16 - Le Nirviq de l’Ouest lointain

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  Alors que le jour-dormant approchait, les Porte-Voix prirent tour à tour la parole pour se saluer officiellement et pour remercier leurs hôtes, rappelant l’importance de ces retrouvailles et de leurs liens. Leurs discours étaient ponctués par les acclamations enthousiastes des Nivuuq qui se pressaient pour les écouter.

Les feux s’élevaient partout dans le campement principal et les bivouacs édifiés tout autour. Les nomades de chaque tribu se mélangeaient entre eux, échangeant des récits, entonnant des chants, jouant ensemble et partageant la nourriture qu’ils avaient apportée. Les parents d’Anka étaient assis avec des éleveurs de la tribu de Roqa. Son père écoutait patiemment Sakari expliquer ses méthodes pour apaiser les femelles gestantes et quelles herbes ajouter au lichen pour activer leur montée de lait.

Anka observait l’effervescence sans s'y mêler. Ses pensées s’égaraient parfois vers ses frères disparus, se demandant ce qu’ils auraient pensé de ces festivités ou comment ils auraient réagi en assistant aux chants et aux danses qui animaient le camp. Elle n’avait pas beaucoup de souvenirs d’eux. Elle ne connaissait pas leurs chants préférés, ni les jeux qu'ils affectionnaient le plus.

Alors qu’elle contournait un groupe où l’on riait aux éclats, une voix familière s’éleva derrière elle.

« Toujours à surveiller, Siqi ? »

Elle s’arrêta et se retourna lentement. C’était Qovir, le Nirviq de la tribu-sœur de l’Ouest lointain. Il s’approchait avec un air tranquille et content, le fourreau de son coutelas rituel contre la cuisse. Il fit halte devant elle ; son ombre la recouvrit entièrement. Parmi les chasseurs, secs et nerveux, taillés pour la traque, il détonnait : un ours polaire parmi les lynx. Sa corpulence replète ne cachait rien de la force brute qui renflait les muscles en dessous. Son visage plat et ses pommettes hautes, typiques des nomades de l’Ouest, lui donnaient l’air d’un gentil géant.

« Je ne surveille pas, » répondit-elle simplement.

Elle recula d’un pas pour sortir de l'ombre de Qovir et jaugea rapidement son visage. Ses yeux noirs, plissés par son sourire large à l’excès, étaient flanqués aux coins par des rides encore discrètes. Il avait troqué sa queue de cheval pour des cheveux courts mais, à part quelques poils gris dans sa barbe mal rasée, il n’avait pas vraiment changé.

Qovir croisa les bras sur son torse.

« Te voilà Nirviq, hein ? » demanda-t-il. « Les choses ont bien changé depuis la dernière fois. »

Anka ne répondit pas, mais son regard inexpressif restait sur lui.

Ils s’étaient souvent disputés lorsqu’ils étaient enfants. Lors d’un Échange, Qovir l’avait accusée d’avoir triché lors d’un jeu de cache-cache auquel elle n’avait participé qu’à contrecœur, encouragée par plusieurs membres ennuyants mais bienveillants du collectif familial. Anka s’était défendue d’avoir triché et refusait toute discussion. En réalité, elle ne l’avait pas fait exprès ; les Yeux-Soleil l’avaient toujours avantagée dans ce genre de jeu. Désormais, leurs interactions étaient empreintes d’une rivalité respectueuse, parfois de quelques taquineries, bien qu’Anka n’y prenait part que malgré elle.

« Les trois derniers hivers ont été rudes, par chez nous, » dit Qovir en s'approchant d'un pas pour lui serrer une épaule en guise de salutation. « Il paraît que c’est pareil partout. Mais je vois que les tiens sont bien portants. Increvables, hein ? Je vous reconnais bien là !

— ... Tu as l'air plus en forme que la plupart d'entre nous.

— Tu dis ça parce que j'ai un corps de rêve ? »

Anka pesa sa question.

« Non. »

Qovir lui lâcha l’épaule. Un rire bref lui échappa. Il n’aurait su dire si la manière qu’avait Anka de répondre toujours si sérieusement l’amusait ou l’agaçait.

