Extrait n°3 du corpus
Extrait de la correspondance académique entre le Grand maître Taevi et le marchand-ethnologue Rochelin Brazkhar Velt, Caste marchande de la troisième strate
Archives de l’Université souterraine d’Amarinthe
An 507 de l’Âge de la Méthode, Temps des Comparaisons
Lettre de Brazkhar Velt, Cité rocheline de Veridium (507 Â. Méth.)
Professeur Taevi,
J’ai pris connaissance avec intérêt de votre récent traité sur les sociétés nomades du Nord, dont plusieurs exemplaires circulent désormais dans les librairies de nos cités.
Permettez-moi toutefois d’exprimer une réserve concernant votre interprétation du système des collectifs Nivuuq.
Vous semblez considérer cette organisation comme un modèle d’efficacité sociale. Or, elle apparaît plutôt comme une structure exceptionnellement peu productive.
Un peuple qui refuse toute spécialisation durable et qui permet à ses membres de changer de fonction au cours de leur vie ne peut, par définition, atteindre un haut niveau de maîtrise technique. Cette absence de spécialisation explique probablement pourquoi les Nivuuq demeurent incapables de produire la moindre infrastructure durable.
Je reconnais volontiers que leur mode de vie leur permet de survivre dans un environnement difficile. Toutefois, survivre et prospérer sont deux objectifs très différents.
Je serais curieux de connaître votre opinion sur ce point.
Avec tout le respect dû à votre haute érudition,
Et avec toutes mes amicales félicitations pour votre accession au rang de Grande maîtrise dans votre art,
Brazkhar Velt
Réponse de Taevi, Grand maître d'ethnologie comparée (507 Â. Méth.)
Très cher confrère Velt,
Je vous remercie pour votre lecture attentive de mon traité, ainsi que pour les remarques qu’il vous inspire.
Votre analyse me semble cependant reposer sur une hypothèse implicite que je ne partage pas : l’idée selon laquelle la spécialisation économique constitue nécessairement le sommet de toute organisation sociale.
Cette conclusion peut sembler évidente dans les cités rochelines, dont la prospérité repose sur le commerce et la production artisanale. Elle l’est beaucoup moins dans les steppes septentrionales.
Les Nivuuq vivent dans un environnement où les ressources sont rares, les tempêtes fréquentes et les migrations constantes. Dans de telles conditions, la rigidité fonctionnelle que vous appelez de vos vœux constituerait probablement un handicap mortel.
La capacité d’un artisan à devenir chasseur lors d’une mauvaise saison, ou celle d’un guerrier à participer à la gestion des troupeaux lorsque les éleveurs manquent de bras, n’est pas une faiblesse. C’est au contraire une stratégie d’adaptation fascinante et admirable.
Vous observez que les Nivuuq ne produisent pas d’infrastructures durables.
Je me permets de vous faire remarquer que leurs campements n’ont jamais été détruits par l’effondrement d’une montagne ni par la rupture d’un barrage rochelin.
Chaque civilisation possède ses propres vulnérabilités.
Veuillez recevoir l’assurance de ma considération scientifique.
Professeur Taevi
Grand maître d'ethnologie comparée
Université d’Amarinthe
P.S. : tous mes remerciements pour vos amicales félicitations.
Lettre de Brazkhar Velt, Cité rocheline de Veridium (507 Â. Méth.)
Professeur Taevi,
Votre réponse est aussi élégante que prévisible.
Je reconnais volontiers que les Nivuuq possèdent une capacité d’adaptation convenable. Il est difficile de nier les compétences d’un peuple capable de survivre dans un climat que la plupart des Rochelins considèrent comme franchement inhospitalier.
Cependant, je persiste à croire que cette flexibilité a un coût.
Un peuple qui n’accumule ni architecture durable, ni archives matérielles, ni richesse transmissible demeure condamné à recommencer son histoire à chaque génération.
Les Rochelins considèrent généralement cela comme une forme de stagnation.
Je serais néanmoins ravi de poursuivre cette discussion lors de votre prochaine visite dans les souterrains sous nos cités. Nos archives contiennent plusieurs rapports commerciaux sur les tribus Nivuuq que vous pourriez trouver instructifs.
Avec mes salutations les plus cordiales,
Brazkhar Velt
Note manuscrite de Taevi, Grand maître d'ethnologie comparée
Velt est un observateur perspicace, bien qu’il semble incapable d’envisager l’existence d’une société qui ne soit pas organisée autour d'un commerce sédentarisé.
Je soupçonne que cette limitation intellectuelle est un effet secondaire de son appartenance à la caste marchande de Veridium ; ils sont connus pour l'angle très radical de leurs études ethnologiques.
Il conviendrait néanmoins d’examiner les archives commerciales qu’il mentionne. Les Rochelins tiennent des registres certes peu symétriques mais remarquablement précis.
T.

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