29 - Avant la ruine

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  Le conseil des tribus s'achevait à peine que, déjà, les Nivuuq s’attelaient à leurs responsabilités. La discipline imposée par leur mode de vie les avait forgés ; elle présidait à leurs gestes et à leurs pensées. Cette fois, pourtant, une effervescence chaotique les animait. Il ne restait que quelques heures avant le jour-dormant. Beaucoup restait à faire pour respecter les délais fixés par le conseil.

Les éleveurs s’activaient autour des enclos, dans un air saturé d’humidité et d’inquiétude. Des aînés supervisaient les opérations, lançant des directives dans le brouhaha des éleveurs et les brames incertains des rennes. Des piquets étaient arrachés à la terre spongieuse, puis replantés plus loin. Nuqa s’occupait de déplacer l’enclos des bêtes malades. Il lui arrivait de trébucher ; chaque piquet semblait être le dernier avant qu’il ne s’effondrât et s’endormît à même le sol.

Peu à peu, les lignes des enclos se redessinèrent. Celui des rennes malades fut installé plus loin encore, au cœur du vallon.

Sur une saillie dans la pente de la colline, surplombant la lisière des premiers enclos, Anka montait la garde avec quelques guerriers et chasseurs, dont le jeune Qimluq. Harpon en main, le coutelas du dernier rite à la ceinture, elle scrutait les alentours. Son regard balayait les reliefs bruns et blancs avec une régularité mécanique.

En cette période de troubles, une attaque, d’un Quma’roq ou même d’un simple loup, suffirait à faire basculer le campement dans la panique.

L'esprit d'Anka, toutefois, était encombré. Ses pensées revenaient sans cesse à l'annonce de sa mère.

Sakari faisait partie de ceux que l’on désignerait sans hésiter : expérimentée, respectée, tenue à l’écart des bêtes malades au cours des derniers cycles. Lorsqu’elle avait annoncé qu’elle partirait pour l’Ouest, Anka avait simplement incliné la tête. Cette décision la troublait, bien qu’aucune agitation intérieure ne transparût de sa stature stoïque.

Quant à Itaq, il n’avait pas protesté. Il n’avait même rien dit.

Pourtant, Anka avait senti la main de son père se resserrer imperceptiblement sur son bras, comme s'il s'était attendu à ce qu'un autre nom soit désigné. Celui d'Anka, peut-être.

Depuis, il s'était muré dans le silence.

Avant que Sakari pût expliquer son choix, il fut déjà l'heure pour Anka d'assurer son tour de garde.

Son regard, depuis, restait fixé sur l’horizon.

  Au dernier quart du cycle, la plupart des enclos avaient été déplacés. Les rennes souffrants se laissaient guider, impotents, vers leur nouvel enclos. Leurs congénères les observaient à distance, le museau tendu, les oreilles pivotant en tous sens.

À l’écart de la piste menant au campement, sur une parcelle de terre nue, des bâtisseurs érigeaient les nouvelles huttes des éleveurs. Plus bas, au milieu du vallon, une tente venait d’être plantée près du nouvel enclos des malades.

C’est trop loin, se dit Anka, évaluant instinctivement le temps qu’il lui faudrait pour l’atteindre, si un danger survenait.

Le confinement des éleveurs suscitait la controverse. Anka ne songeait néanmoins pas tant à leur isolement affectif qu’à la vulnérabilité structurelle de ce bivouac et, plus loin, de la tente isolée en plein vallon. À découvert, sans un relief pour s’abriter. Elle trouvait cette décision absurde. Mais elle était pourvue de la légitimité du conseil, alors elle n’ébruita pas ses objections.

Qimluq, posté non loin d’Anka, rompit le silence en grommelant :

« Ils les mettent à l’écart, mais à quoi cela sert-il ? Nous avons passé des cycles en leur compagnie. S’ils sont malades, alors nous aussi. »

Anka tourna la tête vers lui.

« Tout ce que nous pouvons faire, c’est veiller sur eux.

