Extrait n°4 du corpus

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Extraits du préambule de l’ouvrage :

Géographie sociale des peuples du Continent
Sous-titre : le déterminisme environnemental

Professeur Taevi
Université d’Amarinthe

An 428 de l’Âge de la Méthode, Temps des Reconstitutions

  « L’étude des peuples du Continent révèle une certaine causalité entre les environnements qu’ils occupent et leur fonctionnement social. Cette observation devient particulièrement évidente lorsque l’on considère la géographie générale du territoire.

[...]

1. Géographie générale du Continent

Les estimations les plus fiables, établies à partir des distances commerciales relevées par les cartographes Rochelins, situent la superficie du Continent autour de onze millions de kilomètres carrés (bien que ces mesures demeurent approximatives dans les régions nordiques encore mal cartographiées).

La distance entre la banquise septentrionale et les abords explorables de la Mer de verre dépasse trois mille kilomètres, tandis que la largeur maximale du territoire approche quatre mille kilomètres.

Cette étendue est en outre ceinte de barrières naturelles particulièrement contraignantes, qui contribuent à structurer les interactions entre les peuples du Continent.

2. Frontières naturelles du Continent

Le Continent est entouré de barrières naturelles infranchissables. Les terres souterraines et surfaciennes au-delà nous sont toujours inconnues.

En surface

À l’ouest s’étend l’Océan infertile, une étendue d'eau dont la salinité extrême empêche toute forme de vie connue ; à part quelques îlots d'une pauvreté biologique saisissante, les expéditions maritimes des Hóms n'ont pas révélé d'autres terres au-delà de l'eau.

Au nord, la banquise septentrionale forme un désert glacé où très peu d’espèces peuvent survivre durablement ; seuls les Nivuuq et les Kajik s’y risquent occasionnellement.

À l’est s’ouvre le Gouffre, une fracture gigantesque d’où s’échappent des vapeurs sulfuriques rendant toute traversée impossible avec les moyens actuels.

Enfin, au sud, la Mer de verre constitue une étendue de collines vitrifiées où la chaleur est telle qu'elle rend toute exploration impossible. Les tentatives de la contourner par la voie maritime se sont toutes soldées par des échecs cuisants, tant le climat océanique devient capricieux en longeant la côte vers le sud.

Cavités souterraines

La géographie souterraine reflète ces mêmes contraintes. Compte tenu de la profondeur de l'Océan infertile et des mers nordiques, la pression tellurique ne permet pas la formation de voies par dessous le plancher océanique à l'ouest et au nord.

Les rares tunnels s'enfonçant sous le Gouffre ont été détruits il y a deux millénaires par Vael, fondateur du Refuge, afin de préserver les populations sombrelises des rejets sulfuriques qui commençaient à pénéter les colonies orientales.

Quant aux voies du sud, les températures sous la Mer de verre sont trop élevées pour espérer les franchir vivants.

[...]

Ces frontières naturelles contraignent les peuples surfaciens et souterrains du Continent dans un espace relativement clos, orientant fortement les formes d’organisation sociale observées dans les différentes régions.

3. Géographie et sociétés

Les espèces dites intelligentes occupent des niches écologiques distinctes, chacune façonnée par les contraintes physiques du territoire.

Dans cet ouvrage, l’expression espèces intelligentes désigne les peuples capables de développer une organisation sociale stable, de transmettre collectivement des connaissances et d’adapter durablement leur mode de vie aux contraintes de leur environnement.

Ce critère inclut non seulement les sociétés hómines, rochelines, tarquines et sombrelises, mais également d’autres espèces dont les structures collectives, bien que très différentes, répondent aux mêmes principes fondamentaux. C’est le cas des Sylvans et des Avaris, dont les formes d’organisation sociale demeurent encore mal comprises, mais qui manifestent clairement des comportements collectifs complexes.

3.1. Peuples surfaciens

3.1.1. Les sociétés hómines nomades du Nord (Hóm)

Le nord surfacien du Continent est habité par des Hóms, mais ils se désignent plus souvent sous le nom Nivuuq pour les nomades des steppes, et sous celui de Kajik pour les nomades du Fleuve bleu.

Les steppes : peuple Nivuuq

Nomadisme pastoral

Le nord surfacien du Continent est dominé par les steppes glacées, qui s’étendent entre la banquise et la taïga, elle-même adossée aux contreforts des monts des Griveldes. Ces plaines austères offrent des ressources saisonnières et peu abondantes.

Dans un tel environnement, toute implantation durable devient difficile. Les populations doivent suivre les migrations semestrielles des troupeaux de rennes dont dépend leur subsistance.

Cette contrainte écologique a façonné une société fondée sur la mobilité permanente et sur des besoins strictement fonctionnels. Les Nivuuq organisent ainsi leur communauté en collectifs spécialisés — éleveurs, chasseurs, artisans notamment.

Dans ce contexte, l’accumulation matérielle constitue un handicap plutôt qu’un avantage, ce qui explique la faible importance accordée aux biens durables et aux infrastructures sédentaires dans leur système social.

