21 - L’envol des pluviers dorés
La fin du jour-éveil marqua aussi la fin des festivités de l’Échange. Les Nivuuq brossaient et pliaient les tapis et les couvertures, récupéraient les braises des feux de joie pour alimenter les foyers des huttes et retendaient leurs cordages en prévision du jour-dormant. Les musiciens emballaient soigneusement leurs instruments dans des peaux duveteuses. Des artisans, réunis en petits groupes, partageaient des techniques de tissage élaborées ces dernières années, leurs doigts dansant sur les fibres comme s’ils les peignaient. Entre les huttes, les rires des enfants animaient le campement d’une joie insouciante. Avec leurs figurines en bois et leurs bâtons, ils mimèrent la cérémonie des rennes-totems, guidant leurs créatures imaginaires vers des pâturages idylliques.
Au bas de la colline, les éleveurs et les chiens avaient guidé les troupeaux jusqu’aux enclos, où ils poursuivaient leur examen minutieux de leurs nouveaux rennes. Ils vérifiaient avec enthousiasme la régularité de leurs bois, l’épaisseur de leur pelage, la solidité de leurs membres, et discutaient déjà des pâturages où ils les conduiraient le cycle suivant. Certaines bêtes plus âgées avaient le souffle un peu court, mais cela n’éveilla pas les inquiétudes ; les célébrations les avaient probablement épuisées.
Des guerriers et des chasseurs, répartis dans les pentes de la colline et dans le vallon, surveillaient prudemment les alentours. Il arrivait qu’un Quma’roq surgît durant les cycles suivants l’Échange, après avoir suivi les traces du voyage d’une tribu-sœur.
Lasse d’attendre le retour de Nuqa, Anka avait pris congé de ses homologues et s’était agenouillée devant la hutte de sa famille. Elle s’occupait utilement en affûtant son harpon en prévision d’une éventuelle attaque. Elle frottait la lame sur une pierre à aiguiser, qu’elle mouillait régulièrement avec l’eau tiède qu’elle gardait dans un bol posé à côté d’elle, près d’un petit feu. Ses mains ajustaient avec assurance l’angle et la force de la poussée de la lame contre la pierre.
Sans interrompre son geste, elle leva les yeux en entendant des pas s’approcher. Nuqa avançait dans sa direction. Il avait les traits tirés et les yeux rougis par la fatigue. Quand il fit halte en face d’elle, elle posa son harpon au sol.
« Tu avais raison, » dit-il en s’accroupissant avec un soupir épuisé. « Le renne est souffrant. Je ne sais pas ce qu’il a. Il n’a aucune plaie ou infection apparente. Mais je ne connais ni le parasite, ni la maladie qui l’affecte. J’en ai parlé avec d’autres éleveurs… personne n’a su me dire ce qui affaiblit ce renne. »
Anka l’écouta sans un mot. Elle ne parlait jamais avant d’avoir écouté tout ce qu’il avait à dire.
« Il prend un temps fou pour gratter la neige et boude ce qu’il trouve en dessous. S’il continue comme ça, il ne pourra plus se nourrir seul et il faudra lui apporter du lichen comme à un faon sevré. »
Nuqa se frotta le visage et poussa un nouveau soupir, plus sec cette fois. Sa propre incertitude l’agaçait.
« Il boit, par contre, » ajouta-t-il. « Il peine à plier les antérieurs pour atteindre l’eau, mais il y arrive avec un peu d’effort. »
Anka hocha la tête, son expression imperturbable. Elle prit le temps de considérer les paroles de l’éleveur.
« Qui s’en occupe ? » demanda-t-elle finalement.
« Quelques volontaires et moi. Nous allons nous relayer pour veiller sur lui. Mais… »
Nuqa s’interrompit. Il hésitait à poursuivre. Percevant ce moment de flottement, Anka empoigna son harpon et se remit à l’aiguiser. Chaque frottement de la lame contre le grain de la pierre émettait un grincement mat. Des gerbes d’escarbilles jaillissant du feu troublaient parfois ce son régulier.
