25 - Le conseil des tribus

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  Un calme trompeur s'était répandu dans le campement de la colline. Sous le ciel bas, l’aire centrale accueillait un brasero dont les flammes vacillaient dans le souffle d’une brise froide et humide. Ce lieu, habituellement animé par les chants et les danses, avait pris une allure solennelle. Il avait fallu moins d’une heure après la chute du renne-totem pour qu’il se transforme en un lieu de délibérations.

Autour du feu, les délégués étaient assis, en cercle, sur des tapis et des tabourets de bois brut. Chaque tribu-sœur avait désigné trois représentants, choisis par un vote à main levée ouvert à tous les nomades âgés d’au moins seize ans. Désignés pour leur sagesse, leur influence ou leur autorité au sein de leur collectif, ils portaient sur leurs épaules le poids des décisions à venir. Leurs visages fermés reflétaient l’angoisse générale.

Parmi eux se trouvaient plusieurs Porte-Voix, dont Roqa et Ankora. Celle-ci siégeait aux côtés du maître de chasse Nanooq et de l'éleveuse Sakari. Une seule Siqinijiq se tenait parmi les délégués : Latika, une chasseuse aguerrie des baies de l'Est dont la figure, cachée à demi par sa longue chevelure noire, était couverte de cicatrices boursouflées.

Les Nivuuq s’étaient rassemblés en silence autour du cercle. Quelques paires d’yeux dorés ornaient le visage des chasseurs et des guerriers qui assistaient au conseil, répartis sans logique apparente au sein de la foule.

Le vieil Itaq se tenait entre sa fille et Nuqa. Il s'appuyait d'un côté sur son bâton, planté dans la terre humide, et s'accrochait de l'autre au creux du bras d'Anka. Droite et immobile, elle le soutenait tout en observant un à un les délégués.

Nuqa réprimait poliment ses bâillements, les traits gonflés et le teint pâle. Il s’appuya contre le totem planté derrière lui.

« Regarde Qovir, là-bas », chuchota-t-il à Anka.

Elle suivit son regard et repéra le colosse, campé entre deux huttes, une tête au-dessus du reste de la foule. Il avait meilleure mine que tout à l’heure. Le choc avait dû lui passer.

« Il est presque aussi grand que ma hutte », murmura Nuqa avec une pointe d’humour. « Comment a-t-il pu devenir chasseur ? Les proies et les Quma doivent le repérer à des collines à la ronde ! »

Anka haussa les épaules sans répondre. Bien que la plaisanterie ne manquât pas d’esprit, elle était contredite par les prouesses de Qovir sur les terres de chasse.

« Le conseil va commencer », intervint Itaq avec un ton de reproche. « Vous pourrez discuter plus tard. »

Nuqa mima d’une main qu’il scellait ses lèvres.

La coutume voulait qu’un délégué de la tribu-hôte prît la parole en premier. Nanooq se leva avec lenteur, vêtu de son manteau cérémoniel en fourrure d’ours polaire. Son regard asymétrique dériva sur l’assemblée silencieuse.

« Frères et sœurs », lança-t-il. « Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est parce que nous faisons face à une menace qui dépasse chacune de nos tribus. La santé de nos rennes décline. Leur faiblesse se répand de cycle en cycle. Si cette maladie continue de se propager, elle emportera non seulement nos troupeaux, mais aussi notre peuple. »

Dans la foule, des nomades préoccupés discutaient entre eux. Nanooq leva une main pour imposer le silence.

« Ce conseil est rare. Nous ne nous rassemblons ainsi que lorsque nos coutumes, nos terres ou nos vies sont en péril. Cette fois, il s’agit des trois. »

Tandis que ses paroles s’enracinaient dans chaque esprit, il fit un signe à Ankora et retourna s’asseoir.

Assise sur un tabouret, la vieille chamane toussa. Quand sa toux s’apaisa, ses épaules frêles tremblèrent encore quelques secondes. À ses côtés, son apprenti ajusta une couverture sur ses épaules avant de l’aider à se lever. Ses jambes flageolèrent. Les derniers cycles l’avaient beaucoup affaiblie. Quand elle fut enfin stable, ses yeux blancs regardèrent vaguement en direction de Nanooq avant de se tourner vers les délégués.

« Le Chant nous enseigne », commença-t-elle d’une voix faible, mais sans hésitation, « que chaque déséquilibre a une cause. Ce fléau n’est peut-être qu’un écho d’un désordre plus profond. »

Une faiblesse dans les genoux la fit chanceler. Des chuchotements inquiets se répandirent dans l’assemblée tandis que son apprenti lui empoignait un bras, pour l’aider à rester droite. La tristesse se lisait sur les traits du jeune Nivuuq.

Ankora ajouta doucement :

« Ce n’est pas la première fois que nos terres nous envoient un avertissement. Souvenez-vous de la crise des lemmings, il y a deux générations. »

Tous hochèrent la tête. Le souvenir de cet épisode, bien qu’ancien, était gravé dans la mémoire collective des Nivuuq.

La chamane reprit :

« Les lemmings s’étaient multipliés en quelques cycles. Il y en avait autant dans la toundra qu’il y a d’étoiles dans le ciel ! Les racines des plantes étaient rongées, les sols s’effondraient, des prédateurs voraces rôdaient jusque dans nos campements. Ce chaos avait duré des mois entiers. Nous pensions ne jamais nous en relever. »

Elle s’interrompit un instant, le souffle court.

« Mais nous avons survécu… Parce que nous avons compris que nous avions trop chassé les prédateurs. Il fallait les laisser proliférer et réguler eux-mêmes les populations de rongeurs. Peu à peu, leur nombre est redevenu supportable et les prédateurs se sont naturellement éloignés de nos terres. »

Elle ferma les yeux avec une expression attristée.