« Les choses n’ont pas changé tant que ça… Dis-moi, de quoi les Quma ont-ils le plus peur ? Tes yeux ou ton mauvais caractère ? »

Une ombre fugace noircit le doré de ses yeux. Anka répondit toutefois avec son ton monocorde habituel :

« Les Quma n’ont jamais peur. »

Qovir haussa un sourcil, intrigué.

« Pas même des chasseurs ?

— Encore moins des chasseurs, » rétorqua-t-elle.

Il ouvrit la bouche pour répondre mais la garda bée quelques secondes, dans un silence confus. Des rires discrets parcoururent le groupe à côté d'eux.

« Alors pourquoi… ?

— Parce qu’ils les connaissent, » ajouta-t-elle.

Elle ne pensait pas devoir lui expliquer davantage.

Un silence flotta entre eux. Qovir resta un instant perplexe. Son sourire s’effaça avant de lui revenir, plus large encore.

« Ta méthode pour me clouer le bec est redoutable. Ça marche, je suis désarmé. »

Les rires des nomades reprirent d'un coup. Qovir leva un sourcil, l’air faussement accusateur, en balayant l’audience du regard.

« Oh, maintenant tout le monde rit ? Très bien, très bien. Que vous êtes vexants ! Je ne faisais que poser des questions simples. C'est Anka qui est inutilement compliquée, si vous voulez tout savoir ! »

D’autres rires lui répondirent, puis les nomades reprirent rapidement le cours de leurs propres conversations.

Cherchant à alléger l’atmosphère qu’il percevait peut-être plus tendue qu’elle ne l’était réellement, Qovir plongea une main dans son manteau et en sortit un paquet de cuir soigneusement ficelé.

« Tiens. Une offrande pour tes futures chasses, d’un Nirviq à une autre. Et attention avec tes grosses pattes : c’est fragile. »

Anka prit le paquet et l’ouvrit avec précaution. À l’intérieur se trouvait une plume noire, irisée de reflets dorés. Une plume de Guidelume. Rare et très précieuse. On les trouvait uniquement là où des Nivuuq avaient perdu la vie. Il était dit par le Chant qu’avoir une telle plume en sa possession permettait à l’âme de trouver immédiatement le repos auprès des ancêtres, même après une mort sanglante.

Elle fixa la plume.

« Tu penses que je vais mourir prochainement ?

— N’y vois aucun message caché. C’est notre Inuviq qui m’a demandé de t’offrir ça. Tous les chasseurs de notre tribu en ont une. »

Anka inclina la tête. L'Inuviq de l'Ouest lointain est devenu superstitieux, pensa-t-elle. Elle referma le paquet et le glissa dans la poche intérieure de son manteau.

« Merci. »

Qovir répondit par un sourire en coin, visiblement satisfait.

Avant qu’il ne pût ajouter quelque chose, Nuqa se joignit à eux. Il traînait les pieds et se frottait le visage pour se tenir éveillé. Il n'avait partagé aucun repas avec sa femme et ses deux enfants depuis plusieurs cycles, tant ses responsabilités d'éleveur l'accaparaient.

« C’est bon de te voir, Qovir, » marmonna-t-il en retenant un bâillement. « Tu as ramené quelque chose pour moi ?

— Certainement pas. »

Nuqa afficha une expression faussement indignée, son regard oscillant entre Anka et Qovir.

« Ne me regarde pas avec tes airs de chiot mal nourri ! » ajouta le chasseur en avisant cette expression scandalisée à l’excès. « Ton cadeau est avec nos éleveurs.

— Ancêtres ! J’étais proche de défaillir ! »

Alors que Qovir reprochait à Nuqa d’être inutilement dramatique, comme à son habitude, Anka remarqua quelque chose qui dépassait d’un repli de ses fourrures, sur son torse de colosse.

Qovir suivit son regard et vit ce qui l’avait attiré.

« C’est ma pierre-veille qui t’intrigue ? Si j’avais su, je t’en aurais pris une, plutôt que de te ramener une plume.