Le Fleuve bleu : peuple Kajik

Nomadisme fluvial

Plus à l’ouest des steppes, par-delà les grandes cascades, s’étend le Fleuve bleu. Prenant sa source dans les monts des Griveldes avant de rejoindre la banquise, il est réchauffé par une activité géothermique intense qui l’empêche de geler.

Cette stabilité thermique fait du fleuve un axe de vie permanent pour le peuple Kajik. Elle permet notamment une activité de pêche continue, ce qui a favorisé l’émergence d’un nomadisme fluvial.

Les Kajik déplacent ainsi leurs campements le long des berges en fonction des migrations des poissons et des crues du dégel estival. Ils élèvent aussi des rennes, mais dans des proportions bien moindres que celles de leurs lointains cousins, les Nivuuq.

3.1.2. Les sociétés des Griveldes

Les monts des Griveldes forment une chaîne montagneuse imposante qui sépare les territoires septentrionaux des régions plus tempérées du sud. Ils sont traversés par quelques vallées et comptent de nombreux cols, qui constituent les principaux passages naturels entre ces différentes zones écologiques.

Les monts : peuple Rochelins

Civilisation logistique

Les pentes des montagnes abritent les cités rochelines.

Les Griveldes constituent en effet une zone de transition écologique majeure entre les steppes nomades du nord, les forêts tempérées du sud-est et les plaines du sud-ouest habitées par les Hóms sédentaires.

La plupart des routes naturelles du Continent passent donc nécessairement par les vallées et les cols des Griveldes, contrôlés par le peuple de la pierre.

Cette situation géographique a probablement favorisé l’émergence, chez les Rochelins, d’une civilisation spécialisée dans l’infrastructure, la logistique et l’intermédiation commerciale.

L’espace horizontal étant rare dans ces régions de hauts reliefs, leurs cités sont creusées à flanc de montagne et structurées verticalement : les cultures occupent les terrasses inférieures, les quartiers guerriers dominent les accès et les quartiers marchands se situent dans les niveaux supérieurs.

Cette structure verticale se retrouve dans la hiérarchie des castes rochelines, désignée sous le terme stratification (dans le langage continental courant, la stratification est l'action consistant à disposer quelque chose ou à classer quelque chose en strates, c'est-à-dire en couches superposées).

Les cités rochelines sont reliées entre elles par un réseau tentaculaire de routes pavées, qui constitue l’infrastructure commerciale la plus développée du Continent.

Les cimes : peuple Avaris

Société aérienne autarcique

Les régions les plus hautes et reculées des monts des Griveldes constituent un environnement radicalement différent des pentes, plus basses en altitude, habitées par les Rochelins. Les reliefs y deviennent abrupts, les parois rocheuses presque verticales et les plateaux extrêmement rares, rendant toute installation pratiquement impossible.

Ces hauteurs inaccessibles constituent cependant le domaine des Avaris, peuple ailé très ancien dont les capacités télépathiques semblent liées aux phénomènes bioélectriques du Continent.

L’isolement géographique de ces cimes explique probablement la rareté des contacts entre les Avaris et les autres peuples du Continent. Les sommets des Griveldes sont en effet inaccessibles à pied, tandis qu’aucun tunnel souterrain ne s’élève suffisamment haut dans ces reliefs pour permettre aux peuples souterrains de les atteindre.

Compte tenu de leur habitat et de leur morphologie de rapace, on suppose les Avaris carnivores, bien qu’ils n’aient jamais été observés en train de se nourrir ; cette conclusion demeure donc hypothétique.

Ainsi, la topographie extrême des cimes des Griveldes semble avoir favorisé l’émergence d’une société aérienne largement détachée des réseaux d’échanges du Continent, vivant dans des espaces que les autres peuples ne peuvent ni atteindre ni exploiter.

3.1.3. Les sociétés des zones tempérées

Les forêts du sud-est : peuple Sylvan

Symbiose écologique

Au sud-est des Griveldes, l’ombre climatique de la chaîne montagneuse favorise le développement de vastes forêts tempérées peuplées par une faune et une flore discrètes mais très diverses.

Ces régions sont en grande partie habitées par les Sylvans, êtres primordiaux vivant en symbiose étroite avec la flore surfacienne. Leur présence est directement liée à la densité et à la diversité de ces écosystèmes forestiers, dont ils tirent à la fois subsistance et protection.

Les observations disponibles suggèrent que leurs structures sociales suivent les rythmes biologiques de la faune et de la flore environnantes, bien que ces mécanismes demeurent encore mal compris par les chercheurs surfaciens.

La nature végétale et la discrétion de ce peuple le rendent en effet difficile à étudier.

Les plaines agricoles du sud-ouest : peuple Hóm (sédentaire)

Féodalité agricole

Ces mêmes régions tempérées, plus à l’ouest, sont traversées par d’immenses plaines et massifs forestiers. Elles abritent les fiefs agricoles des Hóms sédentaires.

