19 - Le premier

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  Anka marcha d’un pas régulier entre les troupeaux rassemblés à l’extérieur du cercle de l'Échange. Les rennes ronflaient et soufflaient par brumes épaisses dans l’air froid. Des éleveurs, flanqués de leurs chiens, veillaient au bon ordre des bêtes tout en discutant avec enthousiasme des nouvelles qui les rejoignaient peu à peu. On désignait ici un jeune mâle prometteur, là une femelle robuste venue d’un clan de l’Ouest.

Anka chercha instinctivement Nuqa des yeux. Elle ne le vit toutefois nulle part.

Ses pas la menèrent jusqu'au troupeau de son clan. Il s'étendait si loin que les dernières bêtes atteignaient le milieu du vallon.

Elle entreprit d'en faire le tour. Alors qu'elle longeait la ligne invisible surveillée par les chiens, quelques-uns vinrent à sa rencontre, le museau bas et la queue battant l'air. Ils lui reniflèrent les mains, reconnurent son odeur avant de se détourner pour se remettre à veiller, les oreilles dressées. Chaque fois qu'une bête s'écartait, un éleveur lançait un chien à sa poursuite pour la rabattre. Les plus têtues se faisaient aboyer dessus ; elles réintégraient le troupeau en levant les bois, réant, montrant le blanc des yeux.

Anka marcha longtemps. Peu à peu, le tumulte de l’Échange se dissipa derrière elle. Les tambours ne lui parvinrent plus que comme une pulsation lointaine.

Lorsqu’elle atteignit l'autre côté du troupeau, au milieu du vallon, elle observa le blanc lointain. Quelques taches brunes affleuraient au sommet des coteaux. Rien ne bougeait, sinon, à l'autre versant, des lemmings se courant après entre des arbustes bas, dépourvus de neige. Anka plissa les paupières. Ses Yeux-Soleil devinèrent la courbe naissante de boursouflures sous l'écorce fine et tendre. Des bourgeons perceraient bientôt.

Son regard se tourna ensuite vers les bêtes de son clan. Un renne, à plusieurs rangées à l'intérieur du troupeau, attira son attention. Il restait immobile : un point fixe dans la masse mouvante. Il avait les flancs tendus et respirait de façon saccadée.

Anka s’approcha de lui, se faufilant entre les bêtes et se penchant pour éviter les bois. Puis elle fit halte devant sa tête. Il était encore plus bizarre de près : quelque chose comme du pus avait formé des croûtes sur le contour de ses naseaux. Elle leva une main, la passa rapidement devant un œil. Le renne n’eut aucune réaction.

C'est inhabituel, pensa-t-elle. Il faut que j'en parle à maman.

Elle sortit du troupeau et partit d’un pas rapide en direction de la colline. Quand elle atteignit le cercle festif quelques minutes plus tard, elle chercha sa mère dans la foule. La musique était encore plus forte que tout à l’heure. Des danseurs se relayaient autour du braséro central, des chants et des rires fusaient de toutes parts. En périphérie, les discussions allaient bon train, on partageait de la nourriture et des boissons.

Anka repéra sa mère près d’un feu, veillant sur le renne-totem qu’elle avait accueilli lors du rituel et qui leur venait, à en croire les motifs bleus sur ses flancs, du clan de Roqa. Elle conversait avec d’autres éleveurs des clans-frères. Leur posture inclinée, leurs gestes rapides, révélaient une conversation passionnée au sujet des lignées des rennes échangés. Anka se détourna. Elle ne pouvait pas perturber une telle discussion. Bien connaître les nouveaux venus permettait de les intégrer harmonieusement au troupeau et, plus important encore, de prévoir les meilleurs croisements.

Elle partit en quête de Nuqa. Si quelqu’un d'autre que Sakari pouvait évaluer ce problème avec compétence, c’était bien lui.

  Arrivée au sommet de la colline, Anka entra dans le campement principal. La chaleur des feux avait fait fondre en partie la neige ; des pans de terre boueuse s’étendaient entre les huttes. Ici et là, des cercles s’étaient formés autour des flammes. Les rires et les conversations ponctuaient l’atmosphère, de façon plus tranquille qu’en bas de la colline où les artistes faisaient gronder leurs tambours comme le tonnerre.

Quelques Nivuuq originaires de clans différents se tenaient par la main et s’enlaçaient tendrement devant les foyers.

Les rites de l’Échange ne concernaient pas que les rennes. Depuis des générations, les unions interclaniques étaient célébrées à cette occasion. Quand deux nomades de clans différents souhaitaient se jurer fidélité ou fonder une famille, on dressait de nouveaux feux, on nouait des rubans aux totems des clans, on chantait jusqu’à en avoir mal à la tête et dansait jusqu’à ce que les semelles s’usent. Ce n'était qu'une fois la dernière union célébrée que les cycles de l’Échange touchaient à leur fin. Les traîneaux se remettaient en branle ; certains couples restaient auprès du clan-hôte, d’autres prenaient place côte à côte dans la file d’un clan-frère.

