12 - L'horizon
An 512 de l’Âge de la Méthode
Temps des Comparaisons
« Toutes les existences sont liées au Tout. Celles des Nivuuq, bien sûr, mais aussi celles des renards, des lynx, des baleines, de nos rennes et de nos chiens… même celles des puces de neige ! » dit Porte-Voix, et les enfants assis en arc de cercle devant elle se mirent à rire.
Au fond de la hutte des rituels, Anka se tenait parmi les chasseurs. Droite, les mains croisées dans le dos, elle patientait. Contrairement à ceux qui l'entouraient, elle ne souriait pas. Elle n’avait pas souri non plus, vingt-deux ans plus tôt, lorsqu’elle s’était tenue sur le coussin rituel aux côtés de Nuqa et des autres enfants de sa génération. Chaque saison, la vieille chamane ouvrait les rites de la Bénédiction par la même énumération patiente du vivant. Les fresques tissées pendaient toujours aux mêmes endroits. La chaleur étouffante de la hutte, l’odeur des herbes jetées sur les braises, le rire des enfants à la mention des puces de neige : rien n'avait changé.
Cette année, quatre enfants avaient atteint l'âge de dix ans. Tous avaient les yeux noirs. Aucun autre Siqinijiq n’était né dans leur tribu depuis la naissance d’Anka.
Les regards des jeunes nomades glissaient parfois vers elle, Amaruq ou Silla, et s’attardaient au-delà de ce que permettait la politesse. Amaruq louchait pour déstabiliser les plus hardis. Silla fronçait les sourcils avec une sévérité théâtrale. Quant à Anka, elle restait sans réagir. Outre qu'elle ignorait comment interagir avec les enfants sans leur faire peur, il lui était inconcevable de perturber la cérémonie.
Au cœur de la hutte, Porte-Voix poursuivait son récit avec un début d'essoufflement.
« Nos ancêtres ont découvert un secret du Tout : l'apaisement de l’âme des Quma’roq. Depuis ce jour, les chasseurs savent empêcher la venue des Vengeurs. »
Anka observa brièvement un jeune garçon. Le portrait de son père, et encore plus intelligent que lui au même âge. Puis elle leva les yeux vers Nuqa, parmi les parents rassemblés de l'autre côté de la hutte. Il tenait la main de sa partenaire, Laki. Petite de taille, droite d’allure, elle portait le nez haut comme ses principes. Tous les deux souriaient ; la bénédiction de leur fils aîné, Ukpiq, les mettait en joie.
« Mais les autres peuples… »
Porte-Voix s’interrompit et prit une longue inspiration.
Anka changea de pied d'appui et dériva son regard sur le dos courbé de la vieille chamane. Depuis ses seize ans, elle assistait à ces rites en tant que chasseuse. Elle devina la leçon qui allait suivre.
Le timbre de voix de la chamane prit l’intonation d’un regret :
« Les autres peuples n’ont jamais compris. Ils combattent au Sud, encore et encore, et les Vengeurs continuent de les frapper. Mais nous ne pouvons pas risquer de dévoiler le secret de la Grande chasse. Si les Rochelins venaient à le découvrir… »
La phrase resta en suspens.
Elle fatiguait. Ses genoux s'étaient mis à trembler. Son apprenti s'approcha et l'aida à s'asseoir sur un coussin. Lorsqu'il se retira, elle le remercia et reprit un rythme narratif :
« Un jour, un Quma’roq colossal venu des Griveldes envahit nos terres. Une créature si grande que le Chant dit qu’elle nous venait d'un autre monde. »
Les enfants se tinrent droit sur leurs coussins, impatients de connaître la suite. Elle raconta que cette bête avait ravagé les territoires Nivuuq pendant des décennies, dévorant sans discriminer troupeaux et nomades. Année après année, toutes les tentatives des chasseurs pour la terrasser avaient échoué.