Le regard fatigué de Nuqa suivit quelques instants les mouvements précis des mains d’Anka.
« Tu réfléchis, pas vrai ? » demanda-t-il. « À quoi penses-tu ?
— Je pense à la suite.
— C’est-à-dire ?
— À ce qu’on devra faire si cela empire. »
Son ton direct laissa Nuqa déconcerté. Il se redressa et croisa les bras, le regard fuyant.
« Tu crois que ce renne va mourir ? »
Il avait posé sa question du bout des lèvres, comme s’il redoutait la réponse de la chasseuse.
« Je ne crois rien. Je réfléchis aux possibilités.
— Tu envisages qu’il guérisse ?
— Oui. »
Anka versa un filet d’eau sur la pierre asséchée et reprit les mouvements de va-et-vient du harpon.
« Et qu’envisages-tu de pire ? » osa demander Nuqa.
Cette fois, elle n’offrit aucune réponse. Les paroles d’Anka n’étaient jamais à prendre à la légère, ses silences encore moins. Elle continuait d’aiguiser la lame, chaque geste traçant une ligne entre son calme apparent et la tension de Nuqa. Ce dernier serra plus fort ses bras contre son torse, comme pour se réchauffer d’un frisson ; pourtant, le fond de l’air était plus doux.
Sakari passa à proximité, les bras chargés des harnachements cérémoniels du renne-totem que leur tribu avait reçu lors de l’Échange. Elle ne s’arrêta pas mais ses yeux sombres croisèrent brièvement ceux de sa fille, un échange muet que Nuqa ne put déchiffrer. Elle disparut quelques instants plus tard au détour d’une hutte.
« Tu as parlé à ma mère, » devina Anka.
Nuqa sortit de ses pensées et répondit :
« Je lui ai demandé son avis. Elle n’a aucune idée de ce qui arrive à ce renne mais elle l’a fait isoler tout de suite. Elle a aussi pris ses propres précautions. »
Cette dernière information attira l’attention d’Anka.
Elle demanda :
« C’est-à-dire ?
— Elle va éviter tout contact avec le renne malade, aussi longtemps qu’on ne saura pas si cette faiblesse peut nous affecter aussi. Elle fait attention pour ton père. »
Anka ne dit rien. Ses yeux fixaient inlassablement son ouvrage. Le frottement de la lame avait pris le rythme d’une respiration. Elle approuvait la décision de sa mère ; son père n’était plus aussi résistant que pendant ses années de chasse.
Nuqa recula d’un pas, détournant les yeux en direction des enclos. Son ton se fit plus grave, plus lent.
« Peut-être que le renne ira mieux rapidement. Mais… »
Il hésita.
« J’espère vraiment que je m’inquiète pour rien. »
Elle cessa ses mouvements et leva enfin les yeux vers lui. Elle songea un instant à lui dire qu’il ne servait à rien de se torturer l’esprit avec quelque chose qui n’était pas encore arrivé et qui n’arriverait peut-être jamais, puis se ravisa. Les émotions de Nuqa, qu’elles fussent utiles ou non, n’avaient pas à être discutées.
Alors elle se contenta de dire :
« Continue de le surveiller. »
Nuqa inclina la tête en signe d’acquiescement.
Alors qu’il se retirait, son regard se posa une dernière fois sur Anka, agenouillée devant sa pierre à aiguiser. Elle avait repris son aiguisage méticuleux. Ce geste précis mais d’apparence banale, répétitif et méthodique, incarnait un sang-froid qu’il enviait.
Anka leva à nouveau les yeux et les posa sur le dos de Nuqa tandis qu’il s’éloignait en direction des troupeaux. Elle le regarda jusqu’à ne plus le voir. Puis elle se concentra à nouveau sur ses mains et poursuivit ses mouvements encore quelques minutes, pour effacer le léger accroc qui tordait le tranchant, vers la pointe.
Soudain, un murmure d’ailes et de pépiements stridents lui parvint, de plus en plus puissant. Son regard se tourna instinctivement vers le ciel, où des volées d’oiseaux dessinaient des courbes brisées dans l’azur.
