17 - L'Échange
Un parfum de hâte flottait sur la colline quand retentit le prochain jour-éveil. Le cycle tant attendu de l’Échange venait enfin de débuter.
Anka observait les artisans de toutes les tribus aller et venir entre les huttes, les traîneaux et le vallon où les éleveurs avaient balisé une grande zone d’une terre plate et régulière. Tout en chantonnant, ils y apportaient du bois, des couvertures, des tapis, des victuailles, ainsi que leurs qilaut et toutes sortes d’instruments finement ouvragés. Plus le cycle avançait, et plus les Nivuuq s’attroupaient au pied de la colline, emplissant l’air de rires et de charmantes inflexions de voix.
À la mi-cycle, les nuages se mirent à défiler en nuées compactes, réduisant de façon bienvenue l’intensité de la lumière polaire. Des volées d’oiseaux migrateurs traversaient le ciel. Des feux de joie avaient été allumés tout le long du périmètre d’un cercle immense, au milieu duquel se dérouleraient bientôt les rites. Les Nivuuq se répartissaient tout autour, de plus en plus bruyants, s’asseyant sur les tapis. Aidés par les chiens, les éleveurs avaient rassemblé les troupeaux ; ils gravitaient en masses mouvantes tout autour du cercle rituel. Les souffles, les brâmes, le bruit des sabots et les aboiements se mêlèrent au désordre harmonieux des voix des Nivuuq.
Les plus vulnérables de chaque tribu - les anciens, les infirmes et les jeunes enfants -, furent peu à peu installés auprès des plus beaux feux. Enveloppés dans des fourrures épaisses, ils sirotaient des boissons chaudes ou se faisaient aider pour boire. Chacun avait été placé de façon à avoir une vue dégagée sur le centre du cercle. Les voix fragiles des plus âgés évoquaient des souvenirs d’Échanges passés. Un enfant, trop jeune pour comprendre pleinement les rites, tendit timidement une couverture supplémentaire à un ancien assis à côté de lui. Celui-ci l’accepta avec un sourire qui plissa son visage de rides tortueuses. À côté, un hóm du collectif familial ajusta les fourrures d’une hómine infirme qui tremblait malgré la chaleur des flammes.
« Cela fait si longtemps… » souffla un vieil hóm dont le visage, taché par le soleil et sillonné de rides profondes, dépassait d’une épaisse couverture. Une aînée assise à ses côtés, probablement encore plus âgée que lui, acquiesça d'un mouvement de tête.
Anka s’assit à côté de son père, installé depuis peu auprès des chasseurs de leur tribu et de plusieurs tribus-sœurs. Elle croisa les bras et observa l'agitation autour d'elle. Elle remarqua les chiens nerveux, les enfants trop proches des feux, une marmite en équilibre précaire sur des braises.
Par moments, son regard croisait d’autres Yeux-Soleil dans la foule : ceux d'Amaruq et de Silla, ainsi que ceux des Siqinijiq des tribus-soeurs. Comme elle, ils étaient des protecteurs : des chasseurs ou des guerriers, entièrement dévoués à leurs tribus. Mais, à l’inverse d’Anka, ils participaient corps et âme à la joie collective. Ils riaient avec leurs proches, tendaient des mains amicales, répondaient aux chants avec des voix profondes ou des sourires éclatants. Leurs yeux, marqués par les ancêtres dans la matrice de leurs mères, brillaient d’une hóminité que le passé d’Anka lui avait arrachée.
Un braséro fut installé au centre du cercle. Des nomades y empilèrent du bois fumant et des braises de chaque feu de joie, et il s’enflamma presque instantanément.
D’un coup, les qilaut résonnèrent dans un rythme endiablé. Des danseurs pénétrèrent à l’intérieur du cercle, parés de plumes, d’os et d’ivoire. Ils entamèrent la ronde obsédante qui devait à la fois souhaiter la bienvenue aux rennes venus des autres tribus et saluer ceux qui partiraient. Ainsi riaient-ils et chantaient-ils en dansant dans le fracas des tambours.