— Tu as raison, Nirviq. Mais je ne comprends pas comment nous avons pu en arriver là. »

Elle ne lui répondit pas. Elle venait de repérer du mouvement. Une silhouette massive, accompagnée de quatre autres plus petites, venait d’apparaître au sommet de la colline voisine, au sud du vallon.

Anka focalisa sa vision. Ses sourcils se froncèrent ; le fond de ses yeux lui fit mal. Elle reconnut la démarche assurée de Qovir. Il s'engageait dans la pente, passant entre deux groupes d’arbustes aux bourgeons d’un vert jaunâtre. Des morceaux sanglants d’un bœuf musqué pendaient de ses épaules ; il portait à lui seul une part disproportionnée de cette proie. Derrière lui, ses compagnons peinaient à avancer, écrasés sous le poids de la viande fraîche. Au lieu de mener le groupe, l'Uviq de cette chasse fermait la marche, claudiquant presque, courbé sous un gigantesque cuissot. Il faillit manquer pied en entamant la descente vers le vallon.

Qimluq comprit qu'Anka avait activé les Yeux-Soleil ; il l'avait deviné en voyant son visage fermé et sa pupille réduite à un point noir, au milieu de ses iris dorés.

« Qu'as-tu vu ? » demanda-t-il en empoignant son harpon.

« Le groupe parti chasser après le conseil.

— Oh », lâcha Qimluq.

Ses épaules se relâchèrent. Il se tourna vers le vallon et plissa les paupières, sans distinguer autre chose que de lointains points noirs sur le versant opposé.

« Ils reviennent avec des proies ?

— Avec une proie », corrigea-t-elle.

« Ah ! Ils reviennent sûrement avec un Cogne-plat », s’exclama un guerrier du groupe de garde. « Un éclaireur a repéré le troupeau au seuil du jour-éveil, derrière cette colline. Une chasse aussi proche du campement... quelle chance ! »

Qimluq leur lança un regard un peu vexé et grommela :

« J’aurais préféré chasser, moi aussi. »

Le guerrier fit claquer sa langue, désapprobateur. Il n'ajouta rien et retourna à sa veille.

Anka ne dit rien non plus et poursuivit sa surveillance des collines. Par moments, son regard dérivait vers la lente procession du groupe mené par Qovir.

  Une heure plus tard, les chasseurs atteignirent les enclos. Les quatre à l’arrière s’arrêtèrent quelques minutes pour reprendre leur souffle, échinés, avant de se remettre en marche dans le sillage de Qovir.

En d’autres cycles, la prise aurait provoqué des cris de triomphe. Cette fois, les éleveurs restèrent muets sur leur passage.

L’odeur de la proie atteignit la colline avant le groupe de chasseurs. Un effluve persistant de sang, de viscères tièdes et de musc, porté par le vent.

Qovir arriva au pied de la colline. Les deux antérieurs musculeux et gras du Cogne-plat, encore attachés au garrot, pendaient de part et d’autre de ses épaules comme des trophées grotesques. Ses compagnons essoufflés arrivèrent peu après.

Puis Qovir avisa le groupe de garde sur le promontoire et, ignorant les grognements de protestation derrière lui, gravit la pente dans sa direction. Plus bas, les autres chasseurs s’appuyèrent sur leurs genoux, la respiration rauque. L’un d’eux laissa échapper un râle qui fit tomber la goutte suspendue à son nez.

Après quelques foulées d’une aisance insultante, Qovir s’arrêta face à Anka. Il essuya la sueur de son front avec le dos de sa main, étalant malgré lui une traînée de sang. Un sourire crispait ses lèvres.

« Impressionnant, non ? » lança-t-il d’un ton faussement désinvolte.

Anka, le harpon contre l’épaule et le regard impénétrable, le jaugea sans un mot, puis jeta un coup d’œil aux chasseurs éreintés en contrebas. La sueur leur collait les fourrures au corps.