Des pluviers dorés. Il en passait de plus en plus. Leur vol, d’ordinaire fluide, n’était plus qu’un chaos de courbes et de spirales, comme s’ils cherchaient désespérément une issue à un danger invisible.
Elle se redressa et fouilla l’horizon à la recherche d’un Quma’roq ou d’un autre prédateur... Rien.
« Anka ! »
Le cri lointain de Nuqa traversa le camp.
Une onde glacée descendit dans les membres d’Anka, comme si le cri lui avait figé le sang.
L’appel venait des enclos.
Elle se mit à courir, le harpon en main. En un instant, elle traversa le campement. Elle dévalait maintenant la colline à grandes enjambées, la pente lui faisant survoler le sol à chaque foulée. En contrebas, un groupe d’éleveurs agités s’était rassemblé près de l’enclos d’une tribu-sœur. Le troupeau, nerveux, se retirait comme une vague vers le fond de l’enclos.
Quand Anka arriva sur place, elle ralentit et contourna le groupe pour voir ce qui se passait de l’autre côté. Les éleveurs étaient nerveux : leurs paroles et leurs questions se croisaient.
Nuqa était là, agenouillé de l’autre côté de la clôture, ses mains réconfortantes posées sur le flanc du renne qui gisait devant lui sur la neige molle. Le corps de la bête tremblait violemment, ses flancs se soulevaient à un rythme saccadé, chaque souffle labourant l’air d’un râle étouffé. Un de ses bois, fendu à la base, s’était brisé dans sa chute.
Anka pénétra à l’intérieur de l’enclos et s’accroupit, silencieuse, devant le bois brisé ; elle l’effleura avec un air impénétrable. Quant à Nuqa, il examinait la bête fébrilement. Ses mains fouillaient le pelage dense, palpant ses côtes, son cou, observant la couleur de ses muqueuses, cherchant quelque chose, n’importe quoi, qui expliquerait cet état. Mais il ne trouva rien.
Un autre éleveur se mit à genou à côté de Nuqa et examina les membres de l’animal.
« Il n’est pas blessé, » conclut-il.
« C’est le deuxième. Les symptômes se ressemblent… » répondit Nuqa en décochant un regard sombre à Anka.
Il s’adressa au groupe d’éleveurs :
« On doit l’isoler du troupeau. Tout de suite. »
L’annonce fit tomber un silence pesant. Le regard des éleveurs glissa ensuite du renne malade au troupeau distant.
Les rennes regroupés de l’autre côté de l’enclos venaient de se figer, comme s’ils guettaient un signal pour fuir. Au premier coup d’œil, rien ne semblait hors du commun. Ces bêtes-là étaient effrayées mais en bonne forme. Puis Anka aperçut les signes. Elle se redressa, les traits fermés, et se concentra davantage. Le fond de ses globes oculaires pulsait. Elle vit que quelques rennes haletaient, leurs flancs se soulevant trop rapidement pour des bêtes au repos, même après une frayeur. D’autres gardaient la tête quelques degrés trop bas, un déséquilibre presque imperceptible qui trahissait une faiblesse.
Les pensées d’Anka se firent plus nettes : le premier renne, puis le deuxième, et maintenant, un troupeau d’une tribu-sœur. Elle comprit qu’un mal invisible avait déferlé sur les Nivuuq, plus dangereux et sournois qu’un Quma’roq.
Le démon d’écailles, lui, pouvait être combattu au harpon.
Anka entendit les murmures d’angoisse reprendre autour d’elle, les questions s’entrechoquer, mais tout cela lui paraissait lointain, comme si ses conduits auditifs étaient obstrués.
Elle leva les yeux vers le ciel. La lumière pâle de l’été polaire baignait les enclos d’une clarté suave. Elle songea un instant aux pluviers dorés qu’elle avait vus plus tôt, leur vol chaotique troublant l’azur.
Quelque chose avait fracturé le Nord. Une brèche fine et insaisissable, mais suffisante pour ébranler l’existence de tous les Nivuuq.
⥈

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