8 - Comme une ancre

6 minutes de lecture

  Anka repoussa la peau de renne et entra dans la chaleur feutrée de la hutte de sa famille. L’odeur familière de suif, de cuir tanné et de bois brûlé accapara son odorat quelques secondes. Le feu, réduit à des braises rougeoyantes dans le foyer central, diffusait sa lumière sur les parois tapissées de fourrures et d’outils.

Son père, assis près du foyer, leva les yeux à son entrée. Ses traits creusés par les années, encadrés d’une barbe blanche taillée, s’adoucirent en la voyant. Le vieux chasseur n’avait rien perdu de son autorité naturelle, malgré la maigreur de ses membres fatigués. Il s’appuya sur son bâton pour se redresser.

« Anka, » souffla-t-il d’une voix basse, empreinte de soulagement.

Il s’approcha et l’attira dans une étreinte. Anka se laissa faire, rendant l’accolade d’un mouvement sobre avant de s’écarter.

« Merci de revenir, » murmura-t-il.

Elle inclina la tête sans répondre, retirant ses bottes pour les poser devant le feu. Elle dénoua les sangles de ses fourrures épaisses, striées de sang séché. Le regard de son père suivit ses gestes, attentif, cherchant la moindre trace de blessure.

Lorsqu’elle ôta son manteau et son pull de laine, révélant ses bras nus, il vit la rougeur que la main de Nanooq avait laissée sur son biceps.

Il se permit une question :

« Tu es blessée ?

— Non. Juste raide. »

Son père opina, satisfait, mais ne détourna pas les yeux.

Il pointa du doigt la rougeur sur son bras :

« Et ça ?

— Inuviq était content de la chasse. »

Il retint un rire et ouvrit une main devant lui. Anka y posa son manteau ensanglanté sans un mot. Tandis qu’il allait le mettre à pendre dehors, elle déposa son masque d’os, son coutelas scellé dans son fourreau et son harpon à proximité de son couchage. Elle vérifia que le coutelas était bien rangé. Deux fois. Puis elle s’agenouilla près du foyer et entreprit de nettoyer sa hachette et ses bottes. Son père revint à ce moment dans la hutte, le bruit mat de son bâton accompagnant le bruit de ses pas.

Il se rassit près du feu en s’appuyant sur un genou et son bâton. Il couva sa fille du regard. Le crépitement des braises et le grincement du cuir sous les mains d’Anka ponctuaient la sérénité de ce moment.

Il brisa le silence, sa voix teintée d’une curiosité non dissimulée :

« Ce Quma… Comment était-il ? »

Anka releva à peine la tête.

« Gros. »

Un sourire amusé fendit les traits fatigués de son père.

« Et ?

— Blanc. »

Cette fois, il rit doucement, un son discret mais sincère qui réchauffa la tente.

« Gros et blanc. Voilà une description digne du Chant. »

Elle haussa les épaules. Ses mains frottaient méthodiquement le sang incrusté entre le bois et la lame de sa hachette.

« Je ne suis pas conteuse. »

Le rire de son père s’éteignit sous un sourire indulgent. Il attendit qu’elle poursuivît, mais elle ne dit rien d’autre. Il accepta ce silence et l’observa travailler en massant ses genoux douloureux.

« Il y avait un trou, » dit finalement Anka.

Son père redressa la tête, intrigué.

« Un trou ? »

Elle hésita, concentrée sur le manche de la hachette. Une nouvelle entaille, claire et bien droite, marquait le bois plus sombre à la base de la lame. Elle ne parvenait pas à mettre des mots sensés sur ce qu’elle avait vu et ressenti.

« Rien d’important. »

Il plissa le front.

« Rien d’important, hein ? »

Elle ne répondit pas, retournant à son nettoyage avec une précision mécanique.

Un pli triste apparut sur le sourire de son père. Ses yeux, miroitants à la lumière du feu, trahissaient les souvenirs qu’il n’osait pas évoquer en présence de son enfant. Lorsque le blizzard s’était enfin apaisé, il avait mené la traque du Vengeur qui avait fauché ses fils. Trois jours de marche dans un enfer blanc, jusqu’à ce que la bête tombât à son tour. Il avait cru que la mort du monstre rendrait à Anka un peu de la joie qui l’animait autrefois.

Cette mort ne lui avait rien rendu.

« Merci de revenir, » dit-il à nouveau, plus vulnérable que la première fois.

Anka releva brièvement les yeux vers lui, ses prunelles dorées insondables, mais il y reconnut ce qu'elle ne disait pas à haute voix.

Puis elle répondit simplement :

« Il y aura d’autres chasses. »

Il baissa le menton, affecté par la vérité de ses mots.