Les Porte-Voix de toutes les tribus entrèrent à leur tour dans le cercle, au milieu des danseurs. Ils étaient dix à s’avancer, tous vêtus de leur plus belle tenue cérémonielle : des fourrures de lynx, d’hermine, d’ours et de loups, des bijoux en ivoire, et chacun une petite bourse en tissu coloré attachée à la ceinture ou à leur cou. Roqa aidait la vieille Ankora à marcher. Leur groupe était suivi par le renne-totem de chaque tribu. Sakari, la mère d’Anka, menait le leur avec fierté.
Les danseurs s’écartèrent et rejoignirent les Nivuuq aux abords du cercle. Le rythme des qilaut ralentit. Les musiciens les frappèrent sur la même mesure que la lente marche des rennes-totems qui entraient paisiblement dans le cercle.
Lorsque les animaux s’arrêtèrent derrière les Porte-Voix, Roqa accompagna Ankora jusqu'au braséro.
Un silence respectueux gagna tous les Nivuuq.
Vêtue de son manteau de plumes et de fourrures, la chamane plongea une main osseuse dans la bourse qui pendait à son cou. Elle contenait un mélange d’herbes, de crocs de Quma’roq pilés et d’une poudre pailletée que les nomades troquaient avec les caravanes des seigneurs-marchands⁸ Rochelins.
Elle lâcha une poignée de poussières rituelles dans les flammes. Une fumée rouge s’éleva.
« Cela fait trop longtemps, » dit-elle, sa voix affaiblie se dispersant difficilement dans le cercle. « Trop longtemps que nous n’avions pas célébré l’Échange. Les éléments nous ont tenus éloignés pendant trois longues années, mais aujourd’hui, nos peuples et nos troupeaux se retrouvent. »
Son regard blanc dérivait lentement sur le cercle des tribus réunies. Sa bouche dévoilait un sourire ténu, qui laissait l’impression d’une grande fragilité.
« L’Échange est notre promesse. Nos rennes voyagent, croisent leurs lignées et reviennent plus forts. Chaque bête confiée porte avec elle un fragment de notre histoire, un témoignage de notre unité. Je suis si heureuse, et j’espère que vous l’êtes aussi. »
Un brâme puissant résonna derrière elle, scellant ses mots.
Ankora retourna auprès du groupe avec l'aide de Roqa. Un Porte-voix d’une tribu de l’Ouest, jeune et engoncé dans une peau d’ours polaire, s’avança à sa place. Il dispersa de la poudre scintillante sur les flammes ; cette fois, une fumée verte jaillit, diffusant une odeur piquante.
Sa voix rauque monta :
« Nos ancêtres ont inscrit cette promesse dans le Chant. Aujourd’hui, nous la renouvelons. Avec l’Échange, nous réitérons notre volonté de rester forts, ensemble. »
Les autres Porte-Voix se succédèrent autour du braséro. Des fumées bleues, jaunes, et encore des rouges et des vertes, accompagnèrent leurs déclarations.
Enfin, ce fut Roqa, Porte-voix exubérant de la plus grande tribu de l’Est, qui capta l’attention.
« A-ah ! C’est enfin mon tour ! »
Affublé de longues bandes de tissus d’un bleu vibrant, il s’avança avec entrain aussitôt qu’un autre chaman le relaya pour soutenir Ankora.
Arrivé devant les braises, Roqa y jeta sa poignée de poussières avec un geste délibérément théâtral. Des étincelles rouges et dorées partirent dans toutes les directions en pétaradant. Les enfants poussèrent des cris surexcités.
Les autres Porte-Voix sourirent. Ils le reconnaissaient bien là. Ils avaient toutefois insisté pour que Roqa s’exprimât en dernier. Il avait tendance à rendre son audience brûlante comme un tison et quelque peu inattentive.
Le rire de Roqa éclata par-delà le vallon, franc et chaleureux.
