33 - L’ombre de la faim

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Dix-huit cycles depuis le départ de l'expédition

  Ce qu’avait annoncé la Siqinijiq Latika, lors du conseil des tribus, arriva : les Nivuuq avaient dû se résoudre à mettre à mort des rennes sains, en dehors des cycles d’abattage.

Les éleveurs maîtrisaient les rites : ils savaient chanter pour apaiser la bête, l’entourer de gestes reconnaissants et aimants. Ils savaient aussi où planter le surin d’un coup sec, dans le crâne, pour apporter une mort sans souffrance. Mais ces abattages massifs les bouleversaient ; ils vivaient chaque mise à mort hors-cycle comme un sacrilège, pris d’une nausée abominable qui les faisait parfois vomir. Les enfants, qui jouaient autrefois à imiter les éleveurs, assistaient de loin aux mises à mort avec des pleurs ou des yeux écarquillés, sous le choc.

En lisière des sites d’abattage, les artisans s’attelaient à transformer les carcasses avec une rigueur mécanique. Tout était utilisé : le sang, la viande, la graisse, les viscères, les tendons, les bois et les os. Quant aux peaux, une fois les poils retirés et la graisse grattée, elles étaient tendues sur des cadres pour sécher au soleil, puis transformées en vêtements, en bottes ou en couvertures. Le travail remarquable des artisans était toutefois dénué d’élan vital. Ils n'éprouvaient ni joie ni fierté pour la qualité de leurs ouvrages.

L’odeur de mort avait imbibé la terre. Lorsque le vent se levait, elle se répandait dans les vallons alentours, attirant les charognards et prédateurs qui, jusqu’ici, n’osaient pas s’approcher. Des smilodons et des ours polaires avaient été repérés, mais c’étaient surtout les loups, intelligents et redoutables en meute, qui inquiétaient le plus les nomades.

La fréquence des patrouilles fut augmentée. Ainsi, à la fatigue des éleveurs et des artisans, s'ajouta celle des guerriers et des chasseurs.

Dans cette gravité omniprésente, un garçon Siqinijiq vit le jour dans une hutte du collectif familial de la tribu-hôte. Ses premiers cris percèrent le silence accablant du campement tel le glapissement d’un renard. Deux guérisseurs guidèrent le nourrisson vers le sein et nettoyèrent le visage épuisé de la jeune mère. Les chants des parents-nourriciers s’élevèrent, portés par des voix harmonieuses. Le père, immobile dans les ombres de la hutte, regardait sans un mot son enfant s’apaiser, calmé par le lait chaud de sa mère. Il ignorait dans quel monde son fils Siqinijiq grandirait, et ses pensées sombres lui gâchèrent la joie de sa naissance.

Vingt-cinq cycles depuis le départ de l'expédition

  Des récolteurs, des guérisseurs et des chasseurs venaient de se rassembler au bas de la colline. Nanooq et d’autres Inuviq des tribus-sœurs se tenaient devant eux. Aucun coup de qilaut n’avait annoncé cette réunion, organisée dans l’urgence face aux crises de larmes d’éleveurs de plus en plus nombreux. Nombre de Nivuuq craignaient que l’épuisement et les faons morts-nés, de plus en plus nombreux, finissent bientôt par les rendre fous.

« Trois groupes », commença Nanooq. « Est, Ouest, et Sud. Chacun devra rapporter de la nourriture consistante, afin de compléter nos réserves et soulager nos éleveurs. Nous ne pouvons plus compter uniquement sur l’expédition chez les Kajik. La faim et la folie rôdent. »

Il laissa planer un moment de silence, avant de reprendre.

« Amaruq, l'Uviq de notre tribu, mènera le groupe au Sud, s’il l’accepte. »

Amaruq s’avança, l’arc à l’épaule. Il inclina la tête avec un air de détermination, acceptant sa mission.

« Avec toi partiront neuf autres chasseurs, cinq récolteurs, et un guérisseur », déclara Nanooq, avant de se tourner vers le reste des nomades rassemblés. « Que les volontaires rejoignent cet Uviq. »

Les nomades se concertèrent rapidement. Bientôt, quinze d’entre eux se regroupèrent.

Nanooq fit un mouvement de tête approbateur.