— Les deux sont inutiles, » répondit Anka. « Mais la pierre-veille est dangereuse. Je préfère la plume.

— Dangereuse ? Une pierre des ancêtres ? » dit Qovir sans comprendre. « Tu dis vraiment n’importe quoi. C’est pour porter chance ! »

Le ton neutre d’Anka devint plus sec :

« Faire croire au chasseur qu’une pierre peut lui éviter la mort… c’est dangereux. »

Qovir empoigna la pierre qu’il portait en talisman sur une corde autour de son cou, puis la regarda au creux de sa moufle en fronçant les sourcils. C’était une pierre noire, parfaitement lisse, gravée de fines lignes symétriques qui évoquaient des fractures. En son centre s’enchevêtraient des lignes argentées et ternies qui se croisaient en angle droit. Pour lui, c’était un talisman protecteur. Anka voyait quant à elle un accessoire dangereux à cause de la fausse croyance qu’elle insufflait dans l’esprit des chasseurs, ou pire, peut-être un objet magique, du genre que les commandeurs-gardes du Refuge confisquaient et détruisaient sans hésiter.

Nuqa se pencha pour observer le talisman dans la main de Qovir.

« On n’en voit pas souvent non plus. Elle est superbe, » dit-il en hochant la tête.

Anka ne dit rien. Son silence obstiné suffit à exprimer ce qu'elle en pensait.

Qovir fit mine de soupeser l'objet, un sourire désabusé au coin des lèvres.

« Tu vois du mal où il n’y en a pas, » dit-il calmement à l’attention d’Anka.

Elle fixait toujours le talisman avec méfiance. Ce n’était pas l’objet en lui-même qui la dérangeait, mais ce qu’il représentait.

Quand elle parla à nouveau, sa voix prit une inflexion inhabituellement colérique :

« Les âmes vont au ciel. Et celles qui s’égarent y montent grâce aux Guidelumes. Elles ne restent pas dans des cailloux, à jouer les gardiennes.

— N’en fais pas une affaire de tribu, Anka. C’est juste un talisman. »

Il y avait du vrai dans les paroles placides de Qovir. Il n’y avait aucune raison de s’agacer. Anka se raidit, surprise de s’être adonnée à de tels reproches envers son homologue. Peut-être était-ce la croyance que des âmes pussent s’attarder avec les Nivuuq qui la troublait. L’idée qu’elle avait pu adresser inutilement ses prières au ciel, alors que les âmes de ses frères étaient peut-être encore là, à errer auprès de Ceux qui restent ou à habiter des cailloux, l’affligeait d’une douleur secrète.

Elle tourna les talons et s’éloigna sans dire un mot de plus.

Qovir la regarda partir en rangeant son talisman par le col de son manteau.

Nuqa leva le bras et posa une main cordiale sur une épaule du chasseur, beaucoup plus grand que lui.

« Elle a davantage parlé en une minute avec toi qu’avec tous les Nivuuq réunis depuis le début du Long jour. Je suis jaloux. »

Qovir haussa les épaules. Il n’avait pas l’air mécontent, seulement fatigué. Il avait marché de longs cycles pour assister à l’Échange.

« Sa colère ne m’était pas destinée. Je lui parlerai à nouveau plus tard.

— Tu es devenu sage, Qovir. »

  Les qilaut signalèrent le début du jour-dormant. Les Nivuuq s’attardèrent toutefois autour des feux pour profiter de ces moments de communion qui ne leur avaient que trop manqués.

Les artisans exposaient leurs créations, échangeant des techniques nouvelles et leurs inspirations. Des groupes d'enfants participaient à des jeux organisés par des parents nourriciers de la tribu-hôte, leurs rires résonnant dans l’air froid. Les chants de gorge et les danses racontaient aux autres leurs épreuves, leurs joies, leurs peines, leurs découvertes ; chaque tribu contribuait à enrichir l’histoire commune. La Porte-Voix de la plus petite tribu de l’Est se leva un instant pour raconter leur rencontre, la saison passée, avec la légendaire Qila, une baleine blanche qui ne s’aventurait que rarement dans les baies agitées de l’Est. Elle décrit la puissance tranquille de ses nageoires et la façon avec laquelle elle avait accompagné les embarcations des pêcheurs, des baidarqas au profil fuselé, pendant plusieurs heures. Elle captivait son auditoire, nombreux et attentif, par son ton posé et ses descriptions vivantes.

