10 - Un bol de camarines

3 minutes de lecture

  Les nomades étaient repus, le ventre replet du ragoût savoureux de Quma’roq. Les chants et la musique s’élevaient encore, mêlés au bruissement du vent. Le jour-dormant était bien entamé, mais les enfants n'étaient pas couchés. Des parents nourriciers les avaient rassemblés en lisière du campement pour jouer avec de grands cerfs-volants, teintés de vert et de rouge. Il restait quelques danseurs au milieu du cercle, mais la plupart des adultes s’étaient regroupés autour des feux ; ils se passaient des bols d’eau-de-vie et jouaient aux osselets. Les parents d’Anka s’enivraient paisiblement, accolés l’un à l’autre devant un feu encore plein de vie. Anka s’était installée sur un tapis derrière eux, à côté d’un feu plus modeste que les autres nomades avaient délaissé. Elle observait la foule sans bouger. Près d’elle, une couverture soigneusement dépliée indiquait une place vide. Elle n’aurait su dire pourquoi elle l’avait gardée. Peut-être par habitude, ou parce qu’il finissait toujours par s’asseoir à ses côtés, quoi qu'elle en dise.

Un bruit de bottes lévita jusqu’à elle.

Nuqa apparut dans son champ de vision, un bol de camarines séchées dans une main et une fourrure roulée sous l’autre bras. Ses cheveux coupés courts étaient ébouriffés, et ses mains portaient encore des traces de son travail auprès des rennes. Du crottin fonçait la pointe de ses bottes. Comme tous les éleveurs qui passaient l’essentiel de leur temps dehors, il avait la peau dure, tannée par le soleil. Une fine cicatrice sur sa joue gauche, vestige d’un coup de sabot, luisait sous la lumière du soleil. Il était fraîchement rasé, mais il avait oublié quelques poils sous la ligne droite de sa mâchoire.

Il s’arrêta devant la place libre et jeta un coup d’œil à la couverture dépliée par terre.

« Cette place est pour moi ? »

Sa voix était grave, étonnamment profonde pour son corps chétif.

Anka baissa les yeux vers la couverture en guise de réponse. Nuqa comprit et s’assit à côté d'elle, puis lui tendit le bol de baies noires séchées. Elle l’accepta avec un hochement de tête, sélectionna quelques fruits et en fit croquer un sous ses dents. Une saveur amère et sucrée se répandit sur sa langue.

Nuqa se cala plus confortablement sur la couverture et étendit la fourrure sur leurs jambes. Il effleura le coude d'Anka. Elle se pencha un peu en arrière et le laissa tendre le bras par-delà ses genoux pour tirer la fourrure jusqu'à ses pieds.

« Tu sais, tu es la seule à penser à me garder une place, » dit-il, la voix teintée d’un amusement familier.

« Cela ne m’a pris qu’un instant, » répondit-elle.

Nuqa secoua la tête, un sourire élargissant à nouveau ses lèvres.

« Un instant de ton temps. Je devrais être flatté. »

Elle ne répondit pas. Nuqa, comme toujours, respecta sa réserve.

Il s’accorda un moment pour observer les visages enivrés et rieurs des autres nomades.

« Alors… ce Quma ? » finit-il par demander. « Un Feu-blizzard, n’est-ce pas ? Il était comment ? »

Elle tourna la tête vers lui. Ses yeux de Siqinijiq reflétèrent le soleil polaire.

« Gros. »

Nuqa étouffa un rire, son épaule frémissant contre elle.

« Et ? » insista-t-il.

« Blanc, » répondit-elle avec la même économie de mots.

Cette fois, il éclata franchement de rire, un son grave qui attira quelques regards curieux autour d’eux. Anka, imperturbable, retourna son attention vers le feu. Ses réponses étaient convenables. Si Nuqa voulait plus de détails, il pouvait lui poser des questions plus précises.

« Tu devrais demander à Porte-Voix d’en faire un nouveau chant. On l’enseignerait pendant des âges : les aventures du Quma gros et blanc, qui marchait sur la banquise longue et large. »

Il avait fini sa phrase en imitant assez fidèlement la voix de la chamane. Il souriait, apparemment très fier de lui.

Anka haussa un sourcil. Cette conversation ressemblait à celle qu’elle avait eue avec son père, quelques heures plus tôt.

« Tu as parlé avec mon père. Aujourd’hui.

— Avec Itaq ? Non. Pourquoi ?

— … Pour rien.

— Itaq voulait me parler ?

— Non. »

Nuqa plissa le front d'un air confus.

Anka n’offrit aucune explication. Elle porta à nouveau son regard sur les flammes, ses pensées déjà ailleurs. Le silence retomba entre eux, mais il n’était ni lourd ni inconfortable.

« Ils chantent mieux que la dernière fois, » murmura Nuqa en croquant une baie.

Anka opina du chef et n’ajouta rien. Les chants, bien qu’harmonieux, ne la touchaient pas plus que cela. La présence de Nuqa, en revanche, lui procurait une sérénité qui lui était difficile de décrire.

Ils restèrent là, côte à côte, entourés des effusions de joie des autres nomades. Au loin, dans le ciel, apparut une grande volée de pluviers dorés. Des oiseaux curieux descendirent pour virevolter entre les cerfs-volants. Les adultes les pointèrent du doigt et les enfants les regardèrent voler avec un air épaté. L’arrivée de ces oiseaux migrateurs annonçait l'arrivée prochaine du dégel.

Annotations

Vous aimez lire Camille E. Renoy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0