« Les autres groupes seront menés vers l'Est par l’Uviq de la tribu-sœur des frontières orientales, et vers l'Ouest par celui des frontières occidentales. »

Les deux chasseurs échangèrent un regard avec leurs Inuviq respectifs, avant de s’avancer à leur tour. C’étaient les chasseurs-guides des tribus de Roqa et de Qovir. L’un était élancé, l’autre plus ramassé, mais les deux étaient, à l'instar d'Amaruq, des Siqinijiq.

Des volontaires s’approchaient pour composer les deux nouvelles équipes, dont Anoq et Tuniq, qui vinrent à la rencontre de l’Uviq de la tribu frontalière de l’Ouest avec un air résolu. Alors qu’Anka s’avançait pour se porter volontaire, en même temps que deux autres Siqinijiq venus de tribus-sœurs, leurs Inuviq leur firent un geste pour leur demander de reculer.

« Un seul Siqi par groupe », expliqua un Inuviq de l’Est. « Nous avons besoin d'un maximum d'entre vous pour protéger le campement et les troupeaux. »

Anka et ses deux homologues froncèrent les sourcils, mais reculèrent sans discuter.

Quand Qovir voulut s’avancer pour prendre la place d’Anka, ce fut son propre Inuviq qui l’arrêta.

« Reste au campement, Nirviq. Ta force est indispensable, ici.

—Cela fait trop longtemps que je n’ai pas chassé le Quma ! » rétorqua Qovir, en conservant un ton respectueux. « J’aimerais partir avec mon Uviq. J’ai le coutelas qui me démange !

— Et bien gratte-le ici, s’il n’y a que cela qui te contrarie. »

Un grognement frustré résonna dans le torse de Qovir, mais il fit volte face et retourna à sa place. Pour les chasseurs, la parole de leur Premier Croc était presque aussi sacrée que celle de leur Porte-Voix. Il ne se serait jamais aventuré à le contredire davantage.

Les trois groupes de volontaires finirent de se former dans un calme apparent. Les lignes dures des visages, toutefois, révélaient l’inquiétude qu’ils éprouvaient à l’idée de s’éloigner du campement pour des expéditions de récolte et de chasse de plusieurs cycles.

Le regard de Nanooq balaya les trois groupes de son œil noir.

« Ce ne sera pas une tâche facile », reprit-il. « Mais nous comptons sur vous. Vous savez ce que vous avez à faire. Dites au revoir à vos proches, car vous partez dès le début du prochain cycle. Respectez scrupuleusement les voies choisies par vos Uviq et tâchez de revenir dans dix cycles au plus tard. Je ne pense pas que nos éleveurs tiendront plus longtemps. »

L’assemblée se dispersa rapidement. Les volontaires se mirent en quête de leurs proches, et les autres se dirigèrent vers les réserves et les huttes pour aider à la préparation des sacs et des provisions. Anka prit la direction de la hutte des chasseurs de sa tribu avec l’intention de préparer des arcs, des carquois, et une réserve de fils pour réparer les cordes, si elles venaient à céder.

Alors qu’elle amorçait la montée de la colline, Qovir lui emboîta le pas. Elle entendit sa lourde démarche derrière elle, puis vit son ombre rattraper la sienne sur la pente verdoyante.

« Trente chasseurs en moins, pendant une dizaine de cycles… » dit-il d’un air concentré. « Plus les cinq chasseurs qui sont déjà partis à l’Ouest. C'est presque la moitié de tous les chasseurs réunis. »

Anka ne ralentit pas. Elle gardait les yeux fixés sur la pente devant elle.

« L’autre moitié suffira. »

Qovir inclina la tête sur le côté avec une expression sceptique.

« Suffisant pour quoi ? Quelques chasseurs expérimentés suffisent en effet pour arrêter un Quma. Mais si d’autres viennent ? »

Anka s’arrêta. Ses yeux dorés, rutilants comme s’ils avaient pris feu, trouvèrent les yeux noirs de Qovir. Le vent s’engouffra entre eux, soulevant un instant une mèche de cheveux noirs qui s’était échappée de sa tresse. Les Quma’roq des steppes ne rôdaient jamais en groupe. Qovir devait songer à autre chose.

« Parle clairement », dit-elle.

« Ce ne sont pas les Quma qui m’inquiètent », répondit Qovir.

Il marqua une pause, hésitant. Il savait qu'Anka n'appréciait pas les conjectures idiotes. Il songea, toutefois, que sa réflexion méritait d'être partagée.

« Ce sont les Rochelins », reprit-il.