Après un silence, il ajouta, sa voix plus légère :

« Ta mère va vouloir te voir. »

Elle plia soigneusement un chiffon imbibé de graisse de phoque et le posa à côté de ses bottes.

« J’irai. Dès que j’aurai terminé. Le sang abîme le cuir. »

Il sourit, amusé malgré lui par son pragmatisme inflexible, et se redressa avec un grognement d’effort. En passant près d’elle, il se pencha et serra une main sur un de ses bras.

« Te voir revenir, c’est toujours ce que j’attends le plus, » murmura-t-il.

Elle inclina la tête. Son visage s’adoucit imperceptiblement.

« J’essaierai de le faire chaque fois. »

Il laissa sa main retomber et s’éloigna pour s’asseoir près d’un petit tas d’herbes séchées à trier et répartir dans des sachets en tissu. Il continua de l’observer à la dérobée, ses yeux de père voyant non seulement Anka, mais aussi ce qu’elle taisait.

  Habillée d’un manteau propre, Anka traversa le campement ensoleillé, sa longue tresse noire sur l’épaule. La neige dure craquait sous ses bottes lisses et bien graissées. Autour d’elle, les préparatifs pour la fête battaient leur plein : des hóms et des hómines transportaient du bois pour alimenter les feux, des cuisiniers - reconnaissables à leurs nattes bien serrées sur leur crâne - s’affairaient autour des marmites, et des enfants couraient en riant, agitant des tissus colorés qui flottaient dans le vent froid.

Anka emprunta la piste qui descendait de la colline blanche vers le troupeau. Sous l’œil alerte des chiens, les rennes se reposaient près de la rivière, prise en partie sous la glace. Une eau vive affleurait à certains endroits. Des cordes, attachées à des piquets plantés sur la berge, retenaient des nasses dans le courant, sous les plaques gelées.

Elle aperçut la silhouette familière de sa mère en bordure du troupeau. Plus petite qu’elle, avec des épaules droites et des hanches épanouies sous sa longue tunique, elle se tenait près d’un renne à l’air nerveux, une main posée sur son museau pour l’apaiser. Ses cheveux noirs, parsemés de mèches blanches, étaient rassemblés en une tresse simple qui battait son dos.

Quand elle leva les yeux et aperçut Anka s’approcher, son visage s’éclaira d’un sourire si large qu’il en découvrit toutes ses dents. Elle laissa le renne avec un éleveur plus jeune et traversa à grandes enjambées la distance qui les séparait. Ses yeux noirs, plissés aux coins par des rides, pétillaient d’une chaleur bienveillante.

« Mon petit ourson, tu es enfin là, » dit-elle en ouvrant les bras.

Elle la serra contre elle. Anka se raidit une fraction de seconde, mais seulement par réflexe, et rendit l’accolade d’un geste simple : une main posée sur le dos de sa mère. Les traits fermés d’Anka s'apaisèrent légèrement.

Lorsqu’elles s’écartèrent, Anka balaya les environs du regard. Des centaines de bois émergeaient d’une mer de dos droits et marrons, rythmée par les souffles tranquilles et les sabots fendus grattant le sol. Quelques oiseaux se tenaient sur leurs bois, revigorés par la chaleur du troupeau.

Anka plissa les yeux, dérangée par la lumière du soleil. Elle repéra les quelques capuches de fourrure et halos de cheveux noirs qui poignaient çà et là autour du troupeau.

Sa mère émit un claquement de langue faussement désapprobateur.

« Tu cherches Nuqa ? » lança-t-elle avec une pointe de malice. « Il est occupé avec un renne blessé. La route migratoire n’a pas été de tout repos, cette année… Laisse-le tranquille. Il n’a pas besoin que tu le surveilles. »

Anka détourna les yeux vers le sol.

Sa mère éclata de rire.

« Je ne dérange personne, » répondit Anka d’un ton calme, mais quelque chose, dans le pli de ses yeux, confirmait qu’elle avait compris la taquinerie.

Ravie, sa mère lui passa une main affectueuse sur le bras et y fit une petite tape.

« Va t’occuper ailleurs. Mais reviens vite, petit ourson. Les chants ne peuvent pas commencer sans Nirviq. »

Anka esquissa un mouvement de tête, et sa mère retourna à ses occupations.

Elle resta là un instant, l’observant retourner auprès du renne nerveux. Au milieu de l’agitation ambiante, parmi les cris des enfants et le va-et-vient des éleveurs, ce moment bref mais chaleureux s’enfouit profondément en elle, comme une ancre.

Puis, sans un mot, elle se détourna pour retourner auprès de son père. Elle l’aiderait à marcher et à rejoindre les célébrations imminentes. Il fut jadis Inuviq, le Premier Croc. Une place de choix lui était toujours réservée auprès des chasseurs.

Annotations

Vous aimez lire Camille E. Renoy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0