20 - Le grondement lointain des tambours

8 minutes de lecture

  Anka leva une nouvelle fois les yeux du feu. Des Quma’roq et des trous ! Elle avait assisté au même phénomène il y a une quinzaine de cycles, sans réussir à comprendre ce qu’elle avait vu.

« Ils ont aussi commencé à faire ça dans nos territoires, » annonça Qovir en haussant un sourcil.

« Vous aussi ? » s’exclama Tuniq avec un air surpris. « On en a eu un comme ça le mois dernier, mais on a juste pensé que le froid lui avait vrillé la tête. Le vent du Nord est mauvais, cette année.

— J’en ai parlé avec des chasseurs de l’Orient », annonça Anoq en se tenant le menton avec un air songeur. « Ils sont nombreux à avoir constaté les mêmes bizarreries.

— Est-ce que vous avez ressenti quelque chose en vous approchant des trous ? » demanda Anka d'une voix plus haute que d’habitude.

Les trois chasseurs tournèrent la tête vers elle, étonnés qu’elle eût posé une question.

« Je suis descendu dans l’un d’eux mais je n’ai rien vu ni senti de particulier », répondit Anoq en plissant les yeux, ne comprenant pas où elle voulait en venir.

« Moi non plus », ajouta Tuniq du même ton.

Qovir laissa passer un silence avant de répondre :

« Je n’ai rien senti non plus, Anka. Pourquoi ? »

Ignorant sa question, elle demanda :

« Est-ce que des Siqinijiq ont signalé quelque chose ? »

Les chasseurs se regardèrent, incertains. Qovir et Anoq firent non de la tête.

Quant à Tuniq, il sembla se souvenir de quelque chose. Il répondit :

« Maintenant que j’y songe… notre Uviq a dit qu’il avait eu mal aux yeux mais qu’il ne savait pas pourquoi. Il n’avait plus rien à l’approche du jour-dormant. Tu crois que le trou y est pour quelque chose ? »

Elle serra les dents.

« Je ne sais pas. »

Qovir effleura un coude d’Anka, l’encourageant à poursuivre.

« Tu as senti quelque chose ? Quoi donc ?

— Une décharge. La sensation est partie aussi vite qu’elle m’est venue. Plus rien après ça.

— Une décharge… comme quand on retire trop vite une tunique de laine ?

— Non. Moins fort.

— Que faisais-tu quand c’est arrivé ?

— Je venais de poser une main au sol, au bord du trou. »

Tuniq et Anoq les observaient parler, attentifs et surpris. Le sujet était en effet intriguant, mais pas autant que d’entendre Anka aligner tant de mots à la suite en si peu de temps.

Qovir, qui avait fait la même observation que les deux hóms, parlait avec une gravité mêlée de contentement :

« Il y avait quelque chose dans ce trou ?

— Rien que je puisse voir.

— C’est tout de même curieux. Pourquoi font-ils ça ? L’hiver est rude pour eux aussi. Est-ce qu’ils cherchent de la nourriture ?

— Je l’ignore », répondit-elle d’une voix plus monocorde.

Elle devinait que Qovir n’avait pas de réponse à ses questions non plus. Le débit de ses paroles ralentissait.

« Si on chasse le Quma ensemble avant mon départ et qu’on croise un trou, nous y regarderons de plus près ensemble », ajouta Qovir avec un ton bienveillant.

« D’accord. »

Le ton d’Anka était redevenu neutre.

« Tu as eu mal aux yeux dernièrement ? » demanda-t-il en se penchant vers elle, observant ses yeux. « Ils sont un peu rouges. »

Le visage d’Anka se renfrogna un instant. Personne ne le lui avait dit et elle n’avait pas vu son reflet depuis des cycles.

« Pas vraiment. »

Tuniq posa sa tasse vide devant le feu et plaisanta :

« Tu aurais moins mal aux yeux si tu arrêtais de froncer tout le temps les sourcils. Toujours les traits tendus, comme si tu surveillais le lait sur le feu. »

Un sourire se glissa sur les lèvres de Qovir. Son regard en revanche ne semblait pas amusé. Anka le remarqua du coin de l’œil sans chercher à comprendre.