Un pli discret tordit les lèvres d’Anka. Elle reprit sa marche d’un pas plus lent. Le vent tiède bruissait dans les jeunes pousses qui bordaient le sentier.

« Les Rochelins n’ont jamais envahi les steppes », répondit-elle, avec un calme apparent. « Il n’y a aucune montagne assez grande ici pour leurs cités immobiles. »

Alors que Qovir accélérait pour marcher à côté d'elle, elle ajouta :

« À part nos trophées de Quma, nous n’avons rien qui les intéresse.

— Attends qu’ils apprennent l’existence des filons d’or des steppes de l’Est… L’absence de montagne leur paraîtra bien anodine ! Mais ce n’est pas à cela que je pensais. »

Il se pencha pour mieux voir le profil d’Anka.

« Les marchands de leurs caravanes sont bavards », poursuivit-il. « Ils ont sans doute rapporté à leurs seigneurs que les Vengeurs ne viennent presque jamais sur nos terres. Et s’ils cherchaient un jour à savoir pourquoi ? »

Les épaules d’Anka se tendirent.

« Les Rochelins croient que le climat de nos terres est responsable.

— Et si l’un d’eux venait vérifier ? » insista-t-il. « Et s'il comprenait que le froid n’y est pour rien ?

— La paxine et nos rites sont secrets. Il faudrait qu’ils nous épient pour les révéler. Mais ils ne pourront pas espionner nos campements ni la Grande chasse sans qu’on les repère. »

Qovir hocha la tête, absorbant ses mots, mais sans cesser d’explorer ses propres doutes.

« S’ils arrivent à apaiser les Quma des Griveldes… Leurs seigneurs-guerriers seront désoeuvrés. Tu sais ce qu’ils feront, ensuite ?

— Oui », répondit Anka, d’une voix plus basse. « Ils guerroieront entre eux.

— Ils envahiront leurs voisins… » rétorqua-t-il sombrement.

Un air de détermination froide se glissa sur les traits déjà durs de la chasseuse.

Elle maugréa :

« Si les Rochelins viennent pour nos secrets, c’est qu’ils n’ont pas peur de mourir. Ils se trompent. »

Qovir resta silencieux et ralentit involontairement le pas, saisi un instant par ces mots impitoyables. Son visage exprimait une émotion indéfinissable, à mi-chemin entre le respect et la perplexité. Comme Anka s’éloignait de plus en plus de lui, il la rattrapa en trottinant, mais ils ne se dirent rien d’autre.

Alors qu’ils atteignaient enfin les premières huttes du haut de la colline, Anka s’arrêta sans signe annonciateur. Il fit halte derrière elle, intrigué par cet arrêt soudain. Il la vit serrer et desserrer les poings, les bras tendus le long de son corps.

Sans se tourner vers lui, elle dit :

« Les Nirviq exécutent la sentence de mort, Qovir. Le Chant n’a jamais précisé qu’elle ne concernait que les Quma. »

Et elle reprit la marche.

Qovir resta immobile, la suivant du regard tandis qu’elle s’éloignait.

« Je ne l’oublierai pas, Anka. »

Vingt-six cycles depuis le départ de l'expédition

  Les silhouettes des trois groupes avaient disparu derrière les reliefs depuis des heures, mais Anka n'avait pas quitté l'horizon des yeux. Elle se tenait à la lisière du campement, raide et fatiguée. Elle avait remarqué que ses doigts tremblaient, alors elle serrait les poings, calés dans le creux de ses bras croisés.

Elle n’eut aucun regard pour les enclos et les éleveurs en contrebas. Son regard se tourna vers l’Ouest, où, quelque part au loin, se trouvait sa mère. Il était bien trop tôt pour guetter son retour, elle le savait. Pourtant, presque toutes ses pensées lui étaient destinées.

Le silence d'Anka n’était jamais vide. Il était rempli de réflexions, de questions qu’elle ne posait pas à haute voix. Quand elle ne pensait pas à sa mère, elle songeait à la fragilité de leur survie, à la maladie sournoise qui affectait leurs rennes, à ces expéditions désespérées qui semblaient si frêles face aux épreuves qui déferlaient sur eux.

Elle s’agenouilla, posant une main sur la terre meuble. Elle ferma les yeux et sentit la vie sous ses doigts, les racines qui s’étendaient, invisibles, sous la surface. Une vie tenace, mais vulnérable, comme la leur.

Quand elle rouvrit les paupières, son regard se fixa de nouveau sur l’occident.

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