15 - Les tribus-sœurs

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  Des chants annoncèrent l’arrivée de la première tribu-sœur. La rumeur laborieuse du campement fut remplacée par une agitation joyeuse alors qu’un grand groupe apparut à l’horizon : un troupeau de rennes entouré de chiens et de traîneaux chargés de huttes démontées, de provisions et de cadeaux.

Les arrivées s’étendirent sur trois cycles entiers. Des tissus colorés, attachés aux harnais et aux bois des rennes, permettaient de les différencier.

Chaque tribu avait sa manière unique de signaler son approche. Certaines étaient précédées par des musiciens qui frappaient leurs qilaut avec une énergie ardente. D’autres entonnaient des chants gutturaux qui se mêlaient au souffle du vent. La tribu la plus audacieuse propulsait au lance-pierre des iqlaat dans le bleu du ciel, où ils éclatèrent en une myriade de traînées rouges. Elles fusèrent comme les rayons d’une étoile-guide puis se dissipèrent lentement.

Les membres du collectif familial étaient les premiers à s’avancer pour accueillir les visiteurs. Ils accompagnaient les nomades épuisés vers les foyers où des marmites de viande de Quma’roq bouillie et des infusions les attendaient, tout en offrant des sourires chaleureux et des gestes de bienvenue. Les artisans s’activaient pour aider à monter de nouvelles huttes en périphérie du camp principal, tandis que les éleveurs guidaient leurs homologues vers les enclos temporaires. Les enfants étaient les plus enthousiastes ; ils se mélangeaient avec ceux venus des autres tribus, couraient parmi les adultes, posant mille questions sur leurs voyages et leurs histoires. La Porte-Voix de la tribu d’Anka observait la scène avec un sourire serein, ses mains osseuses croisées sur son bâton. Ses yeux blancs semblaient tout voir, enregistrant chaque détail de ces retrouvailles, pour emporter ces souvenirs avec elle lorsque son âme monterait vers les étoiles, à la voûte du Tout.

Tout le long des trois jours-éveil, Anka se tint en retrait, observant l’arrivée des tribus avec une distance caractéristique. La joie était palpable, mais elle savait que chaque rencontre portait aussi son lot d’équilibres fragiles.

Elle échangea aussi quelques regards respectueux avec les Siqinijiq des autres tribus. Ils étaient rares, pas plus d'un ou deux par tribu-sœur. Avec ses trois Siqinijiq, la tribu d’Anka faisait figure d’exception. Presque tous les Yeux-Soleil étaient chasseurs ou guerriers. Chacun avait offert son existence à sa tribu. Célibataires, sans descendance, ils menaient une vie solitaire pour mieux se vouer à la défense des leurs.

La tribu de l’Est lointain, qui avait fait exploser les iqlaat, était assurément la plus bruyante de toutes les tribus-sœurs. Ses membres riaient très fort et s’ébrouaient joyeusement pour se débarrasser de la fine poudre rouge qui leur était tombée dessus. L’un d’eux riait presque aux larmes, disant qu’ils avaient projeté les iqlaat beaucoup trop près et que le vent les avait trahis, ce qui déclencha une vague de rires parmi les nomades arrivés avant eux. Ils étaient aussi les plus chatoyants. Ils arboraient, par-dessus leurs fourrures, des tissus teints de carmin et de bleu, des pigments rares dans les contrées de la tribu d’Anka. Leur chaman, un hóm petit et trapu au sourire éclatant nommé Roqa, s’avança pour saluer Nanooq. Il l’attira dans une franche accolade qui laissa de la poussière rouge sur le manteau du chasseur.

« Ah, Nanooq ! » s’exclama Roqa d’une voix profonde et grave. « Nanooq le brave ! Chaque saison, je crains d’apprendre que la Grande chasse a emporté ton âme. Mais te voilà parmi les vivants, encore une fois ! Qu’est-ce que je suis heureux de voir ta vilaine tête !

— C’est bon de te voir aussi, Porte-Voix, » marmonna Nanooq en époussetant son manteau avec un air froid, quoiqu'un sourire révélait son contentement.

« Vraiment ? Il me semble pourtant que, lors du dernier Échange, tu pouvais encore me voir avec deux yeux ! » plaisanta-t-il en lui tapotant l’épaule. « Qu’est-il arrivé ?

— Un iqlaat de chasse mal dosé, » répondit Nanooq. « Je ne vois plus aussi bien qu’avant. Tu me parais encore plus petit que la dernière fois. »

Le visage de Roqa se tordit avant d’éclater de rire.

« Toujours aussi drôle ! Ah, mon ami. Tu m’avais beaucoup manqué. »

D’autres tribus suivirent et vinrent à la rencontre de leurs hôtes. Chacune apportait des cadeaux, et tous les nomades de la tribu d’Anka en reçurent un : des sculptures en ivoire de morse, des armes finement ouvragées, ou encore des herbes rares utilisées dans les rituels chamaniques. Les enfants reçurent des figurines d’animaux en bois, des bilboquets et de petits qilaut.

Les échanges de salutations et de cadeaux rythmèrent les trois jours-éveil, au cours desquels l’appréhension et l’excitation des retrouvailles ne s’apaisèrent jamais vraiment, ravivées à chaque arrivée d’une nouvelle tribu-sœur.

  Nuqa flatta le flanc d’un renne d’une tribu des collines de l’Ouest, arrivée la dernière. On ne lui voyait pas les côtes, mais une peau flasque lui pendait sous le ventre et le poitrail. Il avait constaté la même chose sur les autres bêtes de ce cheptel.

« Ces rennes-là n’ont pas brouté autant qu’ils auraient dû ces derniers cycles, » dit Nuqa avec un air inquiet.

Il se tourna vers son homologue de la tribu-sœur, un jeune éleveur aux joues creusées.

« On n’a pas croisé beaucoup de pâturages sur la route, » répondit-il. « J’espère que le vent va rapidement tourner. Il empêche la neige de fondre. »

Il baissa les yeux, fixant le bout de ses bottes.

« Nous n’avons pas beaucoup de beaux rennes pour l’Échange… Je m’en veux de les échanger contre les vôtres. Ils sont aussi beaux et robustes que dans mes souvenirs.

— Les vallons alentours sont encore blancs, mais il y a beaucoup de mousses sous la neige, » admit Nuqa en désignant la mère d’Anka, occupée plus loin avec une renne gestante, d’un mouvement de sa moufle. « C’est Sakari qui a choisi la voie migratoire cette année.

— Ceux qui veillent ont bien inspiré son choix.

— C’est vrai, » dit Nuqa en caressant distraitement le flanc du renne. « Ne t’inquiète pas. Ils sont fatigués, mais ce sont de bonnes bêtes. Quand l’été sera là, ils reprendront des forces et feront de beaux petits. »

Les mots de Nuqa étaient pleins d’espoir, mais ils ne changèrent pas l’humeur triste de l’autre éleveur.

« L’été vient toujours, » ajouta Nuqa en accentuant l’inflexion joyeuse de sa voix, comme pour se convaincre lui-même. « Peut-être tard, peut-être moins généreux, mais il vient. On n’a qu’à attendre… et tenir. J’espère juste qu’il arrivera assez tôt pour la naissance des faons. Il fait beaucoup trop froid pour qu’ils survivent à leur premier cycle.

— Pourvu que tu aies raison. »

Près des enclos, un groupe d’enfants observait avec émerveillement l'oiseau aux plumes mouchetées qui s'était posé à quelques pas des rennes. Les plus audacieux tentèrent de s’approcher, mais l’animal s’envola avec un pépiement aigu.

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