13 - La nouvelle

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  Anka quitta la hutte des rituels avec les chasseurs. L'air froid et le soleil lui firent plisser les paupières. Alors qu'elle se dirigeait vers la hutte de chasse, Nuqa la héla en sortant à son tour de la hutte. Elle fit halte et se retourna ; le groupe poursuivit sans elle. Alors que Nuqa s'approchait, elle vit Laki sortir et s'éloigner avec son fils. L'enfant avait le pas léger. Sa mère le couvrait de louanges, rayonnante.

« Ils vont récupérer Ula, » expliqua Nuqa en voyant le regard d'Anka s'attarder en direction de sa compagne et de son fils. « Elle déteste être gardée par les parents nourriciers... Je suis surpris de ne pas l'entendre râler d'ici. »

L'attention d'Anka revint sur lui. La petite Ula, âgée de six ans, était née bien avant les cycles prévus par les guérisseurs. Très fragile, elle avait passé les premières années de sa vie collée aux flancs de ses parents. Malgré une meilleure constitution, il lui était encore difficile d'être séparée d'eux.

« C'était très bien, mais quelle cérémonie interminable ! » plaisanta Nuqa. « Bien plus longue que dans mes souvenirs.

— Porte-Voix prend le temps qu'il faut, » répondit-elle sobrement.

« Le temps qu'il faut pour nous endormir. »

Un léger froncement de sourcils d'Anka lui fit lever une main en signe d'excuse.

« Je plaisante. Ne dégaine pas ton coutelas. »

Au mot coutelas, elle posa la main par réflexe sur la lame du dernier rite à sa ceinture. Elle vérifia que le fourreau était bien scellé. Deux fois.

« Tu ne cherches pas à occuper le centre du cercle. Pourtant, beaucoup viendront s’asseoir près de toi, » répéta Nuqa en souriant. « Ancêtres ! La bénédiction d'Ukpiq était plus sympathique que la mienne. Tu te souviens ? J'étais si fier... alors que Porte-Voix me demandait simplement de ne pas vider le garde-manger.

— La bénédiction de ton fils était respectable.

— Bah, et la mienne ? Elle ne l'était pas ?

— La tienne était appropriée. »

Nuqa éclata de rire face à Anka, laquelle demeurait impassible tant elle ne comprenait pas le motif de sa soudaine hilarité.

Avant qu'il ne pût répliquer, une voix s'éleva :

« Ah, te voilà ! »

Silla s'approchait. L’outre en peau qu’elle portait à bout de doigts se balançait d’avant en arrière au rythme de ses pas. Ses cheveux grisonnants étaient attachés en une tresse désordonnée.

Elle tendit l’outre à Anka avec un sourire tordu.

« Alors, Nirviq, tu bois avec ton aînée ? De beaux rites comme ceux-là, ça se fête. »

Anka prit l’outre sans un mot et porta l’embout à ses lèvres.

Le liquide lui brûla la langue et lui chauffa le nez. Une eau-de-vie âpre et piquante, mélangée à du sirop de camarines épicé. N'importe qui aurait grimacé, mais Anka avala sans ciller.

« Merci, » dit-elle en la rendant à Silla.

« Pas mal, hein ? De quoi coucher un Quma. »

Nuqa prit l'outre à son tour et renifla l'effluve qui s'échappait de l'embout.

« Tu arrives encore à chasser avec ça dans le ventre ? »

Il but une gorgée et écarquilla les yeux. Il rendit l’outre en toussant.

La chasseuse ricana.

« Je ne bois jamais avant de chasser, éleveur. Bah ! Encore quelques hivers, et je serai trop vieille pour courir après ces monstres ou entraîner les novices. J'ai bientôt fait mon temps ! Et c'est tant mieux. J'oublierai mes os qui craquent en buvant de tout mon soûl. »

Elle prit une nouvelle lampée et s’ébroua. Elle se frotta la bouche avec le dos de la main et riva ses yeux de Siqinijiq sur Anka.

« Tu pourras devenir Naaviq, quand j’en aurai terminé avec cette voie.

