9 - Chaque main, chaque souffle
À la fin du jour-éveil, les Nivuuq se rassemblèrent au centre du campement. La plupart portaient leurs lunettes d’os, incommodés par la clarté du soleil polaire. Des tapis entouraient les feux. Au milieu, un vaste espace restait dégagé pour accueillir les rites et les danseurs. La viande de Quma’roq cuisait à gros bouillon dans les marmites. En attendant le ragoût, les cuisiniers distribuaient des cubes de lard de morse fermenté à mastiquer.
Des enfants couraient entre les tapis ; ils brandissaient bâtons et figurines de bois, dans un simulacre de chasse. Un gros chien de traîneau au poil argenté, désigné comme le Quma’roq de leur jeu, bondissait parmi eux en aboyant joyeusement. Les anciens et les malades étaient installés devant les plus beaux foyers, blottis sous des couvertures et choyés par leurs proches et des guérisseurs du collectif familial.
Anka était assise avec son père, au feu des chasseurs. Par moments, il lui posait une main aimante sur le genou, quand il trouvait qu’elle se tenait trop droite. Elle mâchait des morceaux de morse en silence, les bras croisés sur sa poitrine. Son regard captait chaque détail sans s’y attarder. De l’autre côté du cercle, sa mère dansait et chantait avec ses homologues éleveurs et quelques membres d’autres collectifs. Ils étaient accompagnés par le battement des qilaut et le son aigrelet des qelutviaq, sorte de luths en forme de pagaie.
Nanooq adressa un signe de tête poli au père d’Anka et se leva. Il rejoignit le centre du cercle. Sa cape de fourrure, agrafée de perles blanches et de crocs d’ours, ondulait dans son dos.
Il patienta quelques instants et, quand l’assistance se tut, sa voix grave s’éleva :
« Aujourd’hui, nous célébrons la chute du Feu-blizzard qui rôdait depuis plusieurs cycles autour de nos troupeaux. Nos rennes et nos familles sont en sécurité grâce à nos valeureux chasseurs. »
Son œil noir parcourut l’assemblée et se posa sur Anka.
« Nirviq, tu as guidé les novices et porté le coup final. Une tâche qui exigeait force et précision. Ce Quma ne reviendra pas. Tu as ma gratitude. »
Anka inclina poliment la tête.
Nanooq avait été bref, mais tous savaient ce que cela signifiait. Elle avait cette fois encore empêché l’éveil d’un Vengeur. Son efficacité n'était plus à prouver : le rôle de Nirviq lui allait comme un gant. Il lui incombait de porter le coutelas des derniers rites depuis la mort de son prédécesseur Nanurluq, trois saisons auparavant. Un Quma’roq blessé avait feint l’épuisement ; lorsqu’il s’était penché pour l’achever, la bête l'avait éviscéré d'un coup de crocs. L’intelligence, bien plus que leur taille de colosse, était ce qui rendait ces créatures si dangereuses.
Des remerciements fusèrent. Sa mère osa crier un « Tu es la meilleure ! », que Nanooq interrompit d’un geste ferme. Il se mit ensuite à décrire les progrès des deux novices qui venaient de passer leur épreuve. Qimluq aida Taviq à se lever. Ils bombèrent le torse sous les « bravo ! » qui retentirent de part et d’autre du cercle.
Tandis que Nanooq débutait un récit détaillé de la chasse, Anka avisa les deux Siqinijiq assis en tailleur près du feu voisin. Amaruq, large d’épaules et la barbe grisonnante, échangeait un regard complice avec Silla. Fine et altière, le visage tavelé par le soleil polaire, elle lui murmura quelque chose en réponse, puis dirigea ses Yeux-Soleil vers Anka. Elle la félicita d'un signe de la main, et Anka lut sur ses lèvres :
« Bon travail, Siqi ! »
Amaruq et Silla avaient assisté à sa bénédiction. Ils étaient là quand elle avait intégré les chasseurs, d'abord comme chasseuse du rang puis comme Nirviq. Tous les trois partageaient le fardeau des ancêtres et, pourtant, Anka ne s'asseyait jamais avec eux.
Ils sourirent et reportèrent leur attention sur le maître de chasse.
Les nomades des tribus-soeurs se vexaient parfois de son attitude. Sa tribu en revanche n'avait jamais cessé de la couvrir d'amour même si elle était devenue incapable de leur en manifester en retour.
Nanooq conclut peu après son récit par un remerciement collectif à tous les chasseurs et aux artisans qui s’étaient démenés pour que le retour de la chasse pût être célébré si rapidement.
Alors qu'il se retirait, les musiciens abattirent leur mailloche sur les qilaut, à cinq reprises. Trois coups lents, puis deux plus rapides. C’était le signal du passage au jour-dormant⁴.
Personne ne se leva pour aller dormir. Les festivités ne faisaient que commencer.
L’odeur du repas embaumait le campement. Les musiciens jouaient des airs enjoués. Les cuisiniers empilaient bols et cuillères près des marmites, prêts à servir le ragoût de Quma’roq. Drapée d’une immense cape de plumes et de fourrures, Porte-Voix s’avança lentement, soutenue par son apprenti. Quand elle atteignit le centre du cercle, il recula sans lui tourner le dos et regagna les feux.
Les cuisiniers suspendirent leurs gestes. Les conversations s'éteignirent, les tambours se turent. On n’entendit plus que le crépitement des flammes et le sifflement du vent entre les huttes.
Les yeux de Porte-Voix ne voyaient presque plus, mais sa bouche délivrait toujours aussi clairement les murmures de Ceux qui veillent. Elle leva les bras, ses longs doigts squelettiques tendus vers le soleil bas.
