24 - La chute du renne-totem

8 minutes de lecture

  Les chasseurs déposèrent leurs prises aux cuisines. Ce butin plus que convenable ne suffit pas à égayer les cuisiniers. Dans le campement principal et les bivouacs, les conversations feutrées et l’absence des rires habituels tissaient une atmosphère sinistre.

Le groupe rejoignit la grande hutte des chasseurs de la tribu-hôte. Ils retirèrent leurs bottes boueuses avant d’entrer. À l’intérieur, chacun s’affaira de façon bien ordonnée. Les iqlaat furent rangés dans des paniers solides, les arcs suspendus, les carquois réapprovisionnés, les lames et les pointes de flèches minutieusement inspectées. Quelques remarques satisfaites sur la chasse fusèrent, mais la légèreté des échanges avait cédé la place à une routine teintée de gravité.

Anka retirait ses protections de cuir avec la même rigueur qu’à chaque retour de chasse. Les autres chasseurs faisaient de même, accroupis autour de leurs sacs ou debout près des poteaux qui soutenaient les peaux tendues de la hutte, et le long desquels des cordes de rechange pour les arcs pendaient à des crochets.

Alors que les chasseurs retiraient leurs manteaux souillés par les trois cycles de chasse, la peau qui fermait l'entrée de la hutte se souleva.

Qovir se baissa pour entrer et laissa la peau retomber derrière lui. Les chasseurs tournèrent la tête et lui offrirent quelques salutations. Il leur répondit avec sa bonne humeur accoutumée, quoique son sourire s’effaça plus rapidement que d’habitude.

Il repéra Anka et s’avança vers elle. Elle l’avait vu entrer mais, affairée, elle ne l’avait pas salué.

« Bonne chasse ? » demanda-t-il, sa voix grave emplissant l’espace confiné.

« Oui », répondit-elle.

Elle tira son manteau par-dessus sa tête d’un mouvement fluide. Comme tous les chasseurs, elle portait, sous ses fourrures, un pourpoint de laine sombre. Une mèche de cheveux noirs, décoiffée par le geste, retomba sur son visage alors qu’elle pliait le manteau sous son bras.

« Tu ne portes pas la plume de Guidelume », fit remarquer Qovir en voyant son cou nu. « Je peux demander à un artisan de t’en faire un collier, si tu ne veux pas le faire toi-même.

— Ce n’est pas nécessaire », dit-elle en passant derrière lui pour poser son manteau avec ceux qui s’empilaient sur la caisse près de l'entrée.

Les chasseurs se délestèrent ensuite de leurs pantalons poissés de boue. La hutte s’emplissait d’une odeur âcre de transpiration et de gibier. Un à un, ils se retrouvèrent en collants, de la même laine sombre que leurs pourpoints, épousant la musculature sèche de leurs jambes. Chacun ferait ses ablutions plus tard, dans l’intimité du jour-dormant. Qovir les regarda entasser un à un leurs pantalons sur un autre tas, à côté des manteaux.

Quand Anka enfila la tenue propre qui l’attendait au fond de la hutte, Qovir annonça, en s’adressant cette fois au groupe :

« Le troupeau de ma tribu ne compte aucun malade. Le premier renne s’est pourtant effondré il y a plus de huit cycles ! Il faut garder espoir. Les éleveurs vont rapidement comprendre pourquoi notre troupeau se porte mieux que les autres. Ils trouveront des solutions.

— Ce sont des nouvelles encourageantes », répondit aimablement Amaruq qui venait de s’installer devant une pierre à aiguiser, s’abstenant de lui dire qu’ils étaient déjà au courant.

« En attendant, il faudrait éloigner les enclos et éviter de leur faire brouter les mêmes pâturages », ajouta Qovir avec une énergie pleine d’espoir. « Nous pourrions aider… à déplacer les piquets, par exemple. C’est aux éleveurs de le faire, mais ils sont à bout de force. Ils ne dorment presque plus depuis des cycles ! »

Cette fois, Anka redressa la tête. Son regard croisa celui de Qovir.