— Non. Je resterai Nirviq.

— Tu préfères abattre ton coutelas ? Eh. Je respecte ça. »

Nuqa ajouta, avec un regard appuyé vers son amie :

« Elle préférerait perdre une jambe que de devoir s’occuper de l’entraînement des chasseurs.

— C’est un rôle important, éleveur ! » rétorqua Silla, un peu piquée. « L’avenir des Nivuuq dépend de la maîtrise des chasseurs, et ça commence avec leur apprentissage.

— Notre avenir dépend aussi de la force de nos troupeaux, » répondit-il sur le même ton. « De la tendresse des parents-nourriciers, de la force de nos bâtisseurs. »

L'énumération de ces quelques rôles suffit à faire réfléchir l’aînée. En tant que Naaviq, elle supervisait l’entraînement des chasseurs et décidait quand envoyer les novices à leur première chasse. Mais ce n’était qu’un rôle parmi les autres, et ils contribuaient tous à l’équilibre du Tout.

« Tu dis vrai, » répondit Silla après un silence songeur.

Soudain, les yeux d'Anka fixèrent un point à l’extrémité du camp, dans le dos de Silla. Une silhouette courait entre les huttes.

Nuqa et Silla suivirent le regard d’Anka. Mais avant qu’ils ne pussent dire quoi que ce soit, la silhouette fusa devant eux. Un messager-éclaireur. Un sourire fendait sa figure couverte de sueur.

Anka se détendit.

« Il a l’air de rapporter une bonne nouvelle, » dit Silla alors qu’elle le regardait s'éloigner.

Lorsqu'il atteignit le centre du campement, le messager-éclaireur cria :

« Les tribus-soeurs approchent ! Elles viennent de l’Est et de l’Ouest pour l’Échange ! »

Des cris de joie jaillirent depuis les huttes. Cela faisait trois ans que les tribus ne s’étaient pas rassemblées, un temps bien trop long frappé par des hivers implacables et des attaques de Quma’roq.

L’aînée aux yeux dorés s'écria :

« Eh bien, ça, c’est assurément une bonne nouvelle. »

Elle rit en levant son outre.

« On a encore de beaux cycles de fête devant nous ! »

Nuqa esquissa un sourire. Son regard s’était toutefois assombri sous des sourcils plus sérieux.

« C’est une excellente chose, oui. Mais ces rites représentent énormément de travail pour notre collectif... »

Anka tourna la tête vers lui, attentive dans son silence habituel.

« Tu feras ce qu’il faut, » dit-elle.

Un air reconnaissant adoucit le regard de Nuqa, qui répondit :

« Merci. »

Silla fit rouler l’outre entre ses mains, l'air pensif. Puis elle posa une main ferme sur l'épaule droite d'Anka.

« T’as une bonne tête sur tes épaules, Nirviq. Ne change pas. »

Anka pencha poliment la nuque, acceptant le geste sans l’encourager davantage. Plus loin, Nakturaliq et Amaruq se tenaient par les épaules en dansant. Les nomades quittèrent un par un leurs huttes et, bientôt, les chants s'élevèrent dans le ciel bleu.

(5) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions

Entrée « Messager-éclaireur » :

« Chez les Nivuuq, une branche spécialisée du collectif des guerriers est chargée de maintenir la circulation de l’information entre les tribus-sœurs. Ces messagers-éclaireurs, montés sur des rennes sélectionnés pour leur endurance et leur vitesse, parcourent régulièrement les steppes afin de transmettre la position saisonnière des campements et les mouvements migratoires des troupeaux. Ce système de communication, bien que dépourvu de toute structure centrale, permet aux tribus nomades de conserver une connaissance relativement précise de leur répartition territoriale. Il facilite à la fois l’évitement des conflits d’usage des pâturages et la mobilisation rapide de renforts en cas de menace majeure. L’existence de ce réseau informel témoigne d’un degré élevé de coopération intertribale, souvent sous-estimé par les observateurs surfaciens qui assimilent à tort la mobilité nomade à une forme d’anarchie sociale. »

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