19 - Une ombre parmi eux
Qovir parlait devant le feu en taillant son morceau de bois avec des gestes lents et méthodiques ; une occupation inutile qui semblait toutefois l’aider à composer ses pensées. Les autres chasseurs et lui échangeaient des anecdotes, des souvenirs d’Échanges passés ou des histoires exagérées sur des rennes capricieux et des chasses épiques.
Anka n’avait pas pour habitude de prendre la parole lors de ces conversations animées, mais elle ne les méprisait pas. Connaître ses coéquipiers était primordial pour mener des chasses victorieuses. Elle les écoutait attentivement, retenant les informations pertinentes, enrichissant sa compréhension de chacun d’eux. Elle connaissait bien ces chasseurs aux yeux noirs. Ils lui rappelaient parfois leurs rennes. Chacun avait sa voix, sa place, ses manies et, comme leurs bêtes, leur apparence tranquille dissimulait une vérité implacable : ils dépendaient les uns des autres pour survivre. Dans ces moments de partage, Anka demeurait silencieuse. Pourtant, elle faisait partie intégrante du groupe de chasseurs, telle une ombre parmi eux.
Après quelques minutes, Qovir regarda Anka du coin de l’œil. Un sourire passa sur ses lèvres. Il avait une manière bien à lui de l’aborder.
« Es-tu toujours fâchée avec ma pierre-veille, Siqi ? Ou l'autorises-tu à rester dans notre cercle ? » demanda-t-il avec une intonation grave, teintée d’un brin d’ironie, faisant référence à leur échange du cycle précédent.
Pour appuyer ses paroles, il mit la main sur son torse, là où, sous les fourrures, se trouvait le talisman.
Les deux autres chasseurs relevèrent la tête. L’un d’eux, Tuniq, un trapu jovial venu d’une tribu-sœur voisine, dit :
« Voilà que tu te fâches avec des talismans, maintenant. Le rôle de Nirviq t’est monté à la tête si tu crois pouvoir imposer ta volonté aux pierres. »
Un sourire amical lui découvrait les dents. Tuniq n’avait pas toujours été chasseur. Après quinze ans chez les récolteurs, un nouveau Choix lui avait fait troquer les paniers et les filets de pêche pour le harpon de la Grande chasse.
Presque marmoréenne, son regard captant fixement la lueur du feu, Anka répondit :
« J’ai déjà donné mes raisons.
— Pff, toujours aussi glaciale », soupira Tuniq en levant le menton. « Tu n’as pas changé. »
Qovir, les yeux sur son morceau de bois, répondit :
« Parler avec Anka, c’est comme chasser dans le blizzard. Tu as beau te préparer, tu finis toujours gelé jusqu’aux os. »
Des rires bienveillants s'élevèrent dans leur cercle. Anka ne riposta pas, se contentant d’ajuster ses manches de fourrure sur ses poignets, par-dessus ses gants.
Qovir, à l’affût de chacun de ses gestes malgré sa nonchalance apparente, tendit la main vers elle pour lisser un pli sur son épaule :
« C’est mieux comme ça. »
Elle ne recula pas, mais n’offrit aucun remerciement. Qovir n’en parut pas contrarié.
« Sois toujours impeccable, Nirviq », dit-il, ses yeux d’un noir profond plissés par son sourire.
Il se concentra à nouveau sur son bout de bois ; un petit tas de sciures s’était formé devant lui.
La réflexion de Qovir n’était pas totalement innocente. Il avait apaisé plus de quarante Quma’roq ; les histoires de ses chasses circulaient d’une tribu à l’autre. Il n’en donnait pas l’air, avec sa carrure de colosse et ses sourires qui lui donnaient parfois un air un peu benêt, mais chacun de ses conseils était précieux et valait d’être médité.
« Tu n’es jamais fatiguée ? » demanda-t-il, abaissant son couteau un instant. « Toujours à observer, à écouter. J’ai parfois l’impression que tu en sais plus sur nous que nos propres familles. Nous, on ne sait presque rien de toi. Heureusement que ton père est plus loquace, sinon, on ne connaîtrait toujours pas ton nom. »
Accoutumée à ce genre de remarques, Anka répondit :
« J’écoute et dis ce qui compte. »
Tuniq rit.
