussi trouver sans cesse de nouveaux pâturages, ce qui, durant l’hiver, met tout le collectif sous tension. Parmi les éleveurs se trouve une spécialisation remarquable : les maîtres-chiens, chargés d'élever et de dresser les chiens utilisés pour la conduite des troupeaux, le pistage et certaines chasses.

Le collectif des guerriers assure quant à lui la protection du campement et des migrations. Les guerriers montent la garde, escortent les déplacements risqués et interviennent militairement lorsque la tribu est menacée. Notons à ce titre que les Nivuuq ont une armée strictement défensive ; les registres ne font mention d'aucune attaque entre tribus ni à l'extérieur de leurs territoires. Certains guerriers se spécialisent comme chasseurs, chargés de traquer et d'abattre les proies destinées à nourrir la communauté. Il convient de souligner que cette fonction inclut également la chasse aux Quma’roq. Les chasseurs considèrent cette activité non comme une exception, mais comme une composante ordinaire de leur métier. La mise à mort finale de ces créatures relève cependant d’un rôle spécifique, celui du Nirviq, le Quatrième Croc.

Il m'a été confirmé par la Porte-Voix de la tribu qui m'accueille que tous les Siqinijiq, leur appellation pour les héliophtalmes, intègrent le collectif des guerriers. Je lui ai demandé si c'était leur Choix véritable, mais elle n'a pas souhaité me répondre. Une étude complémentaire serait nécessaire.

Une autre spécialisation au sein du collectif des guerriers mérite d’être mentionnée : les messagers-éclaireurs. Ces individus parcourent de longues distances pour transmettre des informations entre tribus, reconnaître les territoires et identifier les dangers potentiels. Ils sont aussi, en quelque sorte, les cartographes du peuple Nivuuq.

Le collectif des récolteurs regroupe les pêcheurs-cueilleurs. Leur travail consiste à compléter l’alimentation fournie par l’élevage et la chasse et à prélever des ressources utiles dans les étendues sauvages. Ils récoltent baies, racines et plantes comestibles ou médicinales, pêchent dans les rivières et sous la banquise, et collectent divers matériaux naturels utiles aux artisans. Leur connaissance du territoire est souvent extrêmement précise ; ils travaillent d'ailleurs souvent de pair avec un messager-éclaireur.

Le collectif des artisans assure la fabrication et l’entretien de la plupart des objets nécessaires à la vie nomade. On y trouve notamment les bâtisseurs, responsables du montage et du démontage des huttes, de l’organisation des campements et de diverses tâches logistiques lors des migrations. Les tanneurs travaillent les peaux et les textiles : ils confectionnent vêtements, bottes, couvertures et parois des huttes. Les osseleurs, enfin, transforment les os et les bois de cervidés en outils et en armes. La transformation des os de Quma’roq constitue une spécialité particulièrement exigeante, qui requiert un savoir-faire spécifique. Les cuisiniers, également rattachés à ce collectif, assurent la préparation, la transformation et la conservation des aliments. Ils organisent notamment le séchage des viandes, des poissons et des baies, afin de constituer des réserves pour la saison hivernale ou pour les périodes de migrations.

Le collectif des artistes joue un rôle plus subtil mais non moins important. Il regroupe quelques musiciens et chanteurs, dont les performances accompagnent les cérémonies, les migrations et les travaux collectifs. Certains artistes sont également conteurs. Leurs histoires sont conçues pour divertir la tribu. Les enseignements historiques et spirituels relèvent en revanche des Porte-Voix.

Le collectif des chamans comprend le Porte-Voix de la tribu et son ou ses apprentis. Ce groupe restreint dirige les rituels, interprète les signes attribués aux ancêtres et conseille la tribu dans les décisions importantes. Tout le savoir des Nivuuq se transmet de Porte-Voix en Porte-Voix depuis environ six millénaires ; la constance de cette transmission orale tient du prodige, au vu de l'extrême dangerosité de leur territoire et du nombre très limité de leur population globale.

Enfin, le collectif familial remplit des fonctions sociales essentielles. Les parents nourriciers élèvent les enfants jusqu’à leur entrée dans un collectif, et certains d’entre eux choisissent d’assumer ce rôle de manière permanente.

Il convient de préciser que, chez les Nivuuq, les parents biologiques ne sont nullement tenus d’assurer eux-mêmes l’éducation quotidienne de leurs enfants. Beaucoup choisissent de rester pleinement engagés dans leur propre collectif et confient leurs enfants aux parents nourriciers, temporaires ou permanents, du collectif familial.

Cette pratique paraîtrait certainement barbare aux yeux des Rochelins. Les nourrices de mes pairs sédentaires ressemblent un peu aux parents nourriciers des Nivuuq. Mais chez ces derniers, le concept est socialement plus radical que les nourrices, d'un point de vue ethnographique : l’enfant appartient avant tout à la tribu. Les parents nourriciers veillent à son éducation jusqu’à la cérémonie du Choix, moment où il rejoindra à son tour un collectif et participera pleinement à la vie du campement.

Le collectif familial prend également en charge les anciens, les infirmes et les malades qui ne peuvent plus raisonnablement occuper une fonction au sein de la tribu. Les guérisseurs, qui y sont rattachés, soignent blessures et maladies à l’aide de remèdes et de préparations médicinales.

Il m’a semblé que l’efficacité du système nivuuq réside précisément dans son apparente simplicité. Chaque collectif correspond à une fonction indispensable à la survie du groupe et aucune activité n’est considérée comme intrinsèquement supérieure à une autre. Dans un environnement aussi exigeant que la toundra, cette organisation apparaît non seulement logique, mais convenablement adaptée aux contraintes du milieu.

J'ai un temps cru que les anciens, infirmes et malades mentionnés ci-avant étaient dévalorisés par les Nivuuq, tant leur société semble structurée par l'utilité que chaque individu peut représenter pour la tribu. Mon étude de terrain m'a toutefois amené à une autre conclusion.

Les Nivuuq ont une vie profondément communautaire. Chaque vie est sacrée, car chaque mort est vécue comme la naissance d'un nouvel ancêtre parmi Ceux qui veillent. Il faudra que je revienne étudier leur cosmologie à l'occasion de mon prochain voyage. Leur religion est si exceptionnelle de détails que je pense que plusieurs tomes seraient nécessaires pour compiler toutes mes observations.

[...] »


[Annotations griffonnées dans la marge :]

Superbe rapport de mon confrère et ami Jacquemin. Pour un hómin sédentaire, ses analyses sont toujours aussi fines. Sa description du système des collectifs est à la fois claire et fidèle à mes propres travaux.

Je note avec satisfaction que les Nivuuq parviennent à couvrir l’ensemble des fonctions nécessaires à la survie du campement avec seulement sept collectifs principaux et quelques spécialisations internes. Sept. Cette structure est d’une élégance remarquable. La plupart des sociétés continentales utilisent des systèmes beaucoup plus complexes pour parvenir à un résultat généralement inférieur moins efficace.

Prévoir d’ajouter ce rapport au corpus de textes proposés à l’examen de fin d’année des futurs licenciés en ethnologie de surface.

Note personnelle : vérifier si les messagers-éclaireurs constituent réellement une spécialisation stable du collectif des guerriers ou s’il s’agit d’une fonction temporaire. Les classifications imprécises me mettent mal à l’aise.

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