Puis sa voix, affaiblie mais sans égarements, s’éleva :
« Chaque main a son rôle et chaque souffle a sa place. Ô, mes chers Nivuuq… vous êtes le plus beau de tous nos chants. Mes yeux fatigués se souviennent de chacune de vos naissances, mes oreilles de vos premiers cris. Tous différents, mais tous Nivuuq. »
Elle marqua une pause, tournant sur elle-même pour embrasser l’assemblée de ses yeux blancs. Des sourires tristes apparurent sur certains visages. C’était un grand chagrin que de voir sa peau diaphane et de savoir que, bientôt, elle rejoindrait les ancêtres. Depuis quelques saisons, les Nivuuq étaient de plus en plus nombreux à l’appeler à nouveau par son prénom, Ankora, pour lui rendre un peu de son hóminité avant son grand voyage.
« Le devoir des chasseurs a été honoré, une fois encore. Ceux qui veillent sont si fiers de nous. Nous sommes encore dignes. »
Un murmure d’approbation parcourut la foule. La chamane se tourna alors vers Anka, sa peau fragile plissée par un sourire radieux auquel il manquait quelques dents.
« Nirviq. Anka. Approche. »
Les regards convergèrent sereinement vers la chasseuse.
Anka se leva avec un élan mécanique. Elle dépassa les tapis puis entra dans le cercle, suivie par le bruit mat de ses bottes sur la neige tassée par les rondes des danseurs.
Arrivée devant la chamane qu’elle dépassait d’une bonne tête, elle s’arrêta, droite comme un totem. La vieille Ankora posa une main tremblante sur le front d’Anka. Ses doigts étaient froids comme la glace.
« La main qui frappe pour les Nivuuq est la tienne, » déclara-t-elle, sa voix résonnant faiblement dans le cercle. « Montre-nous ton arme. »
Anka défit la sangle de son fourreau d’os et en tira son coutelas rituel, imbibé de la paxine qui maculait les parois intérieures du fourreau. Elle en présenta le manche à la chamane, qui le saisit avec précaution. L’arme, bien que légère pour la chasseuse, semblait peser lourd entre ses mains ridées. Elle la leva difficilement au-dessus de sa tête et entama un chant guttural. Les sons graves semblaient déborder de son corps frêle, animé par une force insoupçonnée qui n’appartenait qu’aux ancêtres.
« Souviens-toi, chasseur, du serment sous les étoiles.
Jamais les Quma’roq ne seront seigneurs sur nos terres.
Ils prennent nos fils, nos filles, nos troupeaux.
Ils brisent l'esprit et la chair avec la même indifférence.
Souviens-toi, chasseur, que même si tu tombes, le serment demeure.
Quand viendra l’heure de l'ultime poursuite,
tiens ton harpon sans trembler.
Et souviens-toi pourquoi.
Ils prennent nos fils, nos filles, nos troupeaux.
Ta lame s'abat.
Tout ton devoir est là. »
La chamane, que le Chant des chasseurs avait essoufflée, tourna autour d’Anka, traçant des cercles imparfaits dans la neige. Sa voix s’éleva de nouveau, et elle s’exprima en psalmodiant.
« C’est un bel outil. Et toi, Anka, tu es celle qui le manie. Ton Choix est là. Tu n’en tires ni gloire ni orgueil. Car ce que tu fais… n’est qu’une part du Tout. »
Elle s’arrêta face à Anka et lui tendit le coutelas. Ses doigts tremblants effleurèrent ceux de la chasseuse.
« Tu as emprunté la voie du Nirviq, le plus périlleux de tous nos Choix, » murmura-t-elle, un instant de vulnérabilité qu’elle lui offrait, juste à elle. « Anka… je sais que tes motivations ne se limitent pas à la tribu. Mais merci. Merci d’avoir accepté ce fardeau quand tant d’autres se seraient dérobés. »
Anka laissa les mots couler en elle avant de se mouvoir à nouveau. Elle rengaina le coutelas et scella le fourreau.
« Tu n’as pas besoin de me remercier, » répondit-elle finalement, d’une voix si basse que seule la chamane l’entendit. « Chaque main, son rôle. Chaque souffle, sa place. »
Ankora lui offrit un sourire à la fois tendre et peiné.
« Tu as bien appris. Va. Profite un peu de la fête. »
Anka détourna les yeux. Ce sourire, amplifié par l’aura puissante de la chamane, provoquait l’appétit vorace du spectre vengeur qui l’habitait.
« C'est un beau cycle pour nous tous, Anka. »
Elle hocha la tête et tourna les talons. Il fallait qu'elle s'éloigne. Elle regagna sa place sous le regard cérémonieux du cercle de visages. Sa mère, arrivée entre-temps près du feu des chasseurs, lui posa une main légère sur l’épaule tandis qu'elle s’asseyait entre elle et son père.
Les bras de ses parents se refermèrent sur elle. Anka ferma les yeux, un moment de répit dans la tourmente, une pensée lévitant vers ses frères.
Les chants reprirent, graves et puissants, portés par les voix des aînés et la musique des qilaut et des qelutviaq.
⥈
(4) Lexique de Taevi l'érudit
Première édition, An 6 de l'Âge des Révisions
Entrée « Long jour/Longue nuit » :
« (...) Pendant le Long jour, ce rythme des tambours annonçait la fin du jour-éveil, auquel succédait le jour-dormant. En hiver, lors de la Longue nuit, c’était la nuit-éveil qui alternait avec la nuit-dormante. Les cycles d’activité et de sommeil des Nivuuq étaient guidés par la musique, au même titre que le Chant guidait leur existence. »

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