26 - La dissonance

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  Roqa, le Porte-Voix flamboyant de la plus grande tribu de l’Est, se redressa et fit quelques pas à l'intérieur du cercle. Il leva une main apaisante, attirant l’attention de l’assemblée. Les bandes de tissu bleu qui ornaient ses fourrures de loup cérémonielles ondoyaient à chaque mouvement.

« Ce n’est pas le moment de chercher des responsables », dit-il d’une voix grave qui portait bien au-delà du cercle. « La priorité est d’identifier la ou les causes et d’agir. Diviser nos tribus ne fera qu’empirer la situation. »

Des délégués hochèrent la tête.

« Porte-Voix Roqa et Sakari ont raison », dit Nanooq d’un air approbateur. « Nous devons surmonter cette crise ensemble. »

Une Porte-Voix de l’Ouest, une nomade aux traits plats qu’une cinquantaine d’hiver avait abîmés, se leva à son tour. Elle s’avança de quelques pas vers le braséro, son ombre s’étirant derrière elle.

« Il est en effet inutile de nous perdre en querelles », dit-elle d’une voix douce, chaque mot pesé avec soin. « Nous devons agir vite. Déplacer nos troupeaux de l’autre côté du territoire de nos amis hôtes est une solution irréaliste. Si l’eau ou les pâturages sont en cause, les solutions sont évidentes. Que l’eau soit bouillie, que les récolteurs aillent repérer des zones où la végétation est saine. Mais cela exigera de nombreux volontaires, ainsi que des guerriers et des chasseurs pour les protéger. »

Les paroles d’approbation de plusieurs délégués furent vite interrompues par un guérisseur de la tribu du Nord-Est, la plus proche de celle d’Anka. Il se leva avec une hésitation visible, ses mains nerveuses serrant la pierre-veille suspendue à son cou. Ses yeux noisette, une couleur rare parmi les Nivuuq, revinrent plusieurs fois vers ses codéléguées : deux récolteuses encore en tenue de travail.

« Qu’en est-il de nos voyages de retour ? » se lança-t-il d’une voix tremblante. « Nous sommes supposés repartir pour nos territoires dans moins de huit cycles. Devrions-nous partir quand même ?

— Que deviendront nos bêtes, si on part ? » renchérit une de ses codéléguées, qui s’était levée en même temps qu’elle avait pris la parole. « On ne peut pas simplement abattre les malades ici et partir avec ceux qui ont l'air sain. La maladie est sournoise, elle se cache dans tous les troupeaux. Des rennes s’écrouleraient tout au long du chemin. On souillerait toutes les terres Nivuuq ! »

Un pli attristé apparut sur les lèvres de la Porte-Voix de l’Ouest, qui s’était rassise entre-temps.

Elle répondit d’une voix émue, sans même se lever :

« Tuer les malades en dehors des cycles d'abattage, alors qu’on ne sait ni de quoi ils souffrent, ni s’ils peuvent être soignés ? Ce serait un sacrilège… »

Personne ne lui reprocha d'avoir parlé en restant assise, car déjà la seconde récolteuse se leva pour se tenir aux côtés de ses codélégués :

« Alors, que faisons-nous ? On part ? On reste ? »

Nanooq se remit debout :

« Si les rennes ne peuvent pas voyager, soit parce qu’ils sont trop faibles, soit parce qu’on risque de contaminer les autres territoires, alors vous devez rester le temps de trouver un remède ou que la maladie disparaisse d’elle-même. Nous ménagerons nos ressources et enverrons les chasseurs et les récolteurs chercher des vivres plus loin. Nous y arriverons. Nous avons encore quelques mois devant nous avant l’arrivée de l’hiver. »

Le guérisseur secoua la tête, l’angoisse perçant dans sa voix devenue plus aiguë :

« Nous surpeuplons déjà vos terres pendant l’Échange. C’est acceptable pour une quinzaine de cycles. Mais là, tu suggères qu’on reste ici jusqu’à l’hiver ? On ne tiendra jamais !

— Bien sûr que nous tiendrons ! » répondit Nanooq. « Les chasseurs et les récolteurs de nos tribus sont nombreux et talentueux. Ils sauront trouver de quoi nous faire tenir. Et si l'aide des autres collectifs devient nécessaire, ils aideront ! »

La voix puissante de Nanooq fit résonner sa détermination dans tout le cercle. Elle trouva un écho parmi certains délégués. Le guérisseur hocha la tête avec un début d’apaisement et retourna s’asseoir avec les deux récolteuses. Mais, dans la foule comme dans le cercle, tout le monde ne partageait pas l’optimisme du Premier Croc.

Anka observait la scène avec une intensité froide. Son père, en revanche, inclina la tête vers elle, un geste qu'elle comprit tout de suite : il était inquiet. Elle sentit sa main osseuse sur son bras se raffermir brièvement, avant de relâcher sa prise pour reprendre son attitude stoïque.

Nuqa, les bras croisés sur son torse, dit à mi-voix :

« Nanooq est malin comme un renard, mais il ne pourra pas arrêter l’hiver. Il nous faut un plan. »

Un autre délégué se leva : un jeune père nourricier de l’Ouest. Son menton arborait un bouc taillé avec soin, signe d’un orgueil discret.

Il demanda d’une voix claire, légèrement rehaussée :

« Et si la situation ne s’améliore pas avant l’hiver ? Que se passera-t-il lorsque le froid blanchira à nouveau les steppes ? Qu’adviendra-t-il de nous ? »

Une panique soudaine ébranla la foule, et, autour du braséro, le cercle sombra dans un chaos de voix discordantes.

« Il fera trop froid. On mourra. Nous serons contraints de partir quand même pour les vallées-refuges…!

— Impossible. Les rennes n’y arriveront pas !

— Sans eux, nous disparaîtrons des terres blanches !

— Alors quoi ? Il nous faut quitter le Nord ? Pour vivre comme les Hóms sédentaires, sous le joug des Rochelins et des essaims de Quma des haies ?!

— Hors de question !

— Abandonner la terre de nos aïeux...? Inacceptable ! »

Les cris se mêlaient à des murmures indignés.

« Partir serait une trahison envers Ceux qui veillent, une profanation du Chant ! »

Les paroles se heurtaient sans cohérence, chacun cherchant à faire entendre ses craintes ou sa colère. Autour, la foule devint houleuse. Anka et Nuqa se tinrent de part et d’autre d’Itaq pour empêcher les nomades de le bousculer par mégarde.

Roqa avança de quelques pas en levant ses mains devant lui, un geste habituellement suffisant pour rétablir le calme. Mais, cette fois, il n’eut aucun effet. Le désordre s’intensifiait, nourri par l’angoisse collective. Latika, la déléguée Siqinijiq, croisa les bras sur son torse sans un mot, consternée par la tournure que venait de prendre le conseil.

Sakari se releva d’un bond et s’avança d’un pas décidé jusqu’au braséro. Elle scruta les délégués à travers les ondulations du feu. Personne ne lui prêta attention.

Un air résolu se glissa sur ses traits. Elle inspira profondément, ses mains se crispant brièvement sur les pans de sa tunique.

Avec une force inattendue, elle entama un chant de gorge. Puissant et profond, il roula comme le tonnerre au-dessus des flammes.

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