31 - Les cycles clairs obscurs

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Quinze cycles depuis le départ de l'expédition

  L’été répandait ses couleurs chamarrées sur la toundra. Les graminées et les lichens s’entrelaçaient dans un nuancier moiré, allant du vert sombre à une couleur de sauge, presque argentée. Entre les mélèzes clairsemés, les saules rampants et les bouleaux nains déroulaient leurs frondaisons sur des terres percées de terriers. Sur les pentes des coteaux et dans les vallons, des fleurs avaient éclos par touffes. Les dryades parsemaient les sols secs de petites étoiles blanches, les saxifrages pourpres se nichaient dans les creux rocailleux, et les pavots arctiques, d’un jaune lumineux, s’élevaient gracieusement dans les interstices des tapis de mousse¹¹.

Les rivières et les torrents, nourris par la fonte des neiges et les précipitations de ces derniers cycles, serpentaient bruyamment entre les collines. Leurs rives étaient bordées d’azalées, dont les fleurs roses contrastaient avec le gris des pierres et la verdure des carex. Une brise douce et humide perturbait le vol frénétique des nuées de moucherons. Là où la berge s’avançait plus loin dans la terre, il coulait une eau plus calme, peuplée de grues et de lagopèdes, dont le plumage brun révélait encore quelques étoupes de duvet blanc. Des colonies de pluviers dorés avaient investi les combes, où des nids construits à même le sol étaient veillés par les oiseaux, à l’affût des renards et des hermines voraces qui rôdaient entre les buissons.

Les éleveurs guidaient les troupeaux dans ces paysages de renaissance. Les rennes broutaient plus facilement ces herbes tendres que les lichens bruns et rabougris qu'ils trouvaient sous la neige en hiver. Ils étaient tous les jours plus nombreux à tomber malade. Les pas claudicants, les flancs tendus et les souffles secs témoignaient d’une lutte interminable contre un mal inconnu.

Il flottait sur le camp de la coline un parfum de désespérance. Les qilaut, jadis tambourinés tous les cycles pour accompagner les rondes des danseurs, ne servaient plus qu’à marquer les cycles de repos et d’éveil. Les enfants, qui parcouraient habituellement la toundra estivale pour tresser des couronnes de fleurs et jouer à cache-cache dans les arnicas, avaient abandonné ces jeux. Ils se tenaient en retrait, observant les adultes avec un sérieux inhabituel, comme si leur jeunesse s’étiolait en même temps que la vigueur des troupeaux.

La nourriture était devenue une source d’inquiétude majeure. Le campement surpeuplé épuisait rapidement les ressources environnantes. Les récolteurs s’aventuraient de plus en plus loin, à la recherche de racines et de baies comestibles. Les pêcheurs parmi eux affrontaient les courants tumultueux, tirant de rares poissons dans leurs filets. Quant aux chasseurs, ils furent contraints d’espacer leurs sorties : la plupart des proies, stressées par leurs passages de plus en plus fréquents, avaient fui vers d’autres territoires.

L’angoisse, latente depuis le départ de l’expédition il y a quinze cycles, trouva un écho brutal près des enclos. Une femelle gestante s’écroula avec un râle aigu au milieu d’un enclos constellé de fleurs pourpres. Les éleveurs se rassemblèrent en hâte autour d’elle. L’un d’eux murmura une prière rapide et d’autres se penchèrent pour lui porter secours, mais la bête expirait déjà, laissant derrière elle un faon mort-né, inerte dans le placenta déchiré.

Un silence de plomb s’abattit sur les témoins de la scène. Le petit corps, immobile dans son couffin de fleurs boréales, incarnait tout ce qu’ils redoutaient : l’échec de leurs efforts, l’avance impitoyable de la maladie et le caractère de plus en plus incertain de leur avenir.

La tension éclata soudain.

Un éleveur d’une tribu-sœur, au visage bouffi par le manque de sommeil, s’avança et pointa un doigt accusateur vers un éleveur de la tribu d’Anka.

« Vos bêtes malades ont contaminé les nôtres ! » cracha-t-il, ses mots durs comme des coups. « Vous auriez dû les abattre dès le début ! »

L’éleveur ciblé, un hóm aux sourcils broussailleux qui lui cachait en partie les paupières, se redressa en flèche. Le troupeau, hagard, s’éloigna craintivement.