« Ce qui compte pour nous autres ? Ou pour toi ? »
Comme elle ne répondait pas, il ajouta :
« Ce qui ne compte pas, tu le laisses aux bavards comme nous ? »
Il tapota son torse d’une main, mimant une fausse offense.
« Je suis blessé, Anka. Profondément blessé. »
Un sourire se dessina brièvement aux coins des lèvres de Qovir. Les chasseurs autour de ce feu ne se rencontraient que pendant les Échanges, mais il connaissait suffisamment Anka et l’humour de Tuniq pour savoir qu’elle n’en prendrait pas ombrage.
« Si tu es blessé, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même », dit Anka sans quitter le feu des yeux.
« Que tu es sinistre », rétorqua Tuniq, qui se pencha pour attraper la tasse d’eau de vie qu’il avait posée devant le feu.
Alors qu’il la portait à ses lèvres pour boire, Qovir planta son couteau dans la terre, posa son morceau de bois et pivota le haut de son corps vers Anka :
« Tout de même… tu n’as jamais envie de te poser un peu ? Juste un cycle ou deux, sans chasse, sans veiller sur les autres. Tu pourrais jouer aux osselets, passer une journée à faire la sieste, que sais-je.
— Les rennes ne se protègent pas des Quma tout seuls », répondit-elle.
Sa voix, basse et apathique, suspendit un instant la conversation. Cette réponse était pragmatique, mais sa signification dépassait son apparente simplicité. Ce n’était pas qu’une tâche pour elle : c’était un devoir qui définissait sa place dans ce monde et qui tenait en respect le spectre vengeur qui rôdait constamment, à l’orée de ses pensées.
Les hóms échangèrent des regards, chacun interprétant les mots d’Anka à sa manière.
Tuniq, fidèle à son tempérament enjoué, brisa la tension en souriant :
« Et voilà. Une phrase, et elle nous renvoie tous sur la neige. »
Anka leva enfin les yeux du feu.
Ses prunelles flavescentes reflétaient les flammes tandis qu’elle articulait une explication rare :
« Je fais ce qui doit être fait. Je ne vois pas l’intérêt de faire la sieste ou de jouer, alors que mes temps de sommeil me suffisent et que je peux me rendre utile en chassant ou en veillant. »
Le ton neutre de sa voix amplifiait étrangement la force de ses mots.
Qovir rit doucement et répondit :
« C’est bien pour cela qu’on peut compter sur toi. »
Tuniq eut un mouvement de tête approbateur.
« C’est vrai. »
Anka était, comme tous les Siqinijiq, entièrement dévouée à sa tribu. Mais même parmi eux, elle se distinguait par sa réserve implacable. Les émotions positives, les sentiments heureux, ne parvenaient jamais vraiment jusqu’à elle. Elle savait qu’elle avait un jour été capable de les ressentir pleinement, quand elle n’était encore qu’une toute petite fille. Néanmoins, l’idée qu’elle ne pouvait plus les éprouver que de façon ténue, l’essentiel lui restant inaccessible, ne la tourmentait pas.
« Les Quma se comportent bizarrement depuis quelque temps, non ? » demanda Tuniq en fixant le fond de sa tasse vide. « Ils sont plus mobiles, comme s’ils étaient constamment en train de traquer quelque chose. »
Le chasseur assis à côté de lui, un Nivuuq d’une autre tribu occidentale prénommé Anoq, au corps sec et nerveux, se pencha en avant, ses mains posées sur les cuisses.
« On en a abattu deux fois plus que d’habitude depuis le début du dernier hiver », dit-il sans réussir à placer sa voix, oscillant entre l’inquiétude et, sans doute, une certaine ivresse à l’idée d’avoir participé aussi souvent à la Grande chasse ces derniers mois. « Bon, il est déjà arrivé que les Quma gagnent en nombre ou en agressivité. Ce n’est pas cela le plus curieux. »
Il se redressa.
« Ils se sont mis à creuser des trous ! »
⥈

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