La plupart des clans étaient matrilinéaires : à l'issue de l'Échange, les hóms amoureux devaient quitter leur foyer d’origine pour rejoindre celui de l’élue de leur cœur. Leurs enfants, s'ils en mettaient au monde, appartenaient au clan de la mère. Mais deux clans, celui des baies de l’Est et celui de Roqa, suivaient une coutume patrilinéaire. Quand l’amour liait un nomade issu d’un clan matrilinéaire à l’un de ces deux clans, les choses se compliquaient.

Plus de trente hivers auparavant, une éleveuse du clan des baies de l’Est avait senti un enfant grandir sous son nombril. L’âme avait germé dans son ventre alors qu’aucune union n’avait encore été célébrée. Quand la grossesse fut révélée, un conflit de règles coutumières opposa les clans : d’après le clan oriental patrilinéaire, l’éleveuse devait partir ; d’après le clan d’Anka, clan matrilinéaire d’origine de l’éleveur qui avait conçu l’enfant, c’était à lui, au contraire, de quitter les siens pour rejoindre l’Est.

Le conseil des clans avait dû se réunir. Anka n’en connaissait l’histoire qu’à travers les récits de ses parents : cette année-là, deux hómines étaient mortes en couche dans le clan-hôte, et beaucoup de voix avait souligné la nécessité de reconstituer le clan. Il fut décidé, par un vote à main levée, que la mère rejoindrait le clan-hôte, et que l’enfant à naître serait compté parmi les siens.

La saison suivante, l'enfant était né. La jeune mère lui avait donné un nom oriental, Nuqa, terminant par une voyelle, en souvenir des embruns de son territoire d’origine. Les noms des petits hóms nés dans les clans de l’Ouest, et celui d’Anka, finissaient d’ordinaire par la lettre « q », et plus rarement par les lettres « r » et « t ».

Anka passa à côté de plusieurs couples sans leur prêter attention.

Elle trouva enfin Nuqa près du feu qui flambait à côté de la hutte des chasseurs du clan-hôte. Assis, les jambes tendues, les pieds devant les braises, il tenait une tasse de bois entre ses paumes. À ses côtés, Qovir et deux autres chasseurs aux yeux noirs partageaient une conversation animée, contrastant avec l’ambiance plus calme du campement.

Anka s’approcha sans un bruit, s’arrêtant à une distance respectueuse pour ne pas les interrompre. Les chasseurs l’avaient remarquée, l’avaient même saluée d’un mouvement de tête, mais Nuqa n’en avait rien vu. Il continuait de parler avec Qovir, qui taillait posément une branche épaisse avec un couteau métallique.

Elle croisa les bras et attendit. Lorsqu’une pause ponctua leurs échanges, elle s’avança et s’agenouilla à côté de Nuqa.

Il sursauta, renversant presque sa tasse.

« Par les ancêtres ! Anka ! » s’exclama-t-il, les yeux écarquillés.

Qovir et les autres chasseurs rirent sans méchanceté.

« Tu n’es pas obligée d’être si silencieuse tout le temps », dit Nuqa, quelque peu embarrassé.

Anka ignora la remarque et dit :

« Un renne se comporte anormalement à l’arrière de notre troupeau. »

Son annonce coupa court à toute légèreté. Les chasseurs se turent.

« Anormalement ? répéta Nuqa, son expression se durcissant. Qu’as-tu vu ? »

« Respiration rapide. Naseaux secs, croûtes jaune clair. Il ne réagit pas quand je lui passe une main devant l'œil. »

Nuqa se redressa avec un grognement d’effort, laissant sa tasse près du feu. Il avait enfin trouvé un moment pour se reposer, après une succession de cycles épuisants. Il savait toutefois qu’il ne pouvait pas ignorer ce qu’Anka venait de signaler.

« Je vais voir », dit-il, retenant un soupir de fatigue.

Qovir prit un ton plus sérieux :

« Tu venais à peine de te poser. Te voilà déjà reparti ? »

Nuqa ne répondit pas.

« C’est son rôle », dit sobrement Anka.

Les hóms rirent, non de moquerie mais d'affection. Nuqa s’éloigna, les épaules raides, tandis qu’Anka restait là, son regard suivant un instant sa silhouette.

Elle s'assit en tailleur à la place laissée libre, à côté de Qovir, les mains posées sur ses genoux.

Qovir tapota la lame de son couteau sur le bois qu’il taillait.

« Tu prévois de rester un peu avec nous ? » demanda-t-il.

« S’il revient avec des nouvelles, je veux les entendre tout de suite », répondit-elle d’un ton calme.

Les chasseurs reprirent le cours de leurs conversations. Si quelque chose clochait effectivement avec le renne, ou si leur aide était requise, ils le sauraient bien assez tôt.

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