« Par les ancêtres, quel cycle mémorable ! » s’exclama-t-il en levant les bras. « Vous voyez ces bêtes magnifiques ? Vous les appelez rennes. Moi, je les appelle nos étoiles poilues ! Des compagnons pour notre vie terrestre, dignes de Ceux qui veillent sur nous depuis le ciel ! Regardez-les : forts, fiers, et surtout bien plus résilients et patients que nous, qui passons notre temps à râler contre le vent et le froid ! »
Des rires s’élevèrent dans le cercle.
Anka suivait attentivement les gestes grandioses de Roqa. Elle était restée stoïque, contrairement aux nomades autour d’elle. Là où le chaman enflammait les cœurs avec ses paroles exubérantes, elle était une sentinelle silencieuse. Il y avait plus d’une manière de veiller sur les Nivuuq.
« Ce cycle n’est pas seulement pour eux. Il est aussi pour nous. Pour nous rappeler que, malgré les tempêtes, malgré l’hiver, nous sommes là. Ensemble. Tous différents…
— … Mais tous Nivuuq ! » termina la foule d’une même voix, dans l’ardeur collective, embrasée par le Porte-Voix de l’Est.
Roqa leva les bras, le visage radieux, et finit, criant presque :
« Ensemble, Nivuuq ! Ensemble ! Alors, élevez vos voix, non seulement pour nos étoiles poilues, mais pour vous-mêmes ! Pour nous tous ! »
De nombreux nomades bondirent sur leurs pieds dans un accès de jubilation extraordinaire. Ils levaient leurs mains en signe de prière ou se mettaient à danser. Les rennes autour et dans le cercle eurent un petit moment de frayeur. Les musiciens accompagnèrent ce moment explosif en frappant frénétiquement dans les qilaut et en faisant grincer les cordes des qelutviaq. Il y eut une agitation terrible : c’étaient des cris joyeux, des battements de mains, des sauts et des coups d’épaule euphoriques pour se faire une place pour danser.
« Tout le monde est bien enthousiaste ! » dit joyeusement Itaq en frappant des mains sur la même mesure que les tambours.
Anka avait beau être assise à côté de lui, elle l’avait à peine entendu. Elle tourna la tête vers lui, le regarda un instant. Il avait l’air heureux. Elle se força à sourire pour participer comme elle le pouvait à la joie des nomades, mais ce fut bref, presque indiscernable.
« Ils dansent comme si le sol était en feu ! » ajouta son père. « Un jour, ils t’entraîneront dans leurs rondes. »
Son père semblait plus léger, presque insouciant, lorsqu’il la taquinait.
Elle répondit :
« Pas aujourd’hui. »
L’Échange était toujours très festif, mais celui-ci était spécial. Une fougue formidable attisait les chants et les danses. Les années d’attente leur avaient conféré une énergie explosive.
L’agitation mit plusieurs minutes à se calmer. Roqa savait exalter son auditoire. Il avait rejoint les autres Porte-Voix et riait de leurs regards amusés. Il avait ralenti le déroulement normal des rites, mais les tribus avaient besoin de s'amuser, cette année plus que les autres.
Quand tout le monde se fut enfin rassis autour des feux, des éleveurs vêtus de leurs atours cérémoniels guidèrent les rennes-totems au niveau du braséro. Chaque animal était présenté avec soin, accompagné d’un récit sur sa lignée, ses traits distinctifs et ses accomplissements. Sakari fit une des présentations les plus émouvantes. Elle évoqua avec une fierté attendrie que ce superbe mâle, peint d’arabesques bleues et rouges, avait piétiné un lynx qui s’était approché de trop près des faons l’été passé, et que ce trait de caractère lui venait certainement de sa mère, une femelle intrépide qui se jetait toujours la première dans l’eau, quand il fallait traverser une rivière. Ce renne était destiné à la tribu de Qovir. Sakari le confia symboliquement à son homologue éleveur de l’Ouest, qui salua l’animal en posant une main rassurante sur sa tête, entre ses bois aux reflets céruléens.