Contrairement à leurs cousins nomades, ces populations vivent de façon sédentaire dans des sociétés gouvernées par des suzerains. Les plaines fertiles et les forêts permettent une agriculture stable et des implantations durables, favorisant l’émergence de sociétés hiérarchisées fondées sur la propriété des terres.

La puissance des fiefs dépend essentiellement de l’étendue de leurs terres agricoles, et plus marginalement du gibier disponible dans les zones forestières.

Ces terres appartiennent aux suzerains mais sont entretenues et cultivées par les roturiers, qui doivent payer une redevance annuelle, le cens, pour avoir le droit d’en tirer une subsistance. Une part de la production agricole revient en outre aux suzerains. Les terres à gérer s'étendant sur de très larges territoires, les suzerains délèguent le plus souvent leur gestion à des nobles de rang intermédiaire (les maîtres-censeurs), lesquels délèguent eux aussi les aspects les plus rébarbatifs de la gestion administrative à des nobles de rang inférieur (les censeurs).

Le système social repose ainsi sur une structure de rangs héréditaires particulièrement complexe distinguant nobles et roturiers.

Un suzerain suprême, appelé Roi héliaume, a longtemps existé dans ce système. Toutefois, depuis les révoltes paysannes et la décapitation du dernier Roi en l’an 1087 de l’Âge des Connaissances, Temps des Naturalistes, les suzerains des fiefs se sont désolidarisés les uns des autres et cohabitent désormais dans une forme d’autarcie politique.

3.1.4. La Mer de verre et la singularité tarquine

Isolement biologique

Dans les régions les plus hostiles du sud subsiste une population en déclin depuis plusieurs siècles.

La frontière méridionale du Continent, notamment le long de la Mer de verre, est éparsement occupée par les villages cachés des Tarquins.

Insensibles à la plupart des maladies et très résistants aux aléas thermiques, ils ont pu s’établir à l’orée de la Mer de verre, un territoire que les autres peuples surfaciens jugent impropre à l’habitation.

Les Tarquins ne sont pas menacés d’un point de vue territorial. Leur déclin provient plutôt d’une particularité biologique : leur incapacité à mentir ou à détecter les mensonges.

Cette caractéristique rend leurs relations avec les autres peuples particulièrement dangereuses et a contribué à leur disparition progressive. C'est aussi ce qui explique le déplacement progressif de leur population vers des zones peu fréquentées, notamment par les Rochelins.

Les rares Tarquins qui s’aventurent au-delà de leurs villages se coupent la langue avant de partir afin de préserver le secret de leur emplacement. Ces voyageurs sont appelés les Sans-mots.

3.2. Peuple souterrain

Érudition métabolique

Sous la surface du Continent vivent les Sombrelis, peuple souterrain dont les colonies se situent pour l’essentiel entre 200 et 400 mètres de profondeur, où la température moyenne atteint 25 degrés.

Plus profond, la chaleur devient invivable ; plus haut, l’air est trop froid et trop riche en oxygène, lequel est toxique à forte concentration pour les Sombrelis.

Leurs colonies sont reliées par des réseaux de tunnels labyrinthiques suivant les veines bioélectriques telluriques.

Le métabolisme sombrelis se nourrit exclusivement de la bioélectricité contenue dans le sol. Les zones riches en énergie peuvent alimenter les plus grandes colonies pendant de nombreux siècles avant de se tarir.

En cas d’épuisement des veines, et faute d’en découvrir rapidement de nouvelles, le corps sombrelis se dégrade et entre en stase jusqu’à ce qu’une source d’énergie soit de nouveau disponible.

La stimulation intellectuelle joue également un rôle crucial. Une oisiveté prolongée entraîne en effet une dégradation extrêmement rapide du cerveau (pertes de mémoire, difficultés d’élocution) pouvant aller jusqu’à la démence ou à une sénilité précoce.

La stase devient donc particulièrement dangereuse lorsqu’elle se prolonge, car un réveil tardif implique souvent une disparition de la mémoire et des facultés intellectuelles.

Cette dépendance physiologique à l’énergie bioélectrique et à l’apprentissage a donné naissance à une culture fortement tournée vers l’étude et la cartographie du sous-sol et de ses réseaux énergétiques.

Il en a résulté l’émergence d’une hiérarchie sociale fondée sur l’érudition : plus un individu accumule de diplômes, plus son prestige augmente. Le rang ultime d’érudition est celui de Luminarque.

[...]

Les interactions entre ces peuples suivent souvent les lignes écologiques du Continent : par exemple, les cols des Griveldes constituent les principaux corridors d'échanges, où se rencontrent marchands rochelins, nomades et caravanes agricoles méridionales. Ces passages concentrent depuis des siècles les échanges commerciaux et une part importante des conflits territoriaux.

[...]

Chaque peuple illustre un principe fondamental de l’ethnologie comparée : les structures sociales durables reflètent souvent les contraintes du territoire qu’elles occupent.

[...] »

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