« Je n’envie pas ta place, Anka », intervint finalement Anoq. « Les Siqi… Toujours là pour les autres, sans rien pour vous. Pas de foyer, pas d’enfants pour vous attendre. Ce doit être pesant. Il ne t’est jamais arrivé de vouloir tout laisser tomber ? »

Une sévérité glacée rembrunit le visage d’Anka pendant quelques secondes, puis il retrouva son impassibilité habituelle. Elle trouvait inutile qu’on la plaignît, car elle ne faisait rien qu’elle n’avait pas décidé elle-même. Qovir et Tuniq échangèrent un regard, l’un pensif, l’autre vaguement mal à l’aise, conscients de la maladresse involontaire des paroles d’Anoq lequel faisait une moue, encore incertain de ce qui avait provoqué ces réactions.

Comme Anka demeurait sans réagir et que les propos d'Anoq avaient provoqué chez lui un début d'agacement, Qovir intervint :

« Tu ne devrais pas dire ça. Tu as de la chance que la Siqi devant toi soit Anka. Un autre t'aurait probablement envoyer manger de la neige.

— Mais quand même », insista Anoq. « Vous ne trouvez pas ça triste ? Ils sont tous là, à devenir guerrier ou chasseur, même ceux qu’un autre rôle aurait rendu plus heureux. C’est comme s’ils étaient privés d’un véritable Choix.

— Ne critique pas le Choix des autres, » rétorqua sèchement Anka.

« Je ne critique pas. Je suis de ton côté ! Je suis aussi de celui de mon Uviq et de mon Nirviq. De celui de tous les Siqi, même !

— Les ancêtres nous ont confié un devoir et nous l’accomplissons. Nous n’avons pas besoin d’être plaints.

— Bon sang, c’est pas une vie. Ce n’est même pas hómin.

— Peut-être pas, » concéda-t-elle.

« C’est vrai que les Siqi nous donnent beaucoup », dit Qovir avec un air pensif, conscient que, n’étant pas Siqinijiq lui-même, il ne pouvait qu’entrevoir ce que cela impliquait vraiment. « Alors... il faut veiller sur eux en retour, sans quoi ils risquent de trop donner d’eux-mêmes. S'ils acceptent notre aide, bien sûr. »

Tuniq et Anoq regardèrent la chasseuse pour guetter sa réaction.

« Les rennes ne se protègent pas tout seuls, » répéta-t-elle simplement, comme si cette évidence contenait déjà tout ce qu’elle avait à en dire.

Les mots d’Anka semblaient clore la discussion. Elle avait dit ce qui comptait. Qovir, observant les visages des deux autres chasseurs, remarqua leur hésitation.

Plutôt que de laisser le silence devenir pesant, il s’appuya sur ses genoux et lança d’un ton léger :

« Tuniq, est-ce vrai que ton nez est devenu chasseur avant toi ? J’ai entendu dire qu’il flairait déjà les Quma quand tu portais encore des paniers ! »

Tuniq se redressa, feignant l’indignation, quoiqu'un sourire trahissait la fierté qu'il en tirait.

« Et il les flaire toujours mieux que toi, ô Nirviq ! C’est pour ça que je suis déjà aligné derrière notre Uviq pour les traques, alors que je n’ai quitté les récolteurs que depuis quelques années !

— Tu es bien prétentieux ! » rit Qovir, échouant à donner un ton de reproche à sa voix.

Il posa une main sur l’épaule d’Anka et demanda d'un même élan :

« Tu te rappelles du pari contre Tuniq que tu m’as fait perdre à cause d’un Quma qui n’est jamais venu ? »

Anka tourna la tête vers lui, les sourcils courbés, cherchant sans succès dans sa mémoire. Elle n’avait pas souvenir d’avoir annoncé si imprudemment l’arrivée d’un Quma’roq.

Qovir, amusé, lui serra l’épaule et poursuivit :

« Mais si ! C’était il y a deux Échanges, avant que tu deviennes Nirviq ! Tu avais repéré des traces. Tu étais convaincue qu’un Quma rôdait et qu’il attaquerait avant le prochain cycle. Moi, en bon idiot, j’ai parié avec ce rigolo là-bas - oui Tuniq, c’est de toi que je parle - que tu avais raison. Il venait à peine de devenir chasseur, c’était impossible qu’il te prenne en défaut ! Mais lui avait parié qu’il n’y aurait aucune attaque lors de ce cycle. Pourquoi ? Figure-toi qu’il se pavanait, le nez levé, en disant qu’il l’avait… »

Il prit une voix nasillarde :

« … senti dans le vent ! »

Il marqua une pause et retira sa main de l’épaule d’Anka, qui l’observait sans rien dire. Les deux chasseurs, en face de lui, souriaient largement.