Après la passation des rennes-totems, les éleveurs entamèrent une phase plus intime des rites de l’Échange. Sans chants ni récits, mais suivant un protocole ancestral, ils guidèrent de nombreux rennes à travers le cercle. Un dixième de chaque troupeau quittait ainsi sa tribu d’origine pour être réparti dans les autres. De nouvelles mains les accueillaient, accompagnées de voix inconnues et d’odeurs étrangères. Chaque passage signifiait un départ, mais aussi la promesse de nouvelles lignées plus fortes.
Une petite fille fondit en larmes quand un jeune renne qu’elle avait vu naître s’éloigna avec un éleveur d’une autre tribu. Une hómine d’un collectif familial s’accroupit à côté d’elle et la berça dans ses bras.
« Ce n’est pas un adieu, petite chouette. Ces rennes voyageront et reviendront un jour nous voir, plus forts et porteurs de nouvelles histoires. »
Ces passations très codifiées liaient les tribus à leurs ancêtres communs, mais surtout entre elles. Dans les contrées hostiles du Nord, ce n’étaient pas Ceux qui veillent qui sauvaient les troupeaux des Quma’roq ou de la famine. C’étaient Ceux qui restent.
Anka observait les rites. Les bras croisés sur son manteau épais, elle scrutait les gestes des éleveurs et les mouvements des rennes décorés. Bientôt, il serait mis fin aux rites de l’Échange. Une grande fête se tiendrait ensuite dans le cercle.
Quand elle sentit dans ses cuisses que l’immobilité lui endormait les muscles, elle comprit qu’il était temps de se dégourdir les jambes. Pas en dansant, cette seule idée était bien saugrenue. Elle irait patrouiller au-delà des troupeaux de rennes, pour surveiller les environs. Les chasseurs n’avaient repéré aucune trace suspecte ces derniers cycles, mais cela ne voulait jamais dire qu’il n’y avait aucun danger.
Elle fit un signe à son père, qui lui répondit d’un mouvement de tête, comprenant qu’elle était sur le départ malgré l’imminence des festivités. Elle prit appui sur ses mains et se leva. Le dos droit, elle s’éloigna du cercle après un dernier regard sur les rites.
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(8) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions
Entrée « Seigneur-marchand » :
« Dans les cités rochelines où la caste marchande est dominante, les pouvoirs régaliens sont exercés par un seigneur-marchand. Celui-ci est choisi parmi les membres de la première strate de la caste marchande par un vote à la majorité des deux tiers.
Le terme composé seigneur-marchand constitue une traduction continentale commode du roc, la langue rocheline ; les titres exacts employés dans les différentes cités rochelines varient sensiblement selon les traditions politiques locales. Le titre en roc le plus usité est Kupecheskiy vladyka, littéralement Seigneur des marchands.
Il convient toutefois de rappeler que l’autorité du seigneur ne s’étend pas à l’ensemble de l’activité économique de la cité. Le commerce demeure largement contrôlé par les grandes maisons marchandes réparties au sein des différentes strates de la caste (le plus souvent au sein de la première et de la deuxième strate), dont l’influence repose moins sur une hiérarchie administrative que sur la position lignagère occupée dans la stratification sociale rocheline.
Le seigneur-marchand exerce principalement les fonctions régaliennes : diplomatie, politique extérieure de la cité, commandement militaire et arbitrage des conflits impliquant les strates supérieures (première et deuxième). Il dispose également d’un droit de veto sur certaines décisions prises par l’assemblée de la première strate.
Cette magistrature illustre bien la logique politique propre aux cités rochelines, où l’autorité exécutive n’est pas conçue comme un pouvoir personnel dominant l’ensemble de la société, mais comme l’expression institutionnelle de la strate la plus élevée de la caste dominante.
Les observateurs sombrelis décrivent généralement ces régimes comme des oligarchies civiques stratifiées, dans lesquelles le seigneur incarne l’autorité publique sans remettre en cause l’autonomie économique des lignées marchandes supérieures qui structurent la cité. »

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