30 - L’expédition occidentale
Sur l’aire centrale du campement de la colline, une vingtaine de volontaires s’affairaient, ajustant les sangles de leurs havresacs et vérifiant leurs provisions. Deux Siqinijiq se tenaient parmi eux : l'Uviq d’une tribu-sœur de l’Ouest, familier des terres occidentales, et Silla, la Naaviq de la tribu d’Anka. La démarche ample de Silla, qui supervisait les préparatifs, imposait une discipline silencieuse aux voyageurs. À ses côtés, Sakari aidait un Nirviq d’une tribu de l’Est avec son sac qui refusait de se fermer.
Autour d’eux, de nombreux Nivuuq s’étaient rassemblés pour assister au départ imminent des voyageurs ; parmi eux, Anka et Itaq, debout côte à côte, observaient la scène en silence.
À quelques pas, Qovir plaisantait avec un jeune chasseur de sa tribu, sa voix basse parvenant tout de même à capter quelques sourires discrets.
« Quand j’ai voulu me proposer, on m’a dit de retourner me coucher. Apparemment, je mange trop pour faire partie du voyage. »
Son ton, empreint d’une légèreté dramatique, provoqua des rires contenus. Mais son Inuviq, un hóm petit campé sur des jambes arquées, le front barré par une cicatrice, le contredit avec une patience lasse.
« Un Nirviq de l'Est part déjà avec eux. Tous les autres doivent rester, pour protéger le campement. Cela n’a rien à voir avec ton appétit de Quma. »
Qovir leva les yeux au ciel, prêt à répliquer, mais l’Inuviq ne lui en laissa pas le temps. Son doigt désigna Anka.
« Elle non plus n’y va pas. Et tu ne l’entends pas se plaindre. »
Qovir suivit le geste. Son sourire faiblit un instant.
« Non… Mais elle devrait.
— Tss. Tiens donc un peu ta langue. Nanooq est bien chanceux d'avoir une Nirviq aussi disciplinée à ses côtés... Ne lui donne pas de mauvaises idées ! »
Qovir expira par le nez, haussa une épaule, raide.
« Très bien… Je vais rester planté ici, alors. Comme un piquet. À regarder les rennes qui toussent. »
L’Inuviq de l'Ouest fronça les sourcils.
« Ce n’est pas un sujet de plaisanterie. »
Qovir soutint son regard un bref instant, puis inclina la tête.
« … J'ai compris, Inuviq. Je me tais. »
L'hóm hocha une fois le menton, satisfait, puis s'éloigna pour aider les chasseurs du groupe de voyageurs à passer en revue leur équipement.
Qovir resta immobile quelques secondes, avant de souffler bruyamment par la bouche, agacé.
Son regard dériva malgré lui vers Anka.
Elle se tenait toujours aux côtés d’Itaq, droite, impassible, mais elle regardait dans sa direction.
Leurs regards se croisèrent.
Qovir eut un léger mouvement de mâchoire, comme s’il allait dire quelque chose, mais aucun mot ne vint. Son expression s’adoucit en la regardant. Puis il détourna les yeux et reprit sa conversation avec le jeune chasseur de sa tribu.
Postée aux côtés de son père, Anka n’avait rien manqué de l'échange entre Qovir et son Inuviq. Son regard revint vers les préparatifs, s’attardant sur Sakari qui échangeait désormais quelques mots avec Silla et le Nirviq de l'Est.
Elle ne l'avait pas formulé à voix haute, mais, comme Qovir, elle aussi aurait voulu être désignée par le conseil et prendre part à l’expédition.
Non pas pour le voyage ni pour rencontrer les Kajik, mais pour veiller sur sa mère. Anka savait qu'elle ne reviendrait pas avant longtemps. Cette pensée laissait une empreinte déplaisante dans son esprit, que seule la présence de la redoutable Silla parmi les volontaires parvenait à apaiser.
Bientôt, les voyageurs se tinrent prêts. L’instant redouté du départ arriva.
La vénérable Ankora apparut alors, courbée sous sa cape de plumes et de fourrures. Soutenue par son apprenti, elle avançait avec la lenteur que lui imposaient ses jambes frêles. Ses mouvements chancelants, mais obstinés, imposèrent un silence solennel parmi les Nivuuq rassemblés.
Les neuf autres Porte-Voix des tribus-soeurs avançaient à sa suite, respectant le rythme ralenti de leur aînée.
Ankora s’arrêta devant le groupe de voyageurs, les autres Porte-Voix formant une demi-lune protectrice derrière elle.
« Merci, mes chers Nivuuq », dit-elle tout bas, affaiblie par la marche. « Merci du fond du cœur. Que nos ancêtres veillent sur chacun de vos pas courageux. Et tentez, si cela vous est possible, de profiter un peu de ce voyage incroyable. Vous aurez, je l’espère, de belles histoires à nous raconter, quand vous serez revenus. »
Roqa entonna les premières notes du Chant des migrations. Sa voix résonna profondément dans son corps trapu, bientôt rejointe par celles des autres chamans à ses côtés. Leurs souffles hachés et les sons rauques de leurs gorges culminèrent en une harmonie grave et hypnotique, qui appelait à un voyage ordonné et à l’espoir.
