22 - L’été
An 512 de l’Âge de la Méthode
Temps des Comparaisons
Le groupe de chasseurs progressait à bon rythme, leurs pas réguliers marquant la neige ramollie. Autour d’eux, le dégel peignait la toundra d’une mosaïque de blanc et de brun : des plaques de terres, de sols rocailleux et de végétation brunie perçaient la neige. Elle persistait encore dans les zones ombragées, mais, dans celles caressées par le soleil, la neige aurait disparu dans quelques cycles. D’entre les collines où régnait encore récemment le silence hivernal des rivières gelées, s’élevait désormais le grondement des torrents.
L’été s’installait enfin.
L’arc sur l’épaule, dix chasseurs avançaient en ligne irrégulière dans ce paysage en mutation. Leur vitesse s’adaptait à la qualité du sol, tantôt de la neige flasque, tantôt des plaques d’une pierre grise et rêche, tantôt une masse spongieuse de terre et de végétation qui avalait leurs bottes. Des proies - lapins et oies boréales - étaient attachées par le cou ou les pattes à leurs harnais de chasse.
En queue de file, Anka veillait sur leurs arrières, à l’affût des prédateurs. Sa longue tresse noire, échevelée par les trois cycles de la chasse, battait son dos au même rythme que ses pas. Elle se tenait en retrait des conversations et des rires, mais son regard perçant ne perdait rien de ce qui se passait dans le groupe.
À l’avant se trouvait Amaruq, à la fois Siqinijiq et Uviq de sa tribu. Il avançait avec une assurance presque nonchalante, ses yeux dorés brillant sous la lumière diffuse du Long jour. Son port enthousiaste et ses sourires dégageaient une impression d’insouciance, bien qu’il gardât une attention constante, captant chaque mouvement, chaque bruit qui pourrait troubler leur retour.
Entre lui et Anka, les autres chasseurs - l’Amaviq de leur tribu, Nakturaliq, et des volontaires de plusieurs tribus-soeurs - discutaient avec une apparente simplicité. Leurs voix se mêlaient au grondement de l’eau et au son mou de leurs bottes. Tous se déplaçaient avec la démarche vigilante de ceux qui connaissaient intimement les humeurs changeantes de ces terres.
À l’approche de la moitié du jour-éveil, Amaruq s’arrêta au sommet caillouteux d’un coteau. Il ajusta l’arc sur son épaule et observa le campement et les huttes qui se dressaient sur la prochaine colline, comme un crâne immobile hérissé de pics. Quelques colonnes de fumée grise se dissipaient dans le bleu pâle du ciel. La neige sur les pentes avait presque entièrement fondu. Au bas de la pente, les troupeaux formaient des groupes irréguliers dans leurs enclos de neige sale, parcourus de pistes boueuses. Quelques points noirs, des éleveurs et des chiens, se déplaçaient entre eux.
« On devrait être rentré dans moins de dix minutes ! » lança Amaruq sans se retourner.
Un chasseur plus jeune répondit depuis le milieu de la ligne :
« Enfin ! Il me tarde de m’allonger devant un bon feu ! »
Quand Nakturaliq rejoignit Amaruq au sommet, il avisa le camp au loin et, tout en ajustant le poids des proies qui pendaient mollement sur ses cuisses, jeta un regard amusé à son voisin.
« Menteur. Il y en a pour une heure de marche, au bas mot.
— Tu ne peux pas m’en vouloir d’essayer de leur égayer un peu le moral ! » rétorqua Amaruq, un sourire malicieux au coin des lèvres.
Il désigna les chasseurs qui arrivaient au compte-goutte.
« Regarde comme ils sont mornes ! » s’exclama-t-il avant de s’adresser directement aux chasseurs. « Pas d’exaltation ! Aucune ferveur ! Alors que la chasse est un succès et que l’été arrive enfin ! Qu’est-ce que vos Naaviq vous ont appris ? Qu’on chasse mieux en tirant la tête ? »
Un chasseur du milieu de la file, un hóm trapu à la barbe clairsemée, répondit en souriant :
« On chasse mieux quand on garde son souffle, Uviq ! Toi et tes jacasseries... Juste bons à faire fuir les proies ! C’est un miracle qu’on revienne avec autant de prises ! »
Des rires parcoururent le groupe. Un sourire illumina le visage d’Amaruq, ses Yeux-Soleil reflétant un amusement sincère.
Uviq, le Deuxième Croc, était celui qui guidait les chasseurs vers les zones de chasse et les ramenaient sains et saufs au campement. Il avait aussi la lourde tâche, lorsqu’un chasseur périssait, de rendre le défunt à sa famille. La personnalité de l’Uviq de la tribu d’Anka était parfaite pour ce rôle : il était un guide bienveillant, le joyeux boute-en-train des chasseurs. C’était aussi un soutien loyal, qui parvenait toujours à trouver les mots justes pour apaiser, ne serait-ce qu’un peu, le chagrin des familles lorsque l’un d’eux perdait la vie.
Amaruq fit mine de pointer un doigt vers le chasseur avec un air de reproche.
« Moi, je fais fuir les proies ? Ancêtres, je suis calomnié ! C’est ma douce voix qui les hypnotise et les fait sortir de leurs terriers ! »
Une adolescente d’une tribu-sœur, à peine sortie de son rite de passage, ajouta en riant :
« Peut-être qu’elles sortent pour te demander de te taire ! »
Les rires redoublèrent d’intensité. Hilare, Nakturaliq se pencha en avant, s’appuyant sur ses genoux.
Amaruq leva les yeux vers le ciel comme s’il s’adressait aux ancêtres.
« Trahison ! Voilà comment mes camarades me remercient pour les avoir si brillamment guidés ! »
Nakturaliq essuya une larme, reprenant son souffle tout en ajustant les sangles de son harnais sur ses épaules.
« Allez, Uviq, ne sois pas si susceptible. Tu parles trop, mais tu es un très bon guide. »
Les chasseurs du bout de la file, Anka en dernière, arrivèrent à ce moment. Les plaisanteries l’avaient laissée indifférente. Son regard s’attarda sur Amaruq. C’était en effet un bon guide. Il voyait plus loin que les éclaireurs aux yeux noirs et repérait instinctivement les passages sûrs dans les terres les plus hostiles. Il était parfois grotesque, mais il n’avait pas son égal pour motiver les chasseurs et les distraire des préoccupations du campement.
Le groupe reprit sa marche. Le bruit de leurs pas fut bientôt englouti par les fracas du torrent qui creusait les rives en contrebas. Les sourires s’effacèrent à mesure qu’ils descendaient le relief. Le campement, encore distant, ne les accueillerait pas avec la joie habituelle d’un retour de chasse.
« Allez, chasseurs, ne traînons pas ! Le dîner sera savoureux ! » lança Amaruq pour égayer ses camarades.
Cette fois, il n’y eut aucun rire pour lui répondre. Le regard d’Anka oscillait entre le paysage derrière eux et leur foyer. Les contours des huttes se découpaient avec une netteté froide sur le sommet plat de la colline. Aucun enfant ne jouait aux abords des huttes. Ils n’étaient partis que trois cycles pour chasser et ce n’était déjà plus le même campement qui les attendait.
⥈

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