11 - Choisir la voie des ombres
La fête s’apaisait enfin dans la lumière du Long jour. Les percussions des qilaut et les grincements harmonieux des qelutviaq s’éteignaient ; les chants se taisaient l’un après l’autre. Les ombres fuselées des huttes et des totems s’étalaient sur la neige noircie et piétinée du campement. Voilà plusieurs heures que les tambours avaient annoncé la fin du jour-éveil. Les nomades fatigués rejoignaient les huttes. Certains titubaient, ivres. Les parents nourriciers avaient couché les enfants.
Anka offrit un bref « Dors bien » à Nuqa, qui le lui rendit avec son sourire accoutumé, et elle s’éloigna des derniers foyers encore animés. Après s’être soulagée aux latrines creusées dans le flanc ombragé de la colline, elle se dirigea vers la hutte de sa famille. Elle croisa la route de quelques guerriers. Ils montaient la garde, armés de harpons et protégés de larges plaques de cuir durci. Les chasseurs de Quma’roq étaient une branche du collectif des guerriers ; tous protégeaient la tribu. Seule leur cible changeait. Chaque guerrier qu’elle croisait la saluait d’un geste de la main ou d’un « Bonne chasse, Nirviq ! », auxquels elle répondait d’un mouvement de tête appuyé.
Elle se déchaussa et entra dans la chaleur de sa hutte, repoussant le rideau de peau sans un bruit. Elle empila quelques morceaux de bois sur les braises affaiblies et resta un moment sans bouger, à observer le noircissement de l’écorce. Quand les flammes s'élevèrent, elle détacha son coutelas rituel de sa ceinture et le rangea dans le coffret de bois situé à la tête de son couchage. Elle vérifia à deux reprises qu’il était correctement fermé. Elle ne pouvait pas prendre le risque qu’un enfant un peu trop aventureux s’emparât du coutelas du dernier rite. La moindre égratignure provoquait, en l’espace de quelques minutes, des vertiges et des difficultés à déglutir, puis une paralysie totale, et enfin la mort par asphyxie. La paxine préparée par Porte-Voix et son apprenti était hautement concentrée, mais il fallait au moins cela pour inhiber les volitions vengeresses des Quma’roq.
Le feu crépita. Anka retira méthodiquement ses fourrures et les suspendit près de l’entrée.
Elle s’étendit enfin sur sa couche, tirant les lourdes couvertures jusqu’à ses épaules. Elle prit une grande inspiration et fixa un point indéfini dans les hauteurs des peaux tendues, où une ouverture laissait les émanations du feu s’échapper vers l’extérieur. Son corps était épuisé, mais son esprit ne trouva pas tout de suite le chemin du repos. Les images de la chasse tournaient en boucle : l’œil bleu du Quma’roq, sa chute, l’extinction de son souffle. Ces souvenirs avaient une netteté brutale, presque oppressante dans la lumière tamisée de la hutte.
Le rideau de l’entrée se souleva à nouveau, laissant passer ses parents. Des sons familiers emplirent la hutte : le cliquetis des bracelets de sa mère, le battement mat du bâton de son père. Anka ferma les yeux, écoutant sans bouger. Elle connaissait les tons, les silences, et elle savait.
« Elle est là, » murmura son père après un instant, la voix basse pour ne pas troubler la quiétude de la hutte.
Sa mère ne répondit pas tout de suite.
Puis elle souffla, avec une douceur ironique :
« Elle aurait pu être éleveuse. »
Un silence s’installa, plus éloquent que des mots.
Puis :
« Elle aurait pu être comme Nuqa. Mais non. Il a fallu que nos trois enfants choisissent la voie des ombres. Les ancêtres n’ont pas été très tendres avec nous. »
Anka se raidit, le regard soudain perçant. Les paroles de sa mère étaient faussées par la boisson. Mais elle sentait, au fond d’elle, qu’elles décelaient aussi une vérité tue.
Elle entendit son père poser son bâton et s’asseoir lentement.
« Elle est ce qu’elle a choisi d’être. Les ancêtres n’y sont pour rien là-dedans.
— Tu es bien indulgent, » rétorqua-t-elle. « Au moins ont-ils eu la décence de donner des yeux noirs à ses frères. Mais elle ? Ils en ont fait une Siqi ! Les Siqi choisissent toujours des voies dangereuses...
— Ne les offense pas, mon aimée. Tu ne gagneras rien à les questionner encore. »
Un soupir discret lui répondit. Les mots qui suivirent étaient à peine audibles. Anka ferma les yeux. Elle sentit peu après les pas de sa mère s’approcher, puis un souffle chaud sur sa tempe, accompagné d'une odeur d’eau de vie.
« Mon petit ourson… »
Ses lèvres se posèrent sur son front.
Anka resta figée, incapable de rendre le geste, mais sa voix, basse et fatiguée, lui répondit :
« Repose-toi, maman. »
Sa mère s’éloigna sans un mot et s’allongea contre son père, dans le couchage parental. Anka se détendit progressivement, bercée par la chaleur du feu et les sons étouffés des murmures de ses parents. Elle entendit le caquetage lointain d’oies boréales.
Les images de la chasse restaient là, à la lisière de son esprit. Peu à peu, elles s’estompèrent.
Et Anka s’endormit.
⥈

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