23 - La propagation

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  Une heure plus tard, les chasseurs atteignirent les premiers troupeaux. Non loin de là, les flots du torrent débordaient par à-coups sur les rives. L’air, chargé d’humidité, sentait la terre mouillée et le bétail. Une boue froide recouvrait les allées entre les enclos. Les chasseurs ralentirent, leurs bottes compressant et libérant la terre détrempée avec des bruits d’éclaboussures.

Onze enclos étaient répartis dans le vallon, comme les pétales d’une fleur piétinée. Dix étaient dédiés aux troupeaux sains des tribus. Certains étaient vides ; les éleveurs sortaient les rennes plusieurs heures tous les cycles pour aller brouter. Mais c’était le onzième enclos, isolé en périphérie, qui attira l’attention des chasseurs. Les éleveurs y avaient rassemblé les animaux malades. Le vent ébouriffait les poils sur leurs flancs tendus, avant de repartir vers le vallon, emportant leurs haleines chaudes loin des autres bêtes.

Postés un peu partout, les éleveurs avaient le visage fermé et le dos courbé par un épuisement profond. Certains s’appuyaient sur leur houlette, le regard perdu. Les chiens, d’ordinaire alertes et actifs, restaient couchés au pied de leurs maîtres, le museau posé entre leurs pattes avant.

Un éleveur accroupi près d’un piquet leva les yeux sur les chasseurs qui passaient devant lui. Son regard restait fixe, presque vitreux, insensible aux proies fraîches oscillant ostensiblement sur leurs torses et leurs cuisses.

Amaruq dirigeait la file d'un pas lent. Ses yeux solaires scrutaient les bêtes avec intensité. Pourtant toujours enclin à plaisanter, aucune blague ne lui vint cette fois.

Nakturaliq secoua la tête et murmura :

« Ça n'a pas l'air de s'être amélioré depuis notre départ. »

Alors qu'ils passaient les derniers enclos avant la pente de la colline, un vieil éleveur, un hóm à la stature robuste venu d’une tribu-sœur, vint à leur rencontre. Des cernes lui boursouflaient les paupières. Le groupe de chasseurs se rassembla devant lui. Anka remarqua la faiblesse de ses doigts, fermés à demi sur le manche de sa houlette.

« Encore douze depuis le début du jour-éveil, » dit-il sans préambule, sa voix rauque révélant des temps de sommeil trop courts. « On ne parvient pas à repérer à temps les rennes malades. Les premiers symptômes sont trop subtils et échappent même aux yeux des Siqi. »

Amaruq fronça les sourcils. Les autres chasseurs, surpris, s’échangèrent des regards soucieux.

Nakturaliq demanda :

« Combien sont-ils, dans l’enclos des malades ? »

L’éleveur désigna le onzième enclos d’un geste las.

« Cent-soixante-quatre… Non, cent-soixante-cinq. Ils tombent l’un après l’autre. Cela n’a l’air de rien, à côté de tous ceux répartis dans les autres enclos… Mais le nombre augmente chaque jour. »

Le groupe resta silencieux, observant les animaux malades au loin. Les bêtes s’entassaient, cherchant un réconfort mutuel auprès de leurs congénères. Ceux qui tenaient encore debout vacillaient par intermittence. Les autres étaient couchés, les naseaux sur le sol, leurs flancs se soulevant de manière erratique. Des éleveurs se relayaient pour leur apporter à boire et déverser devant eux des paniers de mousses tendres et de lichens, grattés et triés par les récolteurs.

Anka fixa tour à tour les rennes sains dans l'enclos le plus proche, attirant sur elle l’attention des chasseurs. Ils connaissaient ce regard de Siqinijiq : des prunelles d’or liquide qui scrutaient, analysaient, à la recherche d’un détail invisible pour les Nivuuq aux yeux noirs. La chasseuse cherchait les bêtes que la maladie avait frappées. Ne repérant rien d’anormal, elle focalisa ensuite ses Yeux-Soleil sur l’enclos des rennes malades, les observant un à un, captant tous les détails pertinents avec une vitesse phénoménale.

« Leur état est stable. Ils ne guérissent pas. Ils ne meurent pas non plus, » observa-t-elle froidement, sans laisser paraître que des pulsations lui faisaient mal, au fond de ses globes oculaires. « Combien de temps resteront-ils malades ?

— On ne sait pas, » répondit l’éleveur. « Impossible à dire pour le moment.

— Quand le sauras-tu ? »

Sa question resta suspendue un instant, dans le grondement du torrent. Des éleveurs discutaient en groupe un peu plus loin. Ils circulaient entre les enclos, à la recherche du moindre signe de la propagation.

« Je ne sais pas trop quoi te répondre, » admit-il l'éleveur avec un air abattu. « On en saura peut-être plus dans quelques cycles. Un troupeau de l’Ouest lointain a échappé à la maladie. Nous cherchons à savoir pourquoi. Immunité naturelle, nourriture... On n'écarte aucune possibilité. »

Cette réponse était parsemée de conjectures, mais Anka la savait honnête.

« Merci, » répondit-elle.

Amaruq voulut ajouter quelque chose, lorsqu'un cri venu d’un enclos sain interrompit ses pensées.

Un renne s’était effondré, les membres agités de spasmes.

Des éleveurs sautèrent la clôture et se précipitèrent vers l’animal à terre. Quelques chasseurs les suivirent pour voir. Les autres rennes se retiraient vers le fond de l’enclos. Ceux des enclos voisins, à l’inverse, s’étaient approchés des piquets, attirés par le bruit ; leurs oreilles s’orientaient un coup à droite, un coup à gauche, comme un tourniquet.

Nakturaliq se tourna vers Amaruq et Anka, l’air grave.

« C’est encore pire que ce que je croyais… »

Le regard d'Amaruq s’assombrit.

« Laissons les éleveurs travailler, » dit-il finalement, tournant le dos à la scène. « Nous ne servons à rien ici. Allons déposer les proies aux cuisiniers puis retournons à la hutte des chasseurs. »

Anka faillit lever un sourcil. Ce flegme ne ressemblait pas à l’Uviq de sa tribu. La situation devait beaucoup l’affecter.

Nakturaliq acquiesça et héla les chasseurs qui s’étaient éloignés pour observer le renne malade. Ils eurent un dernier regard inquiet pour la bête et les troupeaux puis se rassemblèrent, prêts à gravir la colline jusqu’au campement.

Anka laissa la colonne de chasseurs se reformer devant elle, observant le renne autour duquel des éleveurs s’étaient attroupés pour l’aider à se relever et le conduire vers l’enclos isolé. Elle l’avait observé quelques minutes plus tôt : elle reconnaissait la houppette de poils blancs sur son front et ses bois légèrement tordus à une extrémité. Ses yeux de Siqinijiq n’avaient rien remarqué. Pas un souffle tardif, pas un clignement d’œil hagard.

Elle ferma la marche lorsque le dernier chasseur prit place dans la file, quittant des yeux le renne qui peinait à se relever, les membres flageolants.

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