Sous les sourires, certains visages trahissaient une fatigue profonde, d'autres une maigreur discrète mais persistante.

Anka surprit certaines discussions à l’écart des feux. Des nomades s’inquiétaient de la recrudescence des attaques de Quma’roq. Il y a encore quelques saisons, on pouvait passer des mois sans en croiser un, ni même en apercevoir les traces. Désormais, il était courant d’en croiser un tous les mois. D’autres racontaient que des étrangers avaient été récemment aperçus dans les steppes, à la recherche des tribus Nivuuq. Ce qui était très inhabituel, car les rares interactions avec les autres peuples avaient plutôt lieu en hiver, quand toutes les tribus-soeurs étaient établies dans le Sud de leur territoire. À cette saison, les seigneurs-marchands du peuple de la pierre envoyaient des caravanes pour troquer du métal, des ingrédients explosifs pour les iqlaat, de la farine et des fruits séchés, contre des trophées de Quma’roq comme des écailles, des crocs ou quelques morceaux d’organes précieux séchés et réduits en poudre. Ces trocs permettaient aux Nivuuq de diversifier leur nourriture et de créer de nouveaux outils et armes solides.

Anka songea aux paroles de l'Amaviq de sa tribu, Nakturaliq.

Le Nord était bien en train de changer.

Ce n’était pas un de ces changements fugaces, de ceux qui ne perturbaient qu’une saison ou deux, comme quand les lemmings se reproduisaient soudain de façon anarchique et transformaient les sols de la toundra en passoire.

Un changement durable, incontrôlable et impérieux allait frapper le Nord.

Anka le sentait. Elle le savait. Au fond d’eux, tous les Nivuuq le savaient aussi, mais rares étaient ceux qui osaient le formuler à voix haute.

(7) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions

Entrée « Nirviq/Quatrième Croc » :

« Chez les chasseurs Nivuuq, le Nirviq, que l'on traduit du nivuuqtitut par Quatrième Croc en langue continentale, est celui qui porte le coup final lors de la mise à mort d’un Quma’roq. Cette tâche exige une maîtrise exceptionnelle des armes (arc, hachette, harpon, coutelas) ainsi qu’un sang-froid à toute épreuve, car le Nirviq intervient au moment le plus dangereux de la chasse. Il s’agit du seul rôle spécialisé des chasseurs entièrement consacré aux Quma’roq.

Cette fonction est souvent occupée par des chasseurs héliophtalmes (les Siqinijiq), dont les aptitudes sensorielles constituent un avantage certain face à ces prédateurs. Elle ne leur est toutefois pas réservée. Certains Nirviq particulièrement aguerris ne sont pas atteints d'héliophtalmie.

En raison des risques très élevés associés à cette fonction, les Nirviq demeurent fréquemment célibataires, qu’ils soient Siqinijiq ou non. De nombreux partenaires potentiels hésitent à partager la vie d’une personne dont la vocation consiste, très littéralement, à se placer devant les crocs d’un Quma’roq. Un phénomène comparable peut être observé chez les Rochelins : certaines troupes spécialisées de la caste guerrière, chargées de défendre les cités contre ces créatures, jouissent d’un prestige considérable mais contractent elles aussi moins souvent d’unions durables que le reste de la population.

Le Nirviq le plus redoutable de l’Âge de la Méthode était un Nivuuq prénommé Qovir, chasseur de la tribu la plus occidentale des steppes (ils vivent non loin des grandes cascades, un affluent du Fleuve bleu). Bien qu’il ne fût pas Siqinijiq, sa réputation est telle que son nom a voyagé jusqu'à nos universités sombrelises. »

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