Portée par cette mélodie, la vieille chamane s’approcha de la ligne que les volontaires venaient de former devant elle ; son apprenti, attentif et soucieux, l’accompagna jusqu’à chacun d’eux. Elle embrassa leurs joues et leur murmura quelques mots à peine audibles, mais, combinés à la puissance apaisante du Chant, ils les enveloppèrent chacun à leur tour d’une aura de réconfort et de courage.
Lorsque le dernier voyageur acheva sa courte conversation avec Porte-Voix et que le Chant s’éteignit, ce fut l'heure des au revoirs.
Sakari, droite malgré l’épreuve, traversa l’aire centrale pour rejoindre ses proches.
Elle s’approcha d’Anka en premier. Elle la prit dans ses bras et se dressa sur la pointe des pieds pour poser son nez contre sa joue, inspirant doucement son odeur.
« Fais attention à toi, mon petit ourson », murmura-t-elle.
Anka, stoïque, mais attentive, répondit :
« Toi aussi, maman. Et ne t’éloigne pas de notre Naaviq. »
Il n’y avait rien de superflu dans ses mots. Ce fut son regard aurifère, traversé par un bref chatoiement, qui exprima ce qui restait coincé à l’intérieur.
Sakari se tourna ensuite vers Itaq, son compagnon de toujours. Sans un mot, elle se glissa dans ses bras, et il la serra contre son torse. Elle l’embrassa tendrement. Le visage d’Itaq était plissé par une peine profonde qu’il ne contenait qu’avec difficulté.
« Reviens nous vite », dit-il à voix basse, contre ses lèvres.
Sakari hocha la tête avec une expression déterminée, mais ne répondit pas. Elle ne ferait aucune promesse qu’elle n’était pas certaine de pouvoir tenir.
Les au revoirs furent brefs. Les volontaires quittèrent peu à peu leurs proches et se regroupèrent à la lisière du campement. Ils vérifièrent une ultime fois les sangles et la couleur du ciel. Pas un nuage ni une brume suspecte à l’horizon : ce cycle serait clément. L'Uviq, en tête du convoi, fit un signe à ses coéquipiers, signalant qu’il était temps de partir. Ils prirent place un à un, les mains agrippées aux sangles de leurs havresacs renflés, et Silla ferma la marche après un dernier regard vers les Nivuuq qui assistaient, larmoyants, à leur départ.
« Ne soyez pas si tristes ! » dit-elle, déterminée, et quelque chose comme une flamme brilla dans ses Yeux-Soleil. « Nous ferons une grande fête pour célébrer nos retrouvailles ! »
Elle pivota sur ses talons, entamant la descente de la colline.
Les proches des voyageurs restèrent là, attristés et inquiets, à la lisière du campement. Ils les regardèrent descendre la pente, puis serpenter entre les enclos, en direction de l'Ouest. Bien qu'ils resteraient visibles pendant encore une bonne heure, le vide causé par leur absence était déjà douloureux.
Lorsque la file des voyageurs passa le dernier enclos, au milieu du vallon, Itaq murmura :
« Ils reviendront. »
Anka acquiesça. Son regard oscillait entre la colonne de l’expédition et le relief derrière lequel sa mère disparaîtrait bientôt.
Qovir s’approcha sans bruit. Il s'arrêta à côté d'Anka et lui demanda :
« Ça va ? »
Elle ne réagit pas, comme s'il avait posé la question à quelqu'un d'autre.
Il leva une main, hésita à peine, puis la posa sur l’épaule de la chasseuse.
« Eh. »
Elle tourna la tête vers lui, les sourcils froncés, ses Yeux-Soleil troublés.
« ... Ça va ? » répéta-t-il plus bas.
Elle détourna les yeux, fixant de nouveau le lointain.
« Oui. »
Qovir croisa le regard d’Itaq.
Le vieil hóm l'observait déjà, les yeux ronds, visiblement surpris.
Qovir retira sa main.
« Je... »
Il serra la mâchoire, puis reprit, plus crispé :
« Je ne suis pas Nuqa… mais, si tu as envie d’en parler, je suis là.
— D’accord », répondit-elle. « Merci. »
Un silence passa.
Qovir se racla la gorge.
« Ce n'est pas ce que je... »
Il s’interrompit, cherchant ses mots.
« Si ça ne va pas, tu peux… »
Anka acquiesça distraitement, les yeux toujours tournés vers le vallon.
« Oui. Parler. J'avais compris.
— ... Et si tu as envie de partir chasser avec mon groupe, n'hésite pas. Si ça peut te changer les idées.
— Si ton Inuviq requiert ma présence, je viendrai.
— Hm. »
Itaq soupira. Un sourire contrit se glissa sur les lèvres de Qovir.
Il fixa Anka encore un instant et dit, avant de partir :
« … à plus tard.
— D’accord. »
Elle lui avait répondu sans le regarder, concentrée sur la silhouette de sa mère, au loin dans le vallon.
Itaq suivit Qovir des yeux quelques instants.
Il prit une main d'Anka dans la sienne et posa à nouveau ses yeux sur Sakari.
Une demi-heure plus tard, le groupe des voyageurs quitta le champ de vision d'Anka. Une sensation dérangeante lui étrilla les côtes.
« Ils reviendront… » répéta Itaq.
L’attroupement, formé par les proches des voyageurs, se dispersa, et chacun retourna sombrement à ses tâches.
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