« Ce n’est pas à nous d’en décider », dit-elle en détachant la lanière de cuir qui nouait la queue de sa tresse désordonnée. « Si les éleveurs ont besoin de nous, ils le feront savoir. »

Qovir acquiesça d’un mouvement de tête songeur, puis détourna soudainement les yeux. Anka passait ses doigts dans ses cheveux pour refaire sa tresse, un air de concentration tranquille lui fronçant les sourcils.

Alors qu'Amaruq aiguisait sa hachette, que les chasseurs terminaient de ranger leurs affaires en discutant de leur chasse avec Qovir et qu’Anka nouait sa tresse, il y eut tout à coup une variation de pression dans l’air.

Seuls les Siqinijiq la ressentirent. Amaruq et Anka se fixèrent un instant, confirmant d'un regard qu’ils n’avaient pas imaginé cette sensation, et se levèrent d’un même bond.

Les chasseurs eurent un mouvement de recul, surpris.

« Que vous arrive…? »

Qovir n’eut pas le temps de terminer sa question.

Des cris retentirent dans le campement.

Les chasseurs bondirent vers leurs armes, se bousculant dans la précipitation. Harpons et hachettes à la main, ils s’élancèrent dehors, certains encore en collants, et attrapèrent les bottes sales qui séchaient sur le seuil. Ils les enfilèrent en même temps qu’ils couraient, se tortillant quelques secondes et sautant à cloche pied. Ils prirent de la vitesse, Amaruq en tête, suivi d’Anka et des autres.

Il y eut des lamentations et un nouveau cri :

« Ancêtres ! Non ! »

Anka serra les dents, accélérant sa course. Cela venait des enclos, cette fois encore.

Ils arrivèrent à l’arrière d’un attroupement qui s’était formé à l’orée du campement. Ils se faufilèrent entre les nomades agités, gémissant et répétant « Il est tombé ! », et s’arrêtèrent de l’autre côté, où la pente de la colline offrait une vue dégagée sur le vallon.

Au milieu d’un enclos, une masse colorée s’étendait sur la neige flasque et sale. À ses côtés, un éleveur gesticulait frénétiquement et appelait à l’aide, criant des mots que le vent et le fracas du torrent déformaient. Des éleveurs et des chiens couraient entre les enclos, ajoutant à la confusion. Nuqa était parmi eux, manquant de se casser la figure après avoir trébuché sur une motte.

Gênée par la clarté dérangeante du soleil suspendu à l’horizon devant eux, Anka plissa les yeux et activa sa vision de Siqinijiq. Amaruq, à sa droite, observait la scène de la même façon, le souffle court, les traits tendus.

Ils reconnurent le renne qui s’était effondré au milieu du troupeau. Les résidus d’arabesques rouges et bleues peintes sur son pelage le rendaient reconnaissable entre mille : c’était le renne-totem de leur tribu, offert à celle de Qovir lors de l’Échange. Sa stature imposante, qui faisait de lui un des plus beaux mâles du Nord, était désormais écrasée sous le poids d’un mal invisible.

Les muscles d’Anka se raidirent. Ses doigts et sa langue furent parcourus de picotements, lui donnant l’impression qu’ils enflaient. Dans la foule amassée derrière elle, des nomades pleuraient. Ce renne incarnait les liens sacrés unissant la tribu-hôte et la tribu frontalière de l’Ouest. Sa chute allait au-delà du drame.

« Nirviq, regarde… » souffla Amaruq dont la voix tremblait. « Regarde les autres rennes. »

Quelques secondes suffirent à Anka pour inspecter les autres animaux de ce troupeau. Plusieurs se tenaient sur des membres anormalement tendus, compensant une soudaine faiblesse.

« D’autres bêtes sont malades, » répondit Anka d’une voix glaciale. « Beaucoup d'autres. Nous n'avions pourtant rien vu, tout à l'heure.

— Quelle est donc cette sorcellerie... ? »

Des bruits de pas s’enfonçant profondément dans la terre boueuse détourna leur attention. Qovir approchait, les épaules basses, sa démarche ralentie par sa carrure massive. Il se fraya un passage dans la foule et, passant les autres chasseurs, il rejoignit Anka et Amaruq et leur demanda :

« Que se passe-t-il ?