« Peut-être avons-nous oublié notre place dans le Nord. Peut-être avons-nous trop pris à la terre... »

Elle se tut, et son apprenti l'aida à se rasseoir. Son silence, plus éloquent encore que ses paroles, laissait à chacun le soin de méditer. L’idée que le Tout était peut-être en train de rétablir l’équilibre, après avoir été perturbé par les Nivuuq, effleurait leurs pensées.

Nanooq se leva et reprit la parole d’une voix ferme :

« Nous avons toujours respecté le Chant, chassé et cueilli avec parcimonie depuis des années, sans jamais prendre plus que nécessaire. Nous protégeons même le Nord de la menace des Quma’roq, peut-être mieux que tous les autres peuples. Comment pourrions-nous être punis ? Cette maladie nous nargue depuis trop de cycles. Elle doit être combattue comme nous chassons les démons du Nord : avec détermination et courage, sans attendre l’aide des ancêtres, ni qu’ils frappent à notre place. »

Anka fronça les sourcils, étonnée. Il était rare qu’un Nivuuq exprimât de telles pensées à voix haute.

Une rumeur d’indignation commença à gronder dans le cercle.

« Nos ancêtres nous guident à travers le Chant », expliqua Nanooq. « Ils nous donnent le savoir et le courage nécessaires pour survivre. Ils ne portent pas les coups à la place des chasseurs, pas plus qu’ils ne guériront nos rennes pour nous. »

Un éleveur d’une tribu de l’Est se leva, portant aux jambes des guêtres d’un bleu clair intense, un coloris typique des tribus orientales. Sa voix, d’un ton haut mais clair, portait le pragmatisme propre à son rôle.

« Ce fléau pourrait venir de l’eau des rivières ou des plantes que nos bêtes broutent dans les vallons. Ces plantes sont-elles saines ? L’eau est-elle pure ? Nous n’en savons rien. Peut-être faut-il nous déplacer d’un autre côté du territoire de la tribu-hôte. »

L’assemblée réagit par des murmures nerveux, particulièrement parmi les nomades de la tribu d’Anka. Cette suggestion impliquait bien plus qu’un simple déplacement. Quitter les collines signifiait s’aventurer vers les frontières des terres sûres, à la merci des Quma’roq. Et rien ne garantissait que les rennes, déjà affaiblis, pourraient survivre à un tel voyage.

Un délégué se mit brusquement debout : un artisan d’une trentaine d’hivers, membre d’une tribu de l’Est. Son visage ovale, marqué par des traits durs et le pli amer de sa bouche, exprimait une colère à peine contenue.

« Nous avons échangé des rennes avec la tribu-hôte ! »

Il désigna Sakari, assise non loin, d’un geste accusateur. Ses paroles fusèrent comme une flèche.

« Ce sont vos bêtes qui sont tombées malades les premières. Et c’est votre totem qui s’est effondré ! Peut-être aurions-nous dû être plus vigilants avant d’accepter vos animaux. Nous avons été trop naïfs ! »

La nervosité gagnait la foule. Les discussions y reprirent et culminèrent en un brouhaha. Nanooq fronça les sourcils, les lignes profondes de son visage révélant une irritation grandissante. Le poids de l’accusation pesait sur l’ensemble de la tribu-hôte, mais les regards convergèrent inévitablement vers Sakari.

Assise dans une posture digne, elle laissa les mots de l’artisan retomber avant de se lever. Son calme tranchait avec l’agitation ambiante.

« Si c’est le cas », répondit-elle d’une voix posée, « ce serait une coïncidence tragique, car nous n’aurions jamais sciemment confié des rennes malades. Chaque animal offert lors de l’Échange était en pleine santé, autant que nous pouvions en juger.

— Vous avez manifestement raté les signes. Les éleveurs de la tribu-hôte ont failli !

— Nous savons tous », reprit-elle avant qu’il ne pût poursuivre ses reproches, « que l’Échange est une promesse. Une alliance entre tous les Nivuuq. Crois-tu vraiment que ma tribu briserait ce lien par négligence crasse, ou pire, par tromperie ?

— Personne ne vous accuse de l’avoir fait exprès », rétorqua l’artisan. « Mais si vous aviez mieux inspecté vos bêtes, rien de tout cela ne serait arrivé !

— Ne sois pas inutilement offensant », répliqua Sakari d’un ton ferme. « Il n’y avait aucun signe. Même les Siqi n’ont rien vu venir. Le premier malade n’a été découvert qu’après les rites ! Il faut que nous acceptions tous, ici et maintenant, que ce fléau nous est tombé dessus sans crier gare et que nous devons l’abattre ! »

L’artisan lui darda un regard sévère, mais ne répondit pas. Les mots de l’éleveuse décelaient une vérité qu’il ne niait pas. Il retourna à sa place, l’expression fermée. Sakari se rassit à son tour, poussant un soupir résigné.

Depuis la foule redevenue silencieuse, Anka observa sa mère ajuster ses manches sur ses poignets. Elle approuvait ses mots et respectait sa capacité à s’exprimer en public. Elle avait, à chaque prise de parole de sa mère, senti la main de son père se serrer autour de son bras, puis se détendre, un mouvement inconscient qui trahissait l’émotion du vieil hóm. Ses lèvres avaient murmuré des mots inaudibles, peut-être des encouragements ou des jurons à demi-formulés.

Nuqa se pencha vers le père d’Anka.

« On a bien fait de voter pour elle. »

Le vieil hóm acquiesça d’un mouvement de tête. Sakari dégageait une impression de force tranquille malgré l’hostilité que l’artisan avait dirigée contre elle.

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