Après un court silence, elle répondit d’une voix plate :

« Si ton but est d’essorer tes coéquipiers et de te casser le dos, alors oui. Très. »

Qovir cligna des yeux, pris au dépourvu. Les guerriers et chasseurs autour d’eux restèrent un instant figés.

Puis des rires stupéfaits éclatèrent sur le promontoire.

Pendant encore un moment, Qovir chercha ses mots. La chasseuse ne bougeait pas. Son regard perçant restait fixé sur lui, toujours impassible malgré les réactions qu’elle avait provoquées.

« Par les ancêtres ! L’été te gagne, toi aussi ! » s’exclama-t-il enfin, ravi, comme s’il venait d’assister à un événement aussi rare que l’apparition de la lune bleue à l'horizon de la Mer de verre.

Anka n’avait jamais répondu à ses boutades auparavant, se contentant de lui lancer un regard indéchiffrable ou de l’ignorer.

Le rire franc de Qovir résonna par-delà les enclos. Quelques éleveurs tournèrent la tête dans leur direction, surpris d'entendre un rire aussi joyeux en ces cycles de malheur. Le rire parvint même jusqu'à Nuqa, qui préparait un feu devant la tente installée près de l’enclos des rennes malades.

Qovir se tut peu à peu. Son sourire, néanmoins, s’attarda. Une expression différente, plus calme, apaisait ses traits. Sa main se leva et effleura la capuche d’Anka pour la remettre en place.

« Certains d’entre nous aiment relever des défis », dit-il finalement.

Les sourcils d'Anka se rejoignirent au-dessus de son nez. Elle ne sut dire s’il avait repris leur conversation après ses rires inutilement bruyants ou s’il s’était parlé à lui-même. Elle ne lui demanda pas de s’expliquer.

Comme Anka restait sans réaction, Qovir lui tourna le dos en esquissant un geste d’au revoir.

Il amorça sa descente du promontoire en ajustant les deux antérieurs du Cogne-plat posés sur ses épaules. Ses grandes mains stabilisaient les membres ballants à chacun de ses pas. Plus bas, les chasseurs l’attendaient, figés dans une fatigue à peine exagérée : luisants de sueur, les bras ballants, comme si le moindre effort supplémentaire leur arracherait un fragment de vie.

Lorsqu’il les rejoignit, Qovir s’apprêta à les encourager, mais l’un d’eux, accroupi contre un buisson bourgeonneux, leva une main pour l’interrompre.

« Ça y est », haleta-t-il, une pointe d’ironie dans la voix. « L’idée même d’avoir à grimper cette colline m’a décidé. Je vais faire un nouveau Choix. Adieu la chasse. Me voilà, cuisine ! »

Les trois autres chasseurs, rompus, émirent un rire un peu jaune.

Un sourire releva un coin de la bouche de Qovir.

« Excellente idée. Tu pourras laver les marmites. »

Depuis le promontoire, un guerrier observait la scène, les bras croisés sur son torse solide. Son regard glissa vers Anka. Elle avait déjà repris sa posture de vigie, les yeux à l’affût du moindre tressaillement dans les ombres des reliefs lointains.

« Voilà qu’Anka devient comique », dit-il avant de lâcher un rire sec. « Les étoiles vont bientôt nous tomber sur la tête. »

Un ricanement feutré se répandit parmi les gardes. Anka ne lui répondit pas.

Le guerrier haussa les épaules.

« Eh bien… On aura au moins ri un peu, avant la ruine. »

Les autres hochèrent la tête avec un sourire morose, et chacun retourna à sa veille.

Depuis le campement, les coups de qilaut marquèrent le début du jour-dormant. Le son accabla les guerriers et les chasseurs. Il affecta aussi Anka, mais elle carra les épaules, le harpon à la main, le regard endurci. Un mouvement à peine visible tordit ses lèvres.

Au prochain jour-éveil, l’expédition partirait vers l’Ouest. Elle porterait sur ses épaules une responsabilité bien plus lourde que n’importe quel Cogne-plat.

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