— Le renne-totem de ma tribu est tombé », annonça Anka d'un ton sec. « D’autres rennes de ton troupeau sont malades. »

Qovir blêmit. Son regard allait et venait entre Anka et l’enclos, ébloui par le soleil, incapable de se fixer.

« Mais… mais ce n’est pas possible… » balbutia-t-il. « La maladie n’a pas atteint nos rennes.

— Plus maintenant », répondit-elle après une brève hésitation.

Qovir laissa échapper un souffle étranglé.

Il fit un pas en avant, les bras ballants, avant de tomber à genoux, ses mains s’enfonçant dans la terre détrempée.

« C’est un cauchemar, un horrible cauchemar… » murmura-t-il d’une voix blanche, cherchant à maîtriser un halètement d’angoisse.

Amaruq s’approcha de lui avec l'intention de lui poser une main réconfortante sur l'épaule. Qovir leva une main boueuse et trémulante.

« Non, ne me… »

Sous le choc, il fut incapable de finir sa phrase. Il avait le regard perdu, comme s’il cherchait un point d’ancrage dans ce chaos.

Anka observa la scène, la mâchoire crispée. Ses doigts engourdis se serrèrent sur son harpon. Elle avait vu des chasseurs fléchir face à l’adversité, mais voir un tel désespoir mettre ce colosse à genoux la troublait.

D’autres nomades arrivèrent. Un brouhaha de panique s’élevait au-dessus du campement. Anka aperçut sa mère se frayer un passage.

Sakari se fit une place près de sa fille, posant une main ferme contre son dos, et observa à son tour la scène symboliquement désespérante qui se déroulait en bas de la colline. La bouche de Sakari s’ouvrit ; elle ne prononça pas un mot. Des larmes apparurent dans ses yeux, écarquillés.

Le père d’Anka arriva peu après, s’appuyant sur sa canne. Chaque pas dans le sol mou mettait ses genoux à rude épreuve. Son visage conservait toutefois une dignité impassible, marqué par les années de chasse et de survie. Lorsqu’il atteignit sa fille, il lui posa une main sur l’épaule. Il comprit rapidement ce qui provoquait une telle émotion parmi les siens. Les coins de sa bouche s’abaissèrent, une soudaine angoisse oppressa sa respiration.

« Par les ancêtres… » murmura-t-il.

Soudain, il y eut un mouvement nouveau dans le vallon. Sous les yeux des nomades rassemblés à la lisière du camp, un autre renne s'écroula dans un enclos d’une tribu de l’Est. L’effroi parcourut la foule comme une onde. Des pleurs stridents d’enfants s’élevèrent, inconsolables dans les bras des parents nourriciers.

Qovir s’appuya sur une main pour se redresser, mais il resta cloué au sol, les yeux larmoyants face au soleil.

Il bégaya :

« C’est terminé… même… même nous, on n’y échappera pas.

— Non ! » répondit Sakari, sa voix coupant à travers les pleurs des enfants et les lamentations de la foule.

Elle avança de quelques pas, et, se tenant droite à côté de Qovir, elle fit face aux siens.

« Ne vous abandonnez pas au désespoir. Nous trouverons une solution, comme nos ancêtres l’ont toujours fait avant nous ! »

Ces paroles étaient audacieuses, quoiqu'une légère hésitation dans les inflexions de sa voix trahissait le doute qui l’habitait.

Anka, immobile, observa sa mère et les Nivuuq autour d’elle. Elle comprenait la nécessité de cette promesse, tout en sachant que ces mots ne suffiraient pas à changer le cours des événements. Elle serra à nouveau son harpon et, d’un geste réflexe, elle fit un pas de côté pour se rapprocher de son père.

« Il faut réunir le Conseil des tribus », dit Itaq. « Les éleveurs ne peuvent plus gérer cette crise tout seuls. »

Annotations

Vous aimez lire Camille E. Renoy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0