« Ne me parle pas comme ça ! » rugit-il en s’approchant de son accusateur. « C’est peut-être vos rennes qui ont rapporté la maladie ! Vous les laissez manger n’importe quoi, n’importe où ! »

Le premier hóm agrippa le col du second, qui riposta en le repoussant violemment. Ils se jetèrent l’un sur l’autre et s’écroulèrent dans les herbes fleuries, roulant et frappant à l’aveugle, leurs cris attirant une foule d’éleveurs autour d’eux.

Une silhouette s’élança au centre de la mêlée : Laki, petite mais redoutable, venait de fendre la foule. Ses cheveux noués en nattes serrées accentuaient l’angle sévère de son nez. Elle empoigna un des hóms par l’épaule et le tira brutalement en arrière. Surpris, les deux hóms restèrent à plat dos sans bouger, haletant, la dévisageant.

La voix de Laki claqua comme un fouet :

« Il suffit ! Cette maladie n’est de la faute de personne ! Mais si on se met à se taper dessus, nous sommes déjà morts... Autant tous se jeter sans attendre dans le torrent ! »

Elle se mit à crier, pleurant presque :

« Vous vous battez comme deux Rochelins qui se disputent un œuf de Quma ! Vous devriez avoir honte ! »

Un silence gêné tomba sur l’assemblée. Les deux hóms baissèrent les yeux et se remirent debout, penauds et un peu vexés d’avoir été comparés à des Rochelins. Leurs visages, rougis par endroits, enflaient déjà.

Laki s'adressa ensuite aux éleveurs attroupés autour d'eux :

« Je suggère que tout le monde retourne à son troupeau. Nous n’avons pas de temps à perdre avec ces enfantillages. »

Les éleveurs se dispersèrent, certains murmurant encore des reproches à mi-voix. Laki resta sur place un moment, observant le corps du faon avec une expression empreinte de gravité. Prise d’une soudaine faiblesse, elle s’agenouilla dans le tapis herbeux. Le reste du troupeau s’approchait à nouveau pour accueillir le faon, sans se douter qu’il ne se lèverait jamais. La femelle était parvenue à relever la tête ; elle ployait son cou et, le museau tendu vers sa croupe, elle poussa un gémissement affaibli pour appeler son petit.

Nuqa arriva à ce moment, livide. Il s'accroupit auprès de sa compagne, le regard rivé sur le faon mort-né.

« Que les ancêtres nous viennent en aide... » murmura-t-il.

Laki se cacha le visage dans ses mains et se mit à pleurer.

(11) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions

Extraits de l'entrée « Steppes septentrionales » :

« [...]

Dans les steppes septentrionales, l’été constitue une brève période de trois à quatre mois durant laquelle la vie, végétale comme animale, foisonne.

Après l'hiver, la présence constante du soleil permet aux plantes de croître en masse. Le sol se tapisse alors de végétaux souples, nourrissants et colorés, et les cours d’eau, libérés de la glace, circulent librement entre les reliefs bas.

Cette période voit également le retour de nombreuses espèces migratrices. Des milliers d'oiseaux venus de contrées méridionales nichent à même le sol, tandis que des nuées d’insectes éclosent dans les combes humides, où ils servent de nourriture à de petites espèces de volatiles et de mammifères.

Les nomades du Nord adaptent leur mode de vie à cette transformation. Ils déplacent chaque année leurs troupeaux vers ces zones riches, où les animaux peuvent s'engraisser et les femelles mettre bas. Ils doivent toutefois agir rapidement : cette période est aussi brève qu'instable, car entièrement dépendante du climat, parfois particulièrement rude.

Les prédateurs, notamment loups, ours, smilodons et Quma’roq, profitent également de ces conditions favorables. Trouvant plus aisément de quoi se nourrir, ils se tiennent le plus souvent à distance des campements nomades.

L’été ne constitue donc pas une période de repos, mais une phase d’intense activité, durant laquelle la survie dépend de la capacité à tirer parti de ce changement avant qu’il ne disparaisse.

[...] »

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