« Résultat ? Rien ! » s’écria soudain Qovir. « Je me suis retrouvé bien bête, armé jusqu'aux dents, à faire les cents pas devant les troupeaux pendant des heures. Pss. Pas l’ombre d’un Quma ! Pas même un p'tit sorti de l'œuf ! »

Anoq et Tuniq éclatèrent de rire. Le Nirviq de l'Ouest n’avait pas son pareil pour se tourner en ridicule, et son imitation de la voix et du ton faussement mystérieux de Tuniq avait été particulièrement réussie.

Tuniq, fidèle à son humour taquin, s’exclama :

« C’est à Anka que je dois d’avoir gagné ce pari idiot ? J’ai raflé un harpon flambant neuf, ce cycle-là ! »

Anka resta de marbre, le silence s’étirant autour d’elle avant qu’elle ne déclarât :

« … Le Quma est venu le cycle suivant. »

Le ton imperturbable de sa voix conférait à ses mots un comique involontaire qui fit vaciller Qovir. Secoué d’un rire un peu gras, il frappa plusieurs fois ses cuisses avec ses mains de titan.

« Je me souviens bien de cette chasse ! » dit Anoq, essuyant la larme lui perlant au coin de l'œil. « Un petit Feu-blizzard qui avait suivi le voyage d’une tribu-soeur. Il est venu très près du campement ! Les éleveurs ont mis plusieurs heures avant de réussir à calmer les troupeaux !

— Évidemment qu’il est venu, Anka avait repéré ses traces ! » répondit Qovir, comme s’il eût été offensant de penser le contraire. « Mais en attendant, j’avais quand même perdu mon pari avec l’autre phoque, là-bas. »

Le cercle fut traversé d’un nouvel élan de rires, après quoi Tuniq commenta :

« Anka l’a certainement fait exprès. Je ne savais pas que je t’en devais une. Eh bien… merci ! »

Anka haussa les épaules, laissant glisser ces remarques comme à son habitude. Cependant, une lueur subtile éclaira ses Yeux-Soleil. La conversation l’amusait. Une émotion fragile, presque imperceptible, qui caressa le fil de ses pensées quelques instants avant de disparaître brutalement, happé par l’abîme noir de son esprit.

Tandis que les discussions se concentraient sur la chasse qu’ils avaient partagée ce cycle-là, évoquant les détails de leur stratégie et la témérité de ce Quma’roq, un cuisinier du collectif des artisans vint leur apporter de la nourriture et remplir leurs tasses vides avec de l’eau-de-vie chauffée. Il disposa sur les tapis quelques bols de viande fermentée, de racines bouillies et de baies séchées, leur souhaita un bon appétit et repartit pour faire le service auprès des autres feux.

Qovir piocha les morceaux de viande les plus gras et en offrit quelques-uns à Anka, tapotant sa main lorsqu’elle les accepta.

« Tiens, Siqi. Tu ne peux pas veiller le ventre vide. »

Après une pause, elle dit « merci » et se mit à manger. Qovir hocha la tête, satisfait, avant de se joindre à nouveau aux discussions des autres chasseurs.

Anka mastiquait avec une régularité mécanique. Ses pensées dérivèrent brièvement vers le Quma’roq. Elle se souvint de l’impatience de Qovir ce cycle-là, sa déception d’avoir perdu son pari et sa surprise de le voir arriver le cycle d’après. Ils avaient mené une bonne chasse, que Qovir avait terminé en plantant le coutelas du dernier rite dans la chair d’âme. Le jour-dormant qui avait suivi, tous les Nivuuq s’étaient endormis le ventre plein.

Le murmure des voix autour d’elle s’estompa en arrière-plan, comme si elle s’était temporairement retirée dans un espace intérieur, inaccessible aux autres. Malgré son silence et son retrait apparent, elle était toujours là, une partie intégrante de ce cercle de feu, à sa manière unique.

Un vol tumultueux de pluviers dorés zébra le ciel nuageux, oscillant en rythme avec le grondement lointain des tambours.

Annotations

Vous aimez lire Camille E. Renoy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0