« Une alliance fut alors forgée, » poursuivit-elle après avoir repris son souffle, « avec le peuple de la pierre. Leurs seigneurs promirent de nous aider. Mais lorsque le moment décisif arriva, les Rochelins choisirent un autre chemin. »
Elle soupira avec une expression douloureuse, comme si elle avait vécu elle-même cette trahison millénaire. Ses yeux blancs s'ourlèrent d'une discrète ligne d'eau.
« Tandis que nos chasseurs affrontaient le Quma’roq, les Rochelins rebroussèrent chemin et pénétrèrent sa tanière. Ils y trouvèrent ce que la créature protégeait : des œufs irisés, nacrés comme un ormeau. Leur coquille est rare. Les peuples du Sud disent qu’elle vaut plus que la vie. Les Rochelins s’en emparèrent. Pas pour se nourrir, ni pour échanger contre des outils, mais pour obtenir une richesse qui ne nourrit ni le ventre ni l’âme. »
Anka connaissait cette partie du Chant mieux que toutes les autres. Elle l'avait entendue de la bouche de ses frères Inuksuq et Tomeq, alors qu’ils mastiquaient ensemble du lard de baleine autour du foyer familial. Leurs voix avaient peint ces batailles avec un réalisme cru. L’entendre à nouveau, dans la bouche d’Ankora, lui donnait l’impression qu’un fantôme parlait à travers elle.
« Nous ne savons pas à quoi ces œufs ont servi. Peut-être pour une offrande à l’un de leurs seigneurs-marchands. Ou peut-être pour gagner le pouvoir de régner sur d’autres gens. Ce que nous savons, c’est qu’ils ont rejoint leurs cités immobiles sans un regard pour nos chasseurs, qui combattaient seuls. Ils finirent par triompher, et la bête tomba ! Mais beaucoup des nôtres périrent ce jour-là. »
La voix d'Ankora s’adoucit, tel un murmure adressé aux flammes.
Les enfants frémirent, captifs du récit. Les larmes faisaient miroiter leurs yeux. Ils sentaient dans leur chair la blessure de la trahison, rendue cuisante par les enseignements du Chant et les émanations odorantes du feu. Le fils de Nuqa se frotta les yeux, manifestement très ému. Il était encore plus sensible que son père au même âge. Anka n'avait aucune opinion là-dessus. Tous les Nivuuq n'étaient pas façonnés d'un seul bois et, contrairement à d'autres peuples plus conservateurs, ils ne réprimaient pas les émotions des jeunes garçons.
« Nous sommes Ceux qui restent, » déclara Porte-Voix en redressant son dos voûté. « Si nous pouvons naître et arpenter ce monde, c’est parce que nos ancêtres savaient protéger ce qui compte : le bois pour le feu, la viande pour les corps, la chaleur de ceux que l’on aime. Pas des coquilles inutiles qui ne réchauffent que l’avidité. »
Puis, comme elle le faisait chaque fois, elle récita un à un les noms des chasseurs tombés. Dans l'ombre d'un poteau, l'apprenti murmura ces mêmes noms à voix basse, sans en oublier un seul. La longue litanie, transmise de Porte-Voix en Porte-Voix depuis le premier chant, s'acheva par Nanurluq, leur précédent Nirviq, puis par Tipia, chasseuse d'une tribu-sœur de l'Est lointain, emportée par un Quma'roq l'hiver dernier. La nouvelle de sa mort avait été portée jusqu'à toutes les tribus du Nord par les messagers-éclaireurs.
La chamane conclut d’une voix solennelle :
« Nos chers Guidelumes ont guidé leurs âmes jusqu'à celles de nos aïeux. N’oubliez jamais, mes petits Nivuuq, que vous descendez de Ceux qui veillent, et qu'un jour, que j'espère aussi lointain que possible, vous monterez pour les rejoindre. »
Ankora jeta de nouvelles herbes sur le feu.
La fumée s’éleva lentement vers la voûte de la hutte, où les fresques des ancêtres veillaient sur les rites.
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