27 - Un écho
Les vibrations gutturales de Sakari traversèrent l’assemblée agitée. Les sons montaient et descendaient, oscillant entre notes basses et halètements, imposant leur présence envoûtante au-dessus du tumulte.
La vieille Ankora, le visage soudain éclairé par une joie intense, se leva de son tabouret avec l’agilité d’une jeune hómine. Elle avait immédiatement reconnu le passage du Chant qu’entonnait l’éleveuse.
Échappant au soutien de son apprenti, elle s’avança seule jusqu’au feu et s’arrêta devant Sakari. D’un geste habité, elle posa ses mains squelettiques à la base de sa gorge ridée et joignit sa voix à la sienne. Ses notes, plus aiguës, fragiles et tendres, répondaient à celles de Sakari, qui, ravie, lui rendit l’écho avec une ferveur renouvelée.
Les deux hómines se tinrent là, front contre front, leurs souffles se mêlant entre elles.
Le calme revint peu à peu parmi les Nivuuq. D’autres mélodies émergèrent, d’abord discrètes, puis de plus en plus nombreuses. Elles vinrent de toutes parts, mêlant les tonalités légères des enfants, les timbres puissants des hómines et les voix plus rocailleuses des hóms.
Alors qu’il joignait sa voix au chant collectif, Itaq s’accrocha au bras d’Anka, comme si la force qu’il y mettait lui venait de ses jambes. Nuqa chantait avec lui, les yeux levés vers le ciel nuageux.
Anka perçut les vibrations autour d’elle : dans le corps de son père, dans l’air qui l’entourait. Les sons se répandaient de la colline jusqu’au vallon. Elle aperçut Qovir, psalmodiant le front penché, les paupières closes, avec une expression d’une grande piété.
Anka ne le chantait pas, mais elle le connaissait aussi bien que n’importe quel Nivuuq. C’était le chant de l’unité et du partage, l’un des premiers que les Nivuuq enseignaient aux enfants. Elle l’avait appris avant même de savoir marcher.
Des souvenirs sans contours précis affleurèrent à l’orée de ses pensées : une chaleur ancienne, l’écho de rires, les chants de ses frères se relayant pour la porter dans leurs bras. Son sang se mit à battre au rythme de cette harmonie millénaire. Quelque chose comme un souffle lui caressa le front... mais cela ne venait pas du vent. Elle ferma les yeux et laissa cette sensation indéfinissable l’envahir.
Puis la faille se referma.
La chaleur, les rires, la sensation d'être bercée. Tout disparut.
Anka rouvrit les yeux.
Des spasmes involontaires contractaient ses paupières. Une impression de vide la déconcentra une seconde.
Tout autour, le Chant, guidé par Sakari et Ankora, continuait d’unir les Nivuuq.
Elle bougea un pied et enfonça la pointe de sa botte dans le sol, pour s'ancrer à nouveau dans le présent.
⥈

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