14 - Les préparatifs de la tribu-hôte

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  Les qilaut sonnèrent le début du jour-éveil. Les huttes s’animèrent. Leurs habitants en émergèrent peu à peu. Les guerriers qui avaient monté la garde pendant le jour-dormant regagnèrent leurs abris, appesantis par la fatigue. Ils croisaient leurs camarades du jour-éveil, frais et alertes, prêts à prendre la relève.

Anka s’appuya un instant contre le totem planté devant la hutte familiale, son harpon contre l’épaule, observant le va-et-vient des nomades. Le soleil dominait la ligne d’horizon, mais il faisait froid. Le vent du Nord soufflait toujours sur la toundra, striant le ciel de lointains doigts brumeux.

Les tribus-sœurs n’étaient attendues que dans deux ou trois cycles, mais les préparatifs de l’Échange commençaient déjà. L’hospitalité était une responsabilité sacrée pour les Nivuuq, et plus encore pour la tribu d’Anka qui, avec ses presque trois cents âmes, était la plus grande du Nord. Si leurs populations n’avaient pas évolué de façon imprévue ces dernières années, plus de mille cinq-cents nomades et trois fois plus de rennes peupleraient bientôt, pour une quinzaine de cycles, la colline et le vallon où la tribu-hôte s’était établie pour la saison estivale.

Les collectifs s’activaient dans une harmonie bien ordonnée. Les artisans grattaient la neige et préparaient le sol pour accueillir la centaine de huttes que les tribus-soeurs apporteraient sur leurs traîneaux, et qu’ils aideraient à monter. Ils étaient aussi affairés à creuser des latrines supplémentaires à l’écart des zones de vie, et à tisser des ornements festifs pour les bois des rennes. Des récolteurs avaient quitté le campement avant le début du jour-éveil pour aller cueillir des fleurs polaires, des racines, et relever les nasses qu’ils avaient jetées la veille dans le grand courant, en amont de la rivière. D’autres étaient partis dans la direction opposée avec des traîneaux et des rennes robustes, pour aller couper du bois et collecter des branchages dans la basse forêt qui se situait à la limite Sud de leur territoire, à plus d’un demi-cycle de marche de là. Cinq chasseurs les accompagnaient pour assurer leur sécurité. Ils seraient tous de retour à temps pour l’Échange, si tout se déroulait sans accroc.

Quant au collectif des éleveurs, il était en charge des préparatifs les plus importants pour les rites à venir. En contrebas du campement, près du grand coude de la rivière, les éleveurs avaient rassemblé les rennes avec l’aide des chiens. Ils isolaient une à une les bêtes destinées à l’Échange, qu’ils choisissaient après avoir identifié les lignées de sorte à éviter les croisements consanguins. Cela seul leur demandait des heures de travail. Ils devaient aussi préparer les emplacements des enclos temporaires des troupeaux des tribus-sœurs et repérer de nouveaux pâturages où les rennes pourraient se nourrir sans épuiser toutes les ressources locales. S’ils se trompaient, la tribu serait probablement contrainte de migrer prématurément, exposant les nomades et les bêtes à des périls inutiles, au-delà des territoires sûrs.

Bien qu'il y eût de la tension dans l’air, chaque Nivuuq s’attelait à son labeur avec un bonheur impatient.

Anka comprenait la nécessité de ces préparatifs, et encore plus l’importance de l’Échange pour les tribus, mais elle éprouvait un grand détachement. Elle n’avait aucun rôle à jouer dans ces préparations ni dans les rites à venir. Pourtant, l’énergie joyeuse déployée par les nomades diffusait en elle une impression un peu trouble. Elle ne pouvait que deviner la chaleur de cette gaieté commune sans jamais réussir à la ressentir pleinement elle-même.

Alors qu’elle observait la cinquantaine de pluviers dorés qui venaient d’atterrir non loin du troupeau, un autre mouvement attira son attention. Nuqa approchait, son pas lourd trahissant son épuisement. Il tenait dans ses moufles un bol d’eau chaude, où flottaient quelques herbes à l’odeur poivrée. Les cernes sous ses yeux racontaient un jour-dormant trop court, passé à planter des piquets et à identifier les lignées déjà confiées aux tribus-soeurs lors du dernier Échange.

« Tout est prêt ? » demanda Anka en guise de salutation.

Nuqa venait de porter son bol d’infusion à ses lèvres pour en boire une gorgée.

Il déglutit et répondit d’une voix fatiguée :

« Pas vraiment. Le tri est compliqué et les pâturages sont plus difficiles à trouver que prévu. Deux de nos éclaireurs sont revenus bredouilles tout à l’heure. Et je ne te parle pas du vent... Il est encore plus froid que les saisons passées. Si ça continue, on devra envoyer les rennes plus loin. »

Anka le fixa. Elle savait ce que cela impliquait : plus de travail pour les éleveurs, plus de fatigue pour les bêtes, et plus de temps passé en limite du territoire sûr, sous la menace des Quma’roq.

« Si cela arrive, les chasseurs vous accompagneront. »

Elle posa une main sur une épaule de Nuqa, la tapotant brièvement, d’une force involontairement abrupte. Ce geste, rare et maladroit, suffit pourtant à apaiser Nuqa. Un soupir lui échappa, et il la remercia d’un pli de ses yeux avant de terminer son infusion d’une traite et de repartir, les épaules un peu plus droites.

  Deux cycles plus tard, les collectifs continuaient de travailler. Les éleveurs poursuivaient le tri des troupeaux et plantaient les derniers piquets ; il ne leur restait plus qu’à les relier avec des cordes en laine d’Écrase-terres. Les rennes déjà triés étaient conduits vers un pâturage situé à une heure de marche, où la neige était moins épaisse. Les différents corps du collectif des artisans poursuivaient leurs ouvrages minutieux : gratter et bouillir les racines, vider et saler les poissons, brosser les tapis salis lors des dernières festivités, piquer les harnachements avec les motifs de la tribu. Les membres du collectif familial avaient rassemblé les plus jeunes enfants pour leur enseigner l’importance de l’Échange, ses origines et ses règles. La chamane et son apprenti préparaient les herbes et les crocs de Quma’roq pour les rites à venir. Les guerriers surveillaient les alentours, tandis que les chasseurs, encore épuisés par leur dernière chasse, se reposaient dans la chaleur des huttes ou observaient le passage, encore rare mais pas moins rassurant, des oiseaux migrateurs dans l’azur.

Anka passait de temps en temps près du feu central pour observer l’avancement des préparatifs. Elle n’avait pas croisé sa mère, accaparée par ses responsabilités d’éleveuse. Ses occupations alternaient donc entre des temps de repos, de repas avec son père, d’entraînement au lancer de harpon à l’extérieur du campement, et de patrouilles solitaires dans le vallon - quelque peu inutiles, puisque les guerriers les faisaient déjà très bien eux-mêmes.

En dehors des périodes de chasse, Nirviq était un rôle de désœuvrement.

(6) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions

Entrée « Cycle » :

« Les Nivuuq mesurent le temps à partir de l’alternance du repos et de l’activité plutôt que par la course du soleil. En été, le jour-éveil correspond à la période durant laquelle la tribu est active, tandis que le jour-dormant désigne le temps consacré au repos. En hiver, la nuit-éveil alterne avec la nuit-dormante. L’ensemble forme un cycle. Cette manière de compter le temps est particulièrement adaptée aux régions du Nord, où la durée de l'ensoleillement varie